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Auteur Sujet: Le Rituel [contenu explicite]  (Lu 1346 fois)

Hors ligne BobyFalcoGinetti

  • Buvard
  • Messages: 3
Le Rituel [contenu explicite]
« le: 09 Mars 2020 à 19:52:22 »
"Avertissement au lecteur : le texte qui suit porte la mention “contenu explicite” car il contient des éléments susceptibles de choquer la sensibilité des plus jeunes"

Ce texte étant le premier que je poste ici, je ne suis pas tout à fait certain que la notion contenu explicite soit réellement nécessaire, mais je préfère prendre cette précaution, même si elle est superflue.
Pour faire court, c'est une histoire parlant de magie et de rituel impie. Il y est donc mention de meurtres, de sang, et d'autres joyeusetés. (Mais je pense tout de même avoir éviter le trash gratuit et l'excès.)

C'est justement l'une de mes interrogations concernant ce texte : est-ce que le coté sombre est représenté correctement ? Est-il trop sale ? Ou pas assez ?
J'ai essayé de faire quelque chose de "réaliste" et brut, je m'en remets à vos avis.

La concordance des temps est un de mes points faible, n'hésitez pas à me le signaler si j'en ai laissé passer un peu trop à la relecture.

Idem pour la redondance. J'ai parfois l'impression de me répéter dans l'usage de certains mots.

Et enfin, je désirerais un avis sur le style et sur la mise en page qui me semble décousue par endroit et trop compact ailleurs.

Voilà, j'attends vos retours avec impatience et fébrilité.
B.F.G.



Le Rituel


Après des années d’études des arts occultes, après avoir traversé la moitié du monde à la recherche de toute forme de folklore, de légendes, d’histoires de paysans reclus vivants encore selon les préceptes des Anciens Dieux. Après s’être abîmé les yeux à déchiffrer d’anciens grimoires presque illisibles ou intraduisibles, après s’être ruiné en remplissant les poches de ceux qui pouvaient le renseigner – des moines gras et cupides, gardiens d’un savoir secret et oublié, aux vieux fous défoncés par la magie et prétendant pouvoir parler aux « Autres » – il allait enfin pouvoir accomplir le Rituel.

Après tout cela, il en avait presque oublié la raison originelle qui l’avait poussé à se lancer dans cette quête absurde, grotesque, décadente… et perdue d’avance.
Mais alors qu’il commençait à tracer le cercle impie sur le plancher miteux de sa chambre, Eöakl se remémorait, non sans une certaine émotion malsaine, le jour et les événements qui avaient mis en marche son funeste projet.


Il n’avait que quatorze ans, mais était déjà en avance pour son âge.

Sur tout.

Et sur tous…

Mais il n’excellait que dans les matières de l’esprit ; celles physiques ne lui réussissaient guère et l’intéressaient encore moins ! Passant à ses yeux pour des activités réservées aux guerriers peu finaux et aux larbins portant les pots de chambre.
Il faut dire qu’il n’avait pas été gâté par la Nature de ce côté : il était petit, malingre, et palot. Il avait du mal à marcher plus de vingt minutes sans ressentir d’atroces douleurs dans les jambes et dans les hanches à cause d’une malformation génétique inexplicable pour tous ceux s’étant penchés sur son cas.

Impossible pour lui donc de suivre le chemin emprunté par sa famille depuis des générations et des générations en devenant le preux chevalier meneur d’hommes au cœur des batailles les plus sanglantes et les plus glorieuses.
Le simple fait de porter une fourchette semblait être une épreuve pour lui.

Et il n’était pas question de rentrer dans les ordres ! La religion, du moins celle qui était la plus rependue et autorisée, paraissait à ses yeux comme une triste mascarade.


Si il ne pouvait briller sur ces terrains, il a cependant très tôt montré de grandes capacités intellectuelles, et un don certain pour la magie.

Pendant encore longtemps, les gens de sa famille et tout ceux sous leur joug se souviendraient de cette nuit où, à la veille d’une ultime bataille contre les envahisseurs du Sud, alors que son père et son oncle ainsi que le reste du Conseil de Guerre – composé d’hommes brillants et honorables – se disputaient sur la meilleure tactique à employer dans un dernier baroud d’honneur, le petit Eöakl, âgé de seulement sept ans et ayant échappé à la surveillance de sa nourrice pour se faufiler dans la salle du Conseil, avait en quelques minutes et avec une élocution surprenante pour un enfant, échafaudé une tactique incroyablement redoutable et simplement infaillible.

Il se souvenait parfaitement du silence qui s’était fait lorsque son oncle avait crié son nom en s’apercevant qu’il était en train de toucher aux pièces disposées sur une carte, représentant une formation grotesque et peu imaginative, pour les réagencer selon sa vision de la guerre.
À force de passer son temps à lire et relire les comptes-rendus de batailles livrées par sa famille, et par les autres également, il avait développé un sens tactique aigu et quasi-révolutionnaire qu’un général expérimenté de sept ou huit fois son âge aurait volontiers échangé contre touts ses titres, ses terres, ainsi que sa descendance actuelle et à venir à réduire au servage.
Le regard de son père, mêlé de fierté et de gêne – puisqu’un enfant chétif venait de ridiculiser une quinzaine de guerriers renommés – restera comme le plus beau souvenir de sa vie.

Le lendemain, en suivant à la lettre la tactique imposée par le seigneur du château – après de très nombreuses protestations de la part des bannerets – les envahisseurs se retrouvaient dans une telle déroute précipitée et désorganisée que, non seulement la bataille fut remportée, mais leur frontière recula très largement pour tomber sous l’emprise de sa glorieuse famille.


Pour la magie, il avait appris à faire léviter de petits objets avant même de savoir lire, écrire, ou même marcher.
Bien évidemment, de tels prodiges ont fait naître chez le peuple de nombreuses rumeurs à propos d’une malédiction affligeant le bambin.


Il faut reconnaître que le jour de sa naissance était marqué par une éclipse totale…


Encore de quoi donner du grain à moudre aux paysans. Ces derniers avaient d’ailleurs peur de lui ; le fuyant ou le conspuant. Certains affirmaient ressentir un étrange mal-être lorsqu’ils se trouvaient dans la même pièce que lui, d’autres que leurs animaux tombaient malades après qu’il les aie caressé ou simplement approché de trop près.
Simple inadaptabilité et commérage de roture, à n’en point douter…


Plus il grandissait, plus il se révélait destiné à devenir un grand manipulateur des Arcanes.

Il créa son premier golem de glaise « miniature » à cinq ans, et réanima le chat d’une petite paysanne – dont il était éprit – trois ans plus tard.

Ce dernier tour ayant failli déclencher l’ire des paysans contre lui et le reste de sa famille ; les bouseux allant jusqu’à réclamer à son père l’exil de « l’enfant maudit », pour les plus modérés.
Son père, d’ailleurs, était furieux d’apprendre qu’il s’était livré à la Nécromancie : le Sacrilège Ultime !

De son coté, Eöakl n’avait jamais compris ce qu’il pouvait y avoir de mal à rendre à une fillette son animal chéri.
Pour lui, puisque c’était possible, réalisable, rien ne pouvait l’empêcher. Et surtout pas les croyances superstitieuses des paysans arriérés, incultes, et bons qu’à arracher des cailloux dans les champs ; ni même les directives du Consulat Arcanique, l’institution qui « régulait » la magie et son usage.

   « Pourquoi rendre heureux quelqu’un que l’on apprécie est-il si grave, alors que l’on tolère qu’un père dorme touts les soirs dans la couche de sa fille ? » avait-il demandé au sien, de père, alors qu’il le sermonnait avec fureur.
Cette question coupa les élans colériques de son géniteur, qui se retrouvait sans voix face à une telle question et une telle vision du monde ; croyant se trouver face à un idéal de justice et d’amour d’un candeur inouïe.

Le seigneur se trompait.



Le lendemain, le paysan était pendu après qu’un décret fut publié : la non-rétroactivité de la loi n’étant pas encore un concept à peine effleurable.


La petite fille au chat mort dormit de nouveau tranquillement après ce jour.


Puis, après des études intensives et fastidieuses auprès de différents précepteurs de renom venus au château à grands frais, il était prévu qu’il parte pour l’Académie – l’école de magie de la Capitale – loin, très loin de chez lui et de sa paysanne au chat mort, elle qui était restée attachée au garçon.
Par amour, dans l’esprit encore naïf de ce dernier, par intérêt, dans celui déjà calculateur et pervers de la paysanne. Car elle avait bien intégré depuis sa première nuit seule dans son lit, qu’avoir, à défaut d’un prince charmant, un petit héritier d’un puissant seigneur mangeant dans le creux de sa main, était une chose qui lui permettrait de vivre « comme une princesse ».


C’est en la visitant pour lui annoncer son départ prochain pour l’Académie que la vraie nature de la jeune ambitieuse se révéla à Eoäkl, et que sa quête commence à courir pour rejoindre le présent, où il dépose maintenant les candélabres surmontés de bougies noires, faites de cires exotiques dans une lointaine région désolée et malsaine, aux cinq extrémités du pentagramme.

L’encens brûlant des herbes inconnues dans cette partie du monde ; dans ce plan d’existence diront certains illuminés.

L’ambiance dans la chambre commence à être pesante et étrange.


Quand il était venu trouver sa paysanne en portant son nouvel uniforme de l’Académie – une atroce robe bien trop ample et bien trop bleue – il n’eut pas besoin de prononcer le moindre mot pour qu’elle comprenne que son petit règne venait de prendre fin.

Mais sous le coup de la colère, ou dans un dernier et désespéré effort de préservation, elle eut l’excellente idée de lui avouer s’être toujours joué de lui.
Dès l’instant où elle a senti, depuis un coin obscure de sa chambre, son chat recommencer à la fixer la nuit – mais de façon bien différente désormais – elle avait compris qu’elle pouvait utiliser ce petit seigneur dont personne ne voulait pour grimper quelques marches au perron de la hiérarchie sociale.


Le cœur d’Eoäkl en fut tellement rempli de tristesse qu’il finit par déborder de colère.


Et c’est à cet instant que l’impensable, mais pourtant prévisible, se réalisa.


La paysanne au chat mort s’arrêta soudainement de rire, de parler, de bouger. Comme frappée par un éclair invisible, étant aussi contractée, et immobilisée comme retenue par des liens que personne ne voyait, empêchant un simple mouvement d’orteil. Les badauds alentours racontent qu’on n’aurait même pas dit qu’elle respirait.
Elle ne pouvait que gémir faiblement et remuer ses beaux grands yeux bleus et paniqués.

Un léger cercle semblait se dessiner dans la terre autour de la fourbe paysanne, relié en une fine trace sur le sol à une marque de plus en plus distincte en forme de V aux pieds d’Eoäkl.

Les gémissements se faisaient entendre de plus en plus étranglés.

Devant la détresse affichée par la jeunette, de courageux culs-terreux décidaient soudainement de lui venir en aide en essayant de s’attaquer au garçon, qui n’avait toujours pas bougé un muscle ; pas même cligné de l’œil, à peine frémit de la tempe.

Mais les nouveaux héros ne pouvaient pas approcher à moins de cinq mètres.

Ils avaient beau user de toute leur volonté, ils ne parvenaient qu’à rester tous à égale distance d’un point central concentrant toute les craintes et la colère environnante, matérialisé par la personne de l’ex-futur-mage-diplômé.

Les hommes se regardaient entre eux, paniqués, impuissants, devenant presque fous face à l’incompréhension de la scène et de l’expérience qu’ils étaient en train d’éprouver dans leurs âmes et dans leurs chairs.

Les plus chanceux allant jusqu’à se vomir dessus.

Les autres se retrouvant avec de la bouillie de cervelle et d’autres choses leur sortant de nombreux orifices.


Tous gueulaient comme des veaux en un concert terrifiant. Les pauvres âmes y ayant assisté marquées à jamais par ces cris qui n’étaient déjà plus humain après que le premier idiot ait touché la « barrière ».
Le terme « barrière » n’est pas tout à fait applicable ici. Le sort utilisé par Eoäkl faisait intervenir des notions bien plus complexes que lui-même ne comprenait pas encore.

Le mode d’action est bien plus… organique, dirons-nous, qu’une simple barrière.

Alors que le cercle de purée d’organes et de sang rejoignait celui autour du magicien, la petite paysanne au chat mort bascula violemment sa charmante petite tête en arrière ; charmante petite tête qui était plus rouge que le sang dans la boue ; écarta les bras et les jambes sous la contrainte d’une sombre force arcanique.

Elle réussit finalement à vider le peu d’air qu’il lui restait dans les poumons en un long cri plaintif mêlant douleur, terreur, et agonie.

Sa chemise se déchira parfaitement, en plein milieu de sa poitrine rose et juvénile qui suivit le même processus en une grande éclaboussure de sang et de projections d’os.

Juste avant de rendre son dernier souffle, la petite paysanne au chat mort fixa de ses grands yeux rouges éclatés son cœur cesser de battre à quelques centimètres de son visage.

Quelques instants plus tard, le corps de la paysanne finit par s’écrouler sur le sol. Ou plutôt, sur un immonde mélange de boue, de sang, d’entrailles et de leurs contenus.

Le calme revint, rapidement remplacé par la stupéfaction.
Eoäkl s’approcha légèrement du petit tas de chairs et de vêtements ensanglantés ramassés là et constata que, finalement, la petite paysanne au chat mort n’avait rien qui valait la peine de s’y enticher.

Plus maintenant, en tout cas.


Les gouttes de cire sacrée déposées sur la craie du cercle – précaution indispensable pour éviter de malencontreuses fourberies démoniques – évoquant parfaitement les sombres larmes de sang de la paysanne. Ce qui le fait décrocher de ses souvenirs et revenir au présent.

Il agissait de façon mécanique, s’étant entraîné de nombreuses fois au Rituel avant de le pratiquer pour de vrai. Mais, certainement sous l’effet de l’encens, du vin, et des effluves magiques qui commençaient à l’enivrer, il avait tout de même quelques difficultés à rester concentré.

Il retrouve enfin cette douce sensation grisante de la magie qui parcourt ses veines. Sensation dangereuse ; l’ivresse magique pouvant arriver facilement et avec de graves conséquences sur la psyché, dans un premier temps, puis sur le corps.
Ayant l’habitude grâce à la pratique et sachant gérer cette dépendance en particulier – mais donc, implicitement, pas certaines autres – depuis longtemps déjà, il met son état second, euphorique et impatient, sur le compte de la fumée occulte, presque opaque et palpable, ainsi que sur la fébrilité de toucher au but.

Il transpire beaucoup ; l’air dans la chambre devient de moins en moins respirable. Il se relève et attrape une petite boite en acier décorée de symboles païens correspondant à des pratiques assimilées à de la vieille magie ; proscrite puis oubliée.

Dans la petite boite se trouve les reliques indispensables au rituel. Il avait eu encore plus de mal à mettre la main sur celle-ci que sur la liste des reliques elles-mêmes : la boîte ayant été sanctifiée au cœur de l’Enfer puis chargée d’énergie démoniaque puisée directement depuis l’Autre Plan.
Expliquer le pourquoi du comment ici est simplement impossible. Le processus et ses conséquences étant parfaitement incompréhensibles pour les profanes, et même les plus grands mages de la Terre pouvaient devenir fous au simple contact de cette boite maléfique.


Tout d’abord, une plume de harpie. Pour l’Air et pour les ailles.
Une longue cicatrice sur la joue et la tempe lui rappellerai à jamais le prix payé pour se la procurer.

Ensuite, un cœur de troll. Pour la Terre et l’Obscurité.
La tactique de chasse au monstre la plus mémorable d’Eoäkl à ce jour. Il utilisa un sort d’invisibilité sur de simples pics dressés devant lui. En appâtant le monstre pour qu’il se rue sur son prochain dîner, il s’est tout bonnement empalé sur le piège.
Toujours utiliser la ruse et la fourberie, comme ceux qu’il vénérait.

Un utérus de succube. Pour la Magie, mais surtout pour le sexe.
Cette pièce seule a presque coûté la vie d’Eoäkl, alors qu’il tentait de se la procurer seul et que même les enchantements et toute sa puissance magique n’ont pas suffit à résister aux charmes de la tentatrice cornue, ainsi que la moitié de sa fortune après avoir engagé un professionnel impie sans scrupule pour finalement s’en charger.

Des os de nouveau-né. Pour la Vie et pour la Mort.
Il avait répugné à se résoudre à obtenir cet ingrédient. Mais au moment de passer à l’acte, alors que le petit d’une paysanne s’étouffait sous l’action de ses mains, il n’éprouva pas autant de remords qu’il en attendait. Restant fixé sur son objectif et rationalisant sur la sur-population paysanne et la disette arrivant.
Tel le mage éclairé qu’il était.

Enfin, un peu de sang d’une vierge récolté sous la lune de l’équinoxe de Printemps. Pour le Sang, évidemment, et pour le Mal. Puisque depuis toujours, le sang des vierges est synonyme des plus grands fantasmes et des pires abominations.
Peut-être, paradoxalement, l’élément le plus simple à se procurer. Une tradition stupide et simplette imposant aux villageois d’allumer ce jour-ci de grands feux autour desquels les jeunes gens viennent danser, s’enivrer, puis choisir un partenaire avant d’aller batifoler dans les bois ou les champs.
Quelques verres de piquette et un coup de surin plus tard, le forfait était accompli.


Les cinq ingrédients placés dans de petites coupes en or à l’intérieur des branches du cercle, Eoäkl peut enfin commencer l’invocation.


Il prend son livret et l’ouvre à la page où il a recopié la formule de conjuration. Une dernière vérification pour s’assurer que le cercle est bien tracé, bien protégé, puis il commence à réciter.

Dès la fin de la première phrase, les Ténèbres semblent commencer à emplir la pièce. L’air au cœur du cercle commence à vibrer sous l’action de la Magie.
Plus il avance dans l’invocation, plus l’obscurité grandie. De même que la chaleur dans la pièce.
Le cercle se met à rougeoyer. Faiblement, d’abord, puis avec de plus en plus d’intensité. Bientôt, les runes et les traces sur le sol brillent du feu de l’Enfer.
Les éléments dans les coupes se mettent à trembler. Doucement, puis de plus en plus violemment. On pourrait croire que le sang dans sa coupe est en train de bouillir…


Il s’arrête un instant de lire pour boire une décoction immonde qui sent la pourriture et dont il préférerait ignorer la composition.
C’est la partie du Rituel qu’il redoute le plus.

Non pas qu’elle soit particulièrement complexe, mais elle demande un grand sacrifice.

D’après ce qu’il avait pu comprendre grâce au peu d’informations récoltées dans le temple hérétique où il l’avait finalement dénichée, cette potion est une affreuse création datant de temps très reculés et permettait de fractionner les âmes. Personne ne se souvient de sa recette. Pas un homme, ni même un grimoire.
Cette pratique est tellement contre-nature et immorale qu’elle a été perdue dans l’Histoire. Utilisée lors des fêtes païennes, mais surtout lors des invocations démoniques, les pauvres élus devant boire et offrir leurs âmes en sacrifice souffraient d’atroces supplices.
Mais ils ne mourraient pas, cela aurait été trop simple.

Pas assez démoniaque en tout cas…

Les Offreurs, comme on les appelait, restaient dans une sorte de demie-vie. Ils étaient là, mais sans y être.
Les yeux blancs, la peau blême ; la vie semblait les avoir abandonnés. Pourtant, vivants ils l’étaient. Peut-être pas dans le même sens que nous l’entendons, nous qui pouvons manger, boire, et dormir ; nous qui pouvons rire et pleurer, nous qui pouvons ressentir la douleur lorsque nous nous blessons, ou la chaleur d’une gourgandine dormant dans nos bras un sourire aux lèvres ; nous qui n’avons pas offert une partie de notre âme à un démon…

Pourtant, vivants ils l’étaient.

Les pauvres hères continuaient de vaquer à leurs occupations de miséreux, certains étant même capables de travailler dans les champs. Mais la plupart du temps, ils étaient mis au rebut, exclus de la société.
Puis ils finissaient par mourir de faim, de froid, ou dévorés par une créature sauvage.

Eöakl avait étudié le concept de fracture d’âme. Il était persuadé que ses connaissances, son entraînement magique, ainsi que sa volonté implacable le garderaient de partager le même sort que ces pauvres sacrifices primitifs.
Mais il ne pouvait éviter de sacrifier une partie de son âme. C’était un sacrifice inévitable qu’il s’était résolu à consentir il y a longtemps déjà.
Cependant, en matière de magie il n’est pas rare que la pratique diverge de la théorie. Il avait déjà pu apprendre cette leçon de façon brutale lorsqu’il s’essaya à la métamorphose afin d’améliorer son pauvre petit corps.

Pour échapper aux recherches lancées contre lui, d’une part, et parce qu’il n’en pouvait plus de ses difformités handicapantes.
Il s’était donc mis à la recherche de beaux spécimens bien constitués afin « d’échanger » avec eux les parties qui l’intéressaient contre celles dont il ne voulait plus. Il était maintenant plus grand et plus fort qu’auparavant, mais restait tout de même en dessous de la moyenne des brous cultivateurs ou des simples miliciens de patrouille.

Les douleurs n’avaient pas disparues.
Au contraire.

Ce qui avait mal tourné dans cette démarche ? Il n’était pas parvenu à empêcher la nécrose des prélèvements, seulement à la ralentir. Ces derniers se décomposaient donc dans son propre corps, l’obligeant régulièrement à les remplacer par d’autres plus frais.
De plus, il était maintenant recouvert de cicatrices magiques et de brûlures d’arcanes ; et donc impossibles à faire disparaître.
Tout le long de ses jambes et de ses bras, notamment, ainsi que dans le creux de ses hanches, de terribles marques décolorées courraient. Et elles ne s’arrangeaient pas avec chaque opérations de remplacement…


La potion faisait effet bien plus rapidement qu’il ne l’avait calculé. Son corps lui donne brutalement l’impression de se déchirer de toutes parts, comme si un millier de petites mains le déchiquetaient de l’intérieur avec sauvagerie et avidité.

Il ne s’attendait pas à une réaction aussi violente, malgré ses précautions.

Il laisse tomber son carnet d’invocation pour agripper de sa main maintenant libre une pierre vaporeuse : un cristal de magie concentrée, relique courante pour les magiciens afin d’augmenter leur puissance. Évidement, ce cristal-ci n’était pas si courant ; de par sa puissance et sa méthode de fabrication, il n’avait rien de comparable à ceux que l’on pouvait trouver aux cous des apprentis, ni même de certains Maîtres.

Le catalyseur magique permet à Eöakl de libérer plus rapidement ses réserves de magie, et ainsi reprendre le dessus sur le rituel, mais en sachant qu’il serait vite à court d’énergie ; dans touts les sens du terme…

Alors qu’il pense contrôler le retentissement interne de la mixture, un nouvel effet vient s’ajouter à l’épreuve qu’il subit déjà. Une nouvelle douleur, tout à fait différente de la première mais équivalente en intensité, lui brûle les yeux.
Lui qui est pourtant habitué à la souffrance au quotidien ne pensait pas qu’il était possible de ressentir quelque chose d’aussi atroce et survivre, du moins sans perdre la raison.

Il n’arrive plus a rester concentrer.

Il ne se souvient même plus de ce qu’il est en train de faire, du lieu où il se trouve, ou simplement son propre nom.
Le vide le rempli.
Le désespoir l’accable.
La douleur l’emporte.

   « J’ai échoué ! se dit-il dans une dernière pensée lucide. J’ai échoué et maintenant je vais me faire dévorer par cette chose que je tentais sottement d’invoquer pour mes propres dessins de puissance et de vengeance ! Quel immonde orgueilleux j’ai été ! Voilà… voilà tout ce que je mérite en fin de compte !

   J’ai échoué...
»


Alors qu’il s’apprête à abandonner toute lutte, à se résigner à laisser les Ténèbres l’emporter, il remarque que ces derniers ont totalement enveloppé la pièce autour du pentagramme luisant et suintant du feu de l’Enfer. Mais que, surtout, une fissure aux contours indécis qu’il n’avait pas vu jusqu’à présent à cause des fantastiques douleurs indicibles s’élargit au fil des secondes.
La faille s’ouvre puis se referme sur un océan de feu. Des chants lugubres et incompréhensibles s’échappent de l’ouverture pour lui parvenir, mais il ne peut en être certain ; ne pouvant plus réellement se fier à ses sens déréglés par l’ensemble du rituel et par la douleur toujours grandissante.
Les chants s’accompagnent d’une immense chaleur, à moins que ce ne soit son corps qui s’enflammait d’avantage.
Il écarquille les yeux pour tenter d’y voir un peu mieux, puis il réalise.

   « Je… Je n’ai pas échoué ! Du moins pas encore ! Ça fonctionne ! Le Rituel fonctionne ! J’ai ouvert la Porte ! »

Revigoré par l’excitation le submergeant, ses forces lui reviennent et sa volonté se renforce d’autant plus en voyant la faille se stabiliser lorsqu’il se tente de se concentrer sur celle-ci.
Résolu comme jamais dans sa misérable vie de païen, il se force à s’arracher à la douleur du sacrifice. Si il devait perdre son âme, autant que cela lui permette d’en tirer profit !

Fébrilement, il ramasse son carnet d’invocation pour achever son œuvre. Comme tout ce qui se trouve enfermé dans la pièce ténébreuse, le livret est brûlant : de la fumée va jusqu’à s’échapper des pages dont les lettres brillent du même éclat luisant que le pentagramme.
Lançant ses dernières forces et puisant au fin fond de ses réserves magiques, il récite à tue-tête et en les hurlant – sans même en avoir conscience – les phrases finales du rituel.


La faille s’agrandit jusqu’à remplir entièrement la figure sacrilège. Au moment où elle touche les limites protectrices, Eöakl aperçoit ce qui lui apparaît comme de minuscules mains rougeâtres et décharnées planter leurs doigts osseux dans le plancher, comme pour verrouiller le passage entre ce plan et le leur. Il est également possible que cela ne soit qu’une illusion due à la matérialisation de l’énergie magique ; il ne peut en être certain, et il ne le pourra jamais.

Les chants continuent et deviennent réellement assourdissants. Eöakl en vient à se demander si il ne s’agit pas d’une sorte de contre-sort afin de l’empêcher d’accomplir son œuvre, et si cela n’expliquerai pas en partie l’épuisement si rapide de son énergie.
C’est alors qu’il est frappé par un éclair de génie : puiser l’énergie émanant de la faille pour se recharger ! Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Il n’en savait rien. Mais probablement pare que c’était une très mauvaise idée, même sur le plan théorique.

Puiser dans une source d’énergie inconnue : voilà un excellent exemple d’interdit que connaît chaque manipulateur des Arcanes, même un adepte en première semaine de Cycle Primaire.
Et contrairement à certains interdits imposés aux débutants, il ne s’agit pas d’une simple mesure de protection pour éviter les accidents malheureux engendrés par un manque de maîtrise, une trop grande soif de pouvoir, ou un excès de confiance en ses propres capacités.

Ce n’est que pure folie.

Mais l’invocateur a déjà franchi le point de non-retour.
Il tend la main, les doigts écartés au maximum, et tente de canaliser la puissance qui semble proche de faire s’écrouler l’auberge, voir même tout le village.

Dès l’instant où il se lance dans cette manœuvre désespérée, son bras donne l’impression d’avoir prit feu. En réalité, il ne s’agit pas que d’une impression.
Le bras du mage brûle de l’intérieur. Il sent ses chairs et son sang bouillir et fondre.
Cette sensation se propage rapidement au reste de son corps.

Pourtant il continue.

Eöakl se sent habité par une sombre avidité qui le pousse à continuer sa ponction suicidaire. La douleur et la cupidité l’aveuglent au point qu’un grand flash rouge vienne l’aveugler.

Il ne ressent plus la douleur.
Il ne sent que la puissance pure de l’énergie infernale parcourir son corps, et il pense… non, il sait qu’il pourrait réellement détruire la malheureuse petite bourgade élue pour son magnum opus.
Si ce dernier ne l’a pas déjà fait…

Autour de lui, la modeste chambre semble être revenue à son état « pré-rituel » d’origine, si ce n’est le mobilier légèrement noirci, le matelas retourné et les rideaux en grande partie brûlés ; ainsi que le nouvel occupant dans la pièce.

 


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