Marcher un matin d'octobre dans le froid et la brume du levant. Serré dans un anorak et cache-col autour du cou. Couche hermétique et protectrice pour affronter le plus confortablement possible la rudesse du temps. Marcher. Marcher encore dans le froid. Et puis à force d'obstination atteindre le but : une maison avec de grandes baies vitrées qui jurent sur la grisaille de la saison. Enfin pénétrer encore emmitouflé dans la maison, ôter le cache-col et l'anorak devenus étouffants devant une peinture de Gauguin qui orne les murs.
Quelle rupture ! Quel contraste décisif entre le tableau et l'atmosphère extérieure que l'on vient de vaincre ! La récompense est là ! Le tableau "Joie de se reposer". L'envie me prend de me fondre en lui, d'arpenter à petits pas les surfaces colorées et frôler les personnages tranquilles qui se meuvent ou se reposent sous la bénédiction d'un climat propice à la rêverie.
Le dedans de ma chair devient tiède et s'amollit. J'ai passé le cap : je marche dans le tableau ! A pas feutrés pour ne rien rompre de cet équilibre miraculeux : la sérénité des deux jeunes femmes, harmonieusement posées sur un tapis d'herbe vive, le sol de gravier rose. L'une songe, l'autre tâte d'un fruit coloré dont la saveur acidulée mais douce coule sur ma propre langue. Me suis-je métamorphosé en cette jeune femme ?
A l'arrière se déploie les plans d'un paysage édénique. L'espace jette son voile. Mes yeux touchent les rochers ronds et moussus ainsi que la silhouette d'une montagne lointaine. Des groupes de femmes à peine vêtues parsèment l'étendue. Elles s'offrent à ce paradis, marquant les étapes et les antres secrets de ce paysage insondable. Elles vibrent et rayonnent. Le tableau est infini et je parcours sans fin "Joie de se reposer". Bonheur des sens et du coeur. La rêverie m'envahit et les fantaisies de Gauguin me tirent un sourire de gratitude !
Mais saurai-je retrouver le froid et la brume du dehors ?