Assis sur le banc, je ne sens plus le froid qui me brulait pourtant les mains quelques secondes auparavant. Pres d'elle le temps Semble s'arrêter et la Nature se dénaturer. D'un sourire, d'un regard, elle est capable d'eteindre le soleil, de changer un lac en ocean, de faire se croiser les montagnes, et meme de rompre les roseaux. Près d'elle on se sent bien, on se sent mal. En sécurité, en danger. Si fort et pourtant si faible. Je ne cesse de la regarder, par peur de ne plus la voir si jamais je detournais mon regard un instant. Parfois je prend sa mains, et je lutte pour ne pas la serrer trop fort. Je ne veux pas qu'elle s'en aille.
Kelly m'embrasse, et met ainsi fin a mes rêveries.
Nous nous embrassons longuement, passionnément, et a aucun moment je ne ferme les yeux. Je veux l'admirer, tout le temps. Puis nos levres se séparent et je souris. Elle me sourit en retour. J'aime quand nos yeux bleus se confondent.
Le vent passe dans ses cheveux, et j'y glisse ensuite mes doigts, comme par jalousie. Comme si le vent la caressait amoureusement.
Sur le lac presque gelé il reste quelques courageux cygnes et canards a ne pas avoir avoir quittés la ville pour rejoindre des contrées plus chaudes. Il me font penser a des petits bateaux luttant contre vents et marrées, et qui refusent d'accepter l'évidence: il faut partir maintenant.
Je me sens bien, tout simplement.
Kelly se lève, tourne sur elle meme en dansant, les bras écartés, en riant avec la grâce et l'élégance qui la caractérisent. Elle revient vers le banc, fouille dans son sac et en sort un sachet de pain rassis.
Elle me tend la mains, et me propose d'une voix d'enfant:
《- Tu viens nourrir les canards avec moi?
- Tu te balades toujours avec du pain moisis dans les poches?
_ Seulement quand je viens te voir. Des fois que tu aurais faim...
- Touché.
- Coulé!》 Elle me decrit l'explosion de ma navette avec ses mains, sourire en coins, avant de jeter leur mane aux derniers ambassadeurs d'une saison passée.
Nous passons un long moment, sans parler, a regarder nos oiseaux se precipiter sur la nourriture que nous tentons tant bien que mal de repartir equitablement.
Je pense que si elle etait un animal, Kelly serait un Cygne. Pure, digne, classe, meme lorsqu'il exprime ses instincts les plus primaires. Il patauge dans la boue, et pourtant je n'ai jamais vu de tache sur le plumage d'un Cygne. Oui, le Cygne est sans aucun doute son animal totem.
Une fois n'est pas coutume, Kelly me ramene a la réalité:
《- Tu as remarqué? Il n'y a pas de Colverts. C'est dommage, je les aime bien, moi.》
Il y a des moments dans la vie ou le seul mot qui nous vient a l'esprit est 《pourquoi?》
Sans vraiment attendre de réponse.
Pourquoi fallait il que Kelly parle de canards Colverts, ici et maintenant?
Pourquoi le gout des madeleines envahit il ma bouche? Pourquoi le monde qui m'entoure s'écroule t'il comme un château de cartes, laissant place a un autre décors, a une autre saison, a un souvenir, a une scene dont je suis acteur et spectateur.
C'est l'été et il fait chaud, je marche près d'Elle, une autre Elle, au bord d'un autre lac, pres duquel court un chien qui m'aimait.
Tout est different, sauf cette phrase anodine, 《tu as remarqué qu'il n'y a pas de Colverts? C'est dommage, ils me plaisent bien..》.
Quelques mots, un regard, une fossette, et ce monde parallèle est aspiré, emportant avrc lui le lac, le soleil, l'herbe la plus verte, les oreilles pointues ainsi que la gueule carrée du molosse, et la présence de la seule femme que j'ai aimé. Elle qui est partie mais qui refuse de s'en aller vraiment. Elle qui s'assure de refaire surface lorsque je tente de la noyer dans un flot de nouveaux souvenirs.
《-Allan? Tout vas bien?
- Oui, enfin, non. Enfin, il faut que je te parle de quelquechose. 》
Il faut que je te dise que jamais, jamais je ne t'aimerai vraiment. Que tu es parfaite et que je me deteste. Que si jamais, malgré tout tu voulais prendre le risque de rentrer dans ma vie, tu devra accepter de vivre egalement avec un fantôme. Un fantôme qui me suit partout, tout le temps. Un fantôme qui est la. Et puis la aussi. Et ici. Partout. Dans ce que je vois, et ce que j'entends. Dans ce qui vit, et ce qui est inanimé. Le fantôme d'une relation disparue. Le fantôme d'un amour avorté. Un fantôme qui peut dormir, mais qui ne meurt jamais.
Je vis avec une épée de Damoclès au desus de la tete. La plus lâche des épées. Une épée qui tombe tous les jours mais qui ne me tue pas. Elle est faite de souvenirs, qui rentrent dans mes arteres, qui se deversent dans tous mes organes, qui infiltrent tous mes tissus, puis qui vont dans mes veines avanr de pourrir dans ce qui reste de mon cœur.
Et tu n'y peux rien. Alors vas t'en, je t'en supplie. Vas t'en avant de pourrir toi aussi.
《-... Oui?》
Ses sourcils relevés, elle ressemble a un personnage de dessin animé.
《- Je crois que je suis amoureux de toi. Je t'aime, c'est tout.》
Sur son visage, le masque d'une autre.