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Auteur Sujet: Le livre de l'intranquillité (Fernando Pessoa)  (Lu 2600 fois)

Hors ligne Safrande

  • Troubadour
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Le livre de l'intranquillité (Fernando Pessoa)
« le: 05 Mai 2020 à 01:49:47 »
Bonjour à toutes et à tous !
Je trouve qu'il y a une très belle bibliothèque sur ce site, mais selon moi, elle manque cruellement d'un Fernando Pessoa  :). Je préviens d'avance, je risque de ne pas être très objectif, mon but premier étant de déclarer mon amour à Pessoa, et mon second de vous donner envie de lire ce Livre de l'intranquillité.

Sans trop entrer dans les détails, wikipédia le fait admirablement, Fernando Pessoa est principalement un poète portugais, connu pour avoir inventé les « hétéronymes », c'est à dire l'incarnation de plusieurs personnalités, qui chacune a une approche de la littérature, un style, une vie différente.
Ce livre ci, présenté comme un journal intime, écrit sous l'hétéronyme de Bernado Soares, son semi-hétéronyme (son semi-lui), il a passé sa vie à l'écrire, et n'a été publié qu'à titre posthume.

Qu'est ce qu'il contient ? Le quotidien misérable d'un comptable imaginaire où il ne se passe rien.
« Dans ces impressions décousues, sans lien entres elles […] je raconte avec indifférence mon autobiographie sans événement, mon histoire sans vie […] si je ne dis rien, c'est que je n'ai rien à dire » Voilà comment ça commence, et voilà qui résume bien. C'est essentiellement composé de rêveries, de pensés, d'aphorismes d'une conscience douloureuse.

Ce livre a réellement changé ma vie (dans son sens non galvaudé). C'est un voyage extrême duquel on croit ne jamais revenir. Tout ce que j'ai pu lire de poétique après Pessoa me parait faussement profond, faussement sincère. Ce qu'il y a, c'est qu'il s'explique de manière très claire, sans double sens, sans ésotérisme, par moment presque de manière scientifique, avec beaucoup de pudeur, et nous fait comme une visite de son âme pourrissante, en montrant des choses très subtiles : il veut être comprit, et touche aux limites de l’introspection.

Là où je veux en venir, c'est que le Livre de l’intranquillité est d'une grande tristesse. Il n'y a que ce livre qui m'a fait pleurer, à plusieurs reprises ; non de ces pleurs délicieux que peuvent nous donner les films ou la musique, mais de ceux douloureux d'un drame réel (bon là j'avoue, ce n'est pas très aguicheur, faudrait même être un peu sado, mais c'est pour vous montrer à quel point c'est une expérience de vie... si on entre dedans). À la différence qu'il n'y a pas de drames, de grandes passions, de grandes tristesses et de sanglots, et rien d'espoirs non plus. On est dans l'interstice de la vie, dans un abîme.
On a l'impression de se découvrir soi-même, avec fascination, orgueil et cruauté ; de découvrir en nous un niveau de sensibilité qu'on ignorait, et une fragilité qu'on aurait préféré ignorer. Pessoa entraîne véritablement dans sa névrose. Il est d'une hypersensibilité maladive.
 
Je pense qu'il est important de prendre une distance vital avec cette œuvre (ce que je n'ai pas fait!), car malgré ce qu'elle a de révélateur sur nous même et le monde, elle est fausse : le regard est biaisé (et c'est parce que le regard de l'artiste est biaisé qu'il nous montre quelque chose d'unique et de révélateur).
Pessoa est typique de ces artistes géniaux mais égoïstes. Il est ingrat, ignoble et n'hésite pas à se dresser au dessus de tous les Hommes (là normalement vous partez  ^^). Je le prend comme référence, de ma sensibilité et de mes plaisirs artistique, mais pas de ma vie. Je l'admire, mais jamais ne le suivrais.

Au delà de ces considérations qui ne sont plus vraiment de l'ordre du livre en lui même, je peux vous parler de la langue. Il a un style simple en apparence, un goût pour le paradoxe, l'entre deux, déstabilisant au départ. Il dit tout et son contraire. Chaque phrase pourrait être lue des heures durant, souvent elles font des « boucles » (je me comprend). Il a des mots qu'il utilise fréquemment, et dont il varie les effets, ce qui lui donne des manières de peintre. Il y a un ton à adopter que je crois avoir trouvé, à force de lecture, qui est un ton froid, sans presque un mot au dessus de l'autre, relativement neutre et monotone, sans aucune complainte, et lent, comme si l'on rêvait.

Je vous laisse avec un extrait dont on pourrait trouver la diction par moment énervante, et le piano par moment de trop, mais qui donne une bonne idée de ce qu'on trouve dans le Livre de l'intranquillité : https://www.youtube.com/watch?v=AZ3tm_bdxGg

Et vous, avez vous déjà lu quelque chose de Fernando Pessoa ?
« Modifié: 27 Août 2020 à 08:35:46 par Safrande »
Il regardait le verre non à sa portée d'une façon de reproche.

Hors ligne Meilhac

  • Comète Versifiante
  • Messages: 4 000
Re : Le livre de l'intranquillité (Fernando Pessoa)
« Réponse #1 le: 06 Mai 2020 à 10:20:09 »
salut  :)
j'ai lu un peu "lisbonne"
et un peu "le livre de l'intranquillité"
j'aime beaucoup la simplicité de pessoa
je ne suis pas complètement rentré dedans
je vais réessayer (j'ai "lisbonne")
c'est quoi, Safrande, les mots que Pessoa utilise souvent ?  :)
et c'es quoi ce ton que tu crois avoir trouvé? tu veux dire que tu essaies de t'inspirer du style de pessoa pour ton écriture à toi?
et est-ce qu'il y a un de ses hétéronymes que tu préfères ? (parce qu'il paraît que son style change réellement d'un hétéronyme à l'autre? (c'est ce que tu dis toi même d'ailleurs) ou alors les gens qui disent ça exagèrent?) 
et pourquoi on nous parle tout le temps du "livre de l'intranquillité" et pas des autres livres? celui-ci est vraiment mieux que les autres?
et pourquoi dis tu que pessoa était "égoïste" ? (perso je ne crois pas à la distinction égoïste/altruiste. je crois en la distinction radin/généreux ; et  pessoa était généreux: il a quasi sacrifié sa vie pour que des gens comme toi surkiffent en le lisant)
et pourquoi dis tu qu'il se dressait au dessus de tous les hommes ?
et par ailleurs, s'il était génial, en quoi est ce un défaut, de la part d'un génie, de ne pas cacher qu'il sent qu'il a quelque chose que les autres n'ont pas ?
et pourquoi le livre de l'intranquillité, y a toujours marqué "pessoa" et jamais "soares" sur la couverture ? (même les livres d'ajar/gary, y a le nom d'ajar  sur la couverture. pourquoi pas "soares" sur "le livre de l'intranquillité" ?)
mille merci safrande pour cette présentation ! (et tu as bien fait de ne pas vouloir faire une présentation "objective", on est souvent mille fois plus intéressant quand on déclare son amour à un auteur que quand on en fait une présentation "objective":--))
 :)

Hors ligne Safrande

  • Troubadour
  • Messages: 398
Re : Le livre de l'intranquillité (Fernando Pessoa)
« Réponse #2 le: 06 Mai 2020 à 17:45:30 »
Whaou ! Bonjour à toi Meilhac, toutes ces questions font rudement plaisir, et déstabilises à la fois. Je ne suis pas très habile pour argumenter, mais je vais faire de mon mieux, en expliquant ma vision par rapport à mon expérience.

Déjà les mots que chérit Pessoa (ou en tout cas Bernardo Soares), je trouve ça marrant que tu me demande lesquels ils sont  :D Vais faire une petite liste : Celui qui revient très souvent c'est interstice, y'a acuité, vague (l'adjectif), orage (Pessoa à une phobie de l'orage), il déploit souvent dans ses phrases les soieries, les joailleries de ses royaumes imaginaires, il aime la lingerie j'ai bien l'impression : il aime, en tout cas, le faste (ce qu'il y a au faste de délicat et de réconfortant). Il utilise très souvent vacuité, viduité. Sensation est le mot pilier, Pessoa (ou Soares) est un homme exclusivement de sensation ; pour cela qu'il doute souvent d'exister. Mystique, lassitude, indifférence sont des mots qui reviennent beaucoup. Plus largement, il est friand de métaphores, ou de ce genres de tournures : "Que tes actes soient la statue du renoncement, tes gestes le piédestal de l'indifférence, tes mots le vitrail du refus." dont je ne connais pas le nom ?

Pour ce qui est du ton, avec des auteurs comme Pessoa il découle naturellement de l'écriture. C'est à dire que j'aime bien trouver la diction, le rythme avec lequel le texte a été écrit/pensé. Je pense qu'il n'est pas le même selon qu'on lit Céline ou Pessoa. Pour ce dernier je me plaît à croire que le ton juste est donc, comme je l'ai dit, lent, calme, presque monotone, comme absent, rêveur, etc... Quant à l'influence qu'exerce sur moi Pessoa... pour dire vrai je suis une éponge ; peut importe celui que je lis, pendant la période où je le lis j'écris malgré moi de sa manière... On pourrait penser que c'est un avantage mais c'est plutôt difficile pour se forger un style à soi. C'est que j'analyse chaque phrase de mes auteurs, chaque mots.
Je n'écris plus vraiment comme Pessoa (forme), mais ce que j'écris est profondément influencé par sa pensée.

Pour l'hétéronyme que je préfère, c'est Bernardo Soares, pour la raison bête qu'il s'exprime en prose... en raison de sa tristesse aussi, à laquelle je m'identifie beaucoup trop. Sinon oui j'ai déjà lu un de ses autres hétéronymes, Alvaro de Campos, et le contraste est frappant. Je ne pense pas du tout exagéré de dire qu'il a un état d’esprit foncièrement différent de Bernardo Soares, il est beaucoup mieux optimiste, plus léger aussi. La forme change, elle est plus sautillante si je puis dire.
On parle aussi de ses autres productions, mais Le livre de l'intranquillité est considéré comme son chef d'oeuvre ; ce sont ces écrits les plus intimes, les plus profonds, "la confession faite en rêve de l'inutile, de la douloureuse et stérile fureur de rêver" ; il écrivait en tant que Bernardo Soares quand il était triste, et c'est peut-être pour cette raison que les textes sont aussi forts, désabusés, jetant un regard unique sur le monde.

J'ai énormément de raison de croire que Pessoa était un égoïste. Il n'écrivait pas par générosité, mais pour s'oublier ; il parle beauuucoup de gloire, il aime la gloire, il se prédit même une gloire posthume, et il préfère ça (c'était son dessein !) ; il a brûlé sa vie par son art, ses désirs conscients, sa prétention d'être un grand artiste. Après, je trouve aussi juste ta manière de voir les choses, qu'il a beaucoup donné, qu'en quelque sorte, il est allé au fond de lui même est s'est consumé pour nous. Cette idée me plaît, mais en lisant Le livre de l'intranquillité, ce n'est pas vraiment ce que j'ai ressenti ; il méprise tous les Hommes, considérant qu'ils végètent (autre mot qu'il adore particulièrement) ; il les méprise mais plus encore nous apprend à les mépriser ; il nous invite à cultiver un orgueil et un sentiment voluptueux mais malsain d'appartenance à une élite de grands sensibles, nous incitant à une certaine complaisance, un sentiment de supériorité par rapport à tous ceux qui ne sont pas capables de voir ce qu'il montre de si subtil. Il nous donne envie de nous isoler dans un univers où on ne dialogue plus qu'avec lui, en méprisant le monde ordinaire, trivial. Se faisant on s'enfonce dans une forme de névrose, de rejet malsain et illusoire du réel, et de fuite de l'âpreté du monde. C'est mon expérience, pour m'être corps et âme plongé dans ce Livre de l'intranquillité, sans mettre une distance vital.
Je me souvient d'un moment ou il disait, plutôt sérieusement, que sa poésie était meilleure que toute la poésie qui n'a jamais été écrite, mais que ce n'était même pas le meilleur de ce qu'il pouvait écrire, qu'il ne pourrait jamais atteindre (tout ça avec beaucoup de classe évidement). Alors, effet de style ? Je sais pas, en tout cas ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autre pour lequel  je dis qu'il n'hésite pas à se placer au dessus des Hommes.
Bien sûr que je trouve ça d'autant plus génial qu'il s'en rende compte ! En vérité, tout ce que j'écris là ne sont aucunement des reproches, mais des avertissements aux lecteurs pour qu'ils n'aient pas à vivre ce que j'ai vécu. Je me suis beaucoup trop identifié, cela a nuit réellement à ma vie social, à mon approche du monde, qui est devenue la sienne. Maintenant que je suis soigné (gné!), je n'imagine même pas combien aurait été ennuyante ma vie sans Fernando Pessoa, et infiniment moins riche. Ce livre, à jamais, est gravé en moi. Je pourrais dire que Pessoa me comprend mieux que quiconque.

Pour ce qui est du nom de l'hétéronyme absent sur la couverture, je ne suis pas vraiment en mesure de te répondre  ;D Par contre le nom de Bernardo Soares est bien inscrit en gros lorsqu'on ouvre ce livre : "LE LIVRE DE L'INTRANQUILLITE de Bernardo Soares" qu'il y a marqué. Peut être pour éviter de perdre les gens et leur dire "Oui Alvaro de Campos c'est bien Pessoa mais c'est Alvaro de Campos"... Chai pas ?

Merci beaucoup de l'intérêt que tu porte à cette présentation !
Il regardait le verre non à sa portée d'une façon de reproche.

 


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