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Auteur Sujet: Le passager de la nuit (Maurice Pons)  (Lu 760 fois)

Hors ligne Champdefaye

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Le passager de la nuit (Maurice Pons)
« le: 09 novembre 2019 à 14:56:14 »
Critique aisée n°182

Le passager de la nuit
Maurice Pons – 1959
Editions du Rocher – 92 pages
Maurice Pons, c'est l'auteur des "Saisons", dont je vous ai déjà parlé en aout dernier dans ma 166 ème critique aisée. Les Saisons, roman culte, roman massif, incroyable roman, trop riche, trop horrible, inoubliable. J'ai du mal à croire que c'est le même homme qui a écrit celui dont je veux vous parler aujourd'hui, Le passager de la nuit.
Le passager de la nuit, c'est une histoire de rien, de presque rien. Presque une histoire de Résistance, mais pas vraiment. Pas une histoire d'amitié, même naissante, non, trop courte l'histoire. Un récit engagé ? Non, plutôt dégagé le récit. Une road story ? Si ce genre existait en littérature comme il existe pour le cinéma, ou pourrait dire : peut-être.
 
Un homme jeune, vingt-neuf ans, propriétaire attentif et cajoleur d'un cabriolet grand sport (1), automobiliste dominateur et sûr de lui, conduit un mystérieux homme d'origine algérienne entre Paris et Champagnole (2). En arrière-plan, les évènements d'Algérie, comme on les appelait officiellement à cette époque (3) donnent tout leur mystère au passager de cette nuit et aux motifs de son voyage. L'automobiliste a accepté l'Algérien pour rendre service à une amie, mais le passager demeure taciturne et le conducteur regrette presque de l'avoir pris à son bord. Mais peu importe puisque ce qu'il aime, c'est conduire, vite, sans hésitation, sans considération ni respect pour autrui ni pour les interdictions. Toute son attention est concentrée sur l'observation du comportement de sa voiture — un personnage à elle toute seule — et de la route dans la lumière du crépuscule puis dans celle des phares.
"(...) Le soir qui tombe, c'est l'heure glorieuse des routes. Les grands arbres, agités par le vent, se découpent sur le ciel bleu sombre et les ombres frémissent sur l'asphalte. Les virages se perdent au cœur de la campagne claire. C'est aussi l'heure de la plus heureuse combustion dans l'air frais du soir, les pipes des carburateurs aspirent l'essence avec ivresse, le moteur ronronne de quiétude, sensible aux moindres attouchements. "
Petit à petit, par toutes petites touches, tandis que le rôle de l'Algérien dans la guerre devient de plus en plus clair, une ébauche de confiance s'établit entre les occupants du cabriolet. Mais leurs échanges sont plus des frôlements que des discussions et ni l'un ni l'autre ne cherche à expliquer ou à convaincre. D'ailleurs, si l'Algérien est évidemment engagé, le conducteur, lui, demeure sans opinion sur cette guerre. Pourtant, par amitié, par solidarité anti-flic ou par simple humanisme, quand une menace, même incertaine, s'approche de son passager, il le protège de son immunité de français de souche. Dans l'extrait qui suit, le narrateur, un peu fâché contre son passager, est allé boire seul dans un café de Dijon endormie tandis que l'autre attend dans la voiture.
"(...) Quand je sortis du bar, je ressentis un coup violent et mon cœur se mit à sonner l'affolement : deux agents de police descendus de leurs bicyclettes, se tenaient auprès de ma voiture. L'un, qui avait ouvert la portière du côté de la chaussée, était penché vers l'intérieur et parlait avec mon passager ; l'autre attendait à deux pas derrière.
—Quelque chose qui ne va pas ?  demandai-je en m'approchant crânement.
Le premier agent se redressa et, avant qu'il eût pu parler, j'ajoutai avec autorité :
—Oui, Monsieur est avec moi.
—Ah bon, fit-il. On pouvait pas savoir, vous comprenez.
Il referma la portière et esquissa un vague salut.
—Dans ce cas, excusez, dit-il encore, et il s'éloigna avec son collègue, leurs bicyclettes à la main.
"
De la part du conducteur, ce sera le seul acte à peine teinté d'un minimum de bravoure. Le reste, que l'on verra si on lit la suite, il l'accomplira par simple décence.
Si le style du Passager de la nuit est moins brillant, moins riche, et j'allais dire heureusement, que celui des Saisons, il demeure étonnant de précision et de réalisme pour quiconque a aimé conduire sur les routes à platanes des années anciennes. Le premier extrait que j'en ai donné plus haut n'en est qu'un exemple.
S'il est remarquable par son style, le Passager de la nuit est attachant par la délicatesse et même la légèreté avec laquelle est suggérée l'atmosphère de ces années troublées (4) et l'évolution de la relation éphémère des deux personnages.

*

Note 1 : S'il n'y avait la description ébauchée de la figure de proue du capot, je verrais assez bien une Jaguar Type E
Note 2 : Champagnole, Jura. Pas vraiment loin de la frontière suisse.
Note 3 : 1959
Note 4 : Les notes de bas de page, ça fait sérieux, non ?
 

« Modifié: 10 novembre 2019 à 14:51:45 par Champdefaye »

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Re : Le passager de la nuit (Maurice Pons)
« Réponse #1 le: 10 novembre 2019 à 18:06:00 »
La subtilité du traitement de la relation entre les deux personnages, et le traitement suggestif de tout le contexte politique, c'est ce que je retiens de ta critique et c'est ce qui me donne envie de le lire... pour l'expérience et aussi pour apprendre (à mieux écrire ces choses-là).

Et hop, encore un sur la liste... |-|!
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