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02 Mai 2026 à 12:31:52
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Auteur Sujet: De Faïence - Suite et Fin -  (Lu 8335 fois)

Hors ligne kokox

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Re : De Faïence - Partie V
« Réponse #15 le: 08 Novembre 2019 à 06:34:03 »
De Faïence - Partie VI


Du lundi au mercredi, de 6H30 à 20h30, Fatima Saïdani s’occupe des particuliers, principalement autour de chez elle dans le 11ème. Elle fait également quelques incursions dans les 5, 17 et 20 ème arrondissement, et d’autres encore à Bagnolet, Pantin et Maison-Alfort. Le midi, elle mange sur le pouce, en moins de vingt minutes. Elle est habituée à travailler vite et bien. Elle n’a jamais su nettoyer, récurer, faire briller sereinement. Travailler sans relâche lui a toujours permis d’oublier ce qu’elle appelle ses « gros problèmes ». Éponge et chiffon en main, chaque jour de la semaine, sauf le dimanche, elle s’efface minutieusement dans sa tâche. Plus exactement, elle s’abîme, tue à coups de milliers de gestes répétitifs ses pensées les plus sombres. Au bout d’une heure à peine, sa tête commence à se vider entièrement. Suzanne Belfond, une amie française retraitée de l’Éducation Nationale, veuve et obligée d’arrondir ses fins de mois, lui a dit un jour qu’elles méditaient l’une et l’autre comme des forçats. Fatima a acquiescé en souriant, sans comprendre ce que voulait dire le verbe méditer, ni le mot forçat. Lorsque Fatima médite ainsi, elle n’est plus qu’une machine de guerre à balayer, frotter, décrasser, épousseter, lessiver, dégraisser, rincer, trier, décaper, ranger, cirer, purifier le bordel des autres.
   Par habitude, par négligence, voire par mépris, ses employeurs la côtoient, mais bien souvent sans la connaître. Pour la complimenter, certains disent d’elle qu’elle est efficace et gentille. Sans doute parce qu’elle ne casse jamais le moindre verre, ne raye jamais le moindre meuble. Les maisons qui ont beaucoup d’objets, Fatima dit qu’elle les préfère, parce qu’elles ont une âme. Il lui arrive de caresser le galbe d’un vase soliflore, une parure de lit, un tableau, un vieux livre, comme s’ils étaient un prolongement de son cœur, un visage aimé. Concernant les rapports humains, Fatima ne parle que si les gens ont envie ou besoin de parler. Elle n’engage jamais la conversation la première. La discrétion, la pudeur, la docilité, elle a appris à les cultiver, tête basse, pour ne pas importuner ses employeurs. Faire le ménage chez autrui, c’est être un intrus sans langue au beau milieu de sa vie privée. Fatima entend beaucoup de choses, voit beaucoup de choses, mais son maître-mot est de ne rien dire. Elle garde absolument tout pour elle, s’oblige à n’émettre aucun jugement sur celle-ci ou celui-là. Au fil du temps, sa vie intérieure est devenue une forteresse de menus secrets et de pourritures, qu’elle cache, empile, sous le tapis de sa compassion.
   Du jeudi au samedi, Fatima travaille aussi pour la société de nettoyage de bureaux de Monsieur Albert Cazarian. Caza, comme tout le monde l’appelle derrière son dos – hormis Fatima - est un sexagénaire très jovial, très humain, très généreux, mais il ne faut surtout pas chercher à l’embobiner, sinon il peut vite rentrer dans des colères monstres et renvoyer une employée sur le champ, pour cinq minutes de retard.
   Voici trois mois que Fatima a été dépêchée par Caza pour renforcer « l’équipe aube » de la société Invivo Landing Systems dont la façade plonge en surplomb sur le Boulevard périphérique. À travers les baies vitrées de cet immeuble moderne l’on peut voir en point de mire le stade Charletty sur la gauche et le grand cimetière de Gentilly sur la droite, ce qui donne à Fatima une perception assez rare et spectaculaire sur la nécropole, lorsque le jour se lève.
   Sur les coups de 8H30, par deux fois déjà, elle a assisté à une scène d’enterrement pour le moins troublante, à hauteur du carré de l’ossuaire.
   À une quinzaine de jours d’intervalle, il lui a semblé reconnaître exactement les mêmes endeuillés qui se recueillaient autour d’une fosse fraîchement creusée. C’était un petit groupe singulier de sept à huit personnes dont elle aurait juré qu’elles n’avaient aucun lien de parenté entre elles. Hormis un loden noir et une veste grise, la plupart étaient vêtues de vêtements civils sans le moindre signe extérieur de tristesse. L’une, blonde gaufrée, portait un imperméable orangé. Un autre, un peu enrobé, un jogging vert bouteille et des baskets. Un troisième était affublé d’un jean et d’un anorak beige bon marché. Un couple enfin, bras dessus bras dessous, paraissait sortir tout droit d’un film de Fellini. Elle, sexagénaire, outrancièrement maquillée, arborait une incandescente chevelure rouge. Lui, ressemblait à un vieux rocker excentrique, avec son perfecto et ses santiags, sa barbichette fine et longue qui lui descendait jusqu’au plexus et sa grosse croix de Jésus qui pendait sur son poitrail.
   La première fois, Fatima Saïdani avait songé :
   « Il est où leur respect ? Ce doit être des fous qui enterrent un autre fou ! »
   Mais la seconde fois, elle était restée un instant très émue, avec sa poubelle en main. Et elle avait songé :
   « Les pauvres ! Bien triste de perdre deux proches en si peu de temps ! »

   - Esmée, vous m’entendez ?… Esmée ?...Esmée ?...
   - Oui, je vous reçois cinq sur cinq, Jezubiel.
   - Dieu soit loué, je vous cherche partout.
   - Mais nous sommes là, nous ne sommes jamais loin.
   - Où cela exactement ?
   -  Nous survolons actuellement la place d’Italie. Nous allons bientôt plonger sur Denfert-Rochereau pour assister une récente éclosion.
   - Une éclosion ! Ah merveilleux !
   - Pas tant que cela ! La maman n’a pas de lait de jabot, malheureusement. Nous allons tenter de remédier à cette carence.
   - Lait de jabot ?
   - C’est le lait des pigeons, Jezubiel. On le donne aux oisillons par régurgitation.
   - Ah, je l’ignorais.
   - Pour une fois que je vous apprend quelque chose, vous m’en voyez aux anges !
   - Ah ça y est, je viens de vous visualiser.
   - Dites-moi, nous avons attendu votre appel toute la journée de lundi sur nos gargouilles. Nous nous sommes d’ailleurs un peu gelé les ailes.
   - Une petite erreur de date. Vraiment désolé. C’est le jeudi en fait que la dame a vue sur le cimetière.
   - Quelle vue ? Sur quel cimetière ?
   - Eh bien, le cimetière de Gentilly !
   - Pourriez-vous vous exprimer sans empiler les rébus, s’il vous plaît. C’est très déstabilisant pour un pigeon de constater son indigence intellectuelle.
   - Navré, vraiment navré ! Je vais vulgariser la chose.
   - Vulgarisez, vulgarisez, mais pas trop non plus.
   - Si je vous dis que c’est enfin le grand jour, Esmée.
   - Le grand jour de quoi ?
   - C’est aujourd’hui que la dame doit, enfin devrait si tout se passe bien, retrouver un sens à sa vie. Et faire part de sa gratitude à son pays d’accueil, par la même occasion.
   - Dans un cimetière ?
   - Oui, parfaitement, dans ce cimetière de Gentilly.
   - Jezubiel, soit vous êtes un grand farceur, sois vous picolez trop de philtre d’amour.
   - Ah, non, je suis on ne peut plus sain d’esprit, je vous assure.
   - Saint avec un t à la fin ?
   - Comment ça avec un t ?
   - Mais non, je vous asticote, voyons.
   - Quel plaisantin !
   - Ah, chacun son humour, hein !
   - Bref, tous les paramètres sont dorénavant réunis pour la sortir de son pétrin existentiel. Ne manque plus que votre indispensable présence pour parfaire sa révélation.
   - Qu’attendez-vous de moi ?
   - Si les choses étaient simples. Mais non, rien n’est jamais simple sur terre.
   - Paix, par pitié, avec vos énigmes à deux balles ?
   - Esmée, je dois me mettre à votre niveau, ce n’est pas si évident pour moi.
   - Sérieux ?
   - Mais non, je vous chine à mon tour.
   - Vous m’avez bien chiné, je ne l’ai pas vu arriver celle-là.
   - Bref, Caza son employeur lui a demandé de nettoyer ce matin toutes les vitres intérieures de la société, or celles-ci se trouvent à l’arrière du bâtiment.
   - Oui, et donc ?
   - Et donc, pour l’heure, la dame ne peut pas voir le cimetière. Or, ce que nous aimerions c’est qu’elle jette un œil machinal en direction de celui-ci sur les coups de 8h30.
   - C’est toujours d’un complexe vos histoires !
   - Esmée, nous travaillons au point d’Alençon, pas à la grosse aiguille à tricoter. Oui, c’est compliqué, je vous le concède, mais c’est justement parce que c’est compliqué que cela nous ravit dès lors que merveilleux et prosaïque s’imbriquent à la perfection au cœur de l’indicible, sans que le sujet n’en ait la moindre conscience.
   - Mais comment vais-je bien pouvoir faire pour la ramener en vue du cimetière ?
   - Chance pour nous, hier le DRH de l’entreprise à péter un câble. Vous connaissez cette expression ?
   - Oui, oui, on l’entend beaucoup ces dernières années. La plupart des Parisiens pètent un câble. À se demander si il reste encore des câbles dans les tuyaux sous les trottoirs.
   - Sauf que lui n’a pas fait que péter un câble, il a aussi pété l’une de ces vitres fumées en balançant son fauteuil à toute volée dessus.
   - Je vous voit venir. Cela a occasionné un trou.
   - Oh, pas un gros trou. Mais un trou suffisant pour que vous vous engouffriez dans les locaux.
   - Et une fois que je serais dans les locaux, j’imagine que je devrais attirer son attention vers l’avant du bâtiment.
   - Vous imaginez divinement bien.
   - Et c’est tout ?
   - Euh… disons presque !
   - Comment ça, presque ? Dois-je imaginer le pire ?
   - Rien de dangereux, rassurez-vous. Je vais juste vous demander de faire un peu de cinéma.
   - Ah ça, ça me plaît bien. J’ai toujours rêvé d’être acteur depuis que j’ai vu les oiseaux d’Hitchcock
   - Vous avez vu les oiseaux d’Hitchcock, Esmée ? Mais quel âge avez-vous ?
   - Non, je les ai pas vus à leur sortie. Je les ai vus l’année passée en VOD dans une chambre de bonne, depuis une gouttière, chez un jeune couple de cinéphiles mignons tout plein.
   - Ah ça, l’amour et le cinéma ont toujours fait bon ménage. Quoi de plus beau que de regarder « In the Mood for Love » dans les bras de l’être aimé ?
   - Alors quelle scène me réservez-vous ?
   - La scène qui émeut toutes les petites filles, Esmée. Vous allez vous laisser tomber soudainement au sol, comme si vous aviez une aile brisée.
   - On adore !
   - Vous allez battre durant un instant d’une seule aile. Faiblement, et de plus en plus faiblement.
   - Oh ça facile, je l’ai déjà fait.
   - La dame va alors probablement ramasser votre petit corps souffreteux et palpitant.
   - Cela va de soi. Vous voulez que je vous fasse un œil un peu morne, limite roulant dans les orbites ? 
   - Mieux que ça. Vous allez faire semblant de mourir dans ses mains.
   - Génial ! Absolument génial ! Je suis bouleversé, vous ne pouvez pas savoir.
   - Si, si, je sais. Je suis dans votre cœur !
   - Ah bon ? Dans mon cœur ?
   - Et oui ! J’ai ce pouvoir d’y entrer et d’en sortir à ma guise.
   - Saisissant ! Et donc je suis mort, et ensuite ?
   - Ensuite, la connaissant, elle ne voudra sans doute pas vous mettre dans un sac poubelle. Mais vous offrir une sépulture digne d’un oiseau.
   - J’espère que vous voyez juste. Je ne voudrais pas finir étouffé non plus.
   - Esmée, faites nous confiance.
   - Je vous fais confiance.
   - Préalablement, si tout se coordonne bien, elle aura repéré un petit groupe de personnes hautement sensibles et miséricordieuses qui ont pour habitude d’accompagner des défunts, dits « morts isolés » dans le carré des indigents, situé dans la division rebaptisée pudiquement « Jardin de la mémoire ».
   - Qu’entendez-vous par morts isolés ?
   - Ce sont de pauvres gens dont les proches n’ont jamais été retrouvés, ou ne peuvent être présents, ou sont sans ressource ou ne souhaitent pas s’occuper des funérailles.
   - Mon Dieu ! Une telle indifférence existe encore de nos jours ?
   - Esmée, lorsque la dame s’est évanouie dans la rue de la Fontaine-au-Roi, avez-vous vu quelqu’un s’apitoyer sur son sort, tenter de la relever ?
   - Non, personne, absolument personne. Ah Paris va mal, Paris va mal !
   - Paris va mal, parce que sa population va mal. Les grandes villes ne sont pas faites pour l’homme. On ne peut y prospérer et aimer à la fois.
   - C’est exactement ce que nous pensons, mes amis et moi !
   - Bref, les corps de ces personnes n’étant pas réclamés, ce sont les communes qui prennent en charge les frais d’obsèques. Et à Rouen, Lille, Paris, Marseille ou Rennes, des associations s’organisent pour adresser à ces petites gens un dernier hommage.
   - Je commence à voir où vous voulez en venir. La dame va m’amener dans ce cimetière pour me déposer dignement dans un petit coin. Elle va tomber par hasard sur ces personnes miséricordieuses et…
   - Pas vraiment par hasard. Mais chut !
   -  Jezubiel, j’en ai les larmes aux yeux ! C’est tellement beau !
   - Ce sont des larmes d’amour, ma chère Esmée, rien que de belles larmes d’amour.




















« Modifié: 08 Novembre 2019 à 06:39:06 par kokox »

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Re : De Faïence - Partie VI
« Réponse #16 le: 08 Novembre 2019 à 12:32:13 »
"Sans doute parce qu’elle ne casse jamais le moindre verre, ne raye jamais le moindre meuble...Il lui arrive de caresser le galbe d’un vase soliflore, une parure de lit, un tableau, un vieux livre, comme s’ils étaient un prolongement de son cœur, un visage aimé. "

Beau passage, je me suis prise d'affection pour cette femme. Par l'entremise de l'écriture, se révèle une femme soumise, nostalgique, digne qui malgré sa basse condition ne cesse de garder sa fierté. Son fétichisme déclenche de la sympathie, mais me fait dire que le caractère qu'elle tait par son comportement d'assujettie, va finir par s'extirper de son corps et s'abattre sur son monde... Reste à voir ce que nous réservera la suite!
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

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Re : De Faïence - Partie VI
« Réponse #17 le: 08 Novembre 2019 à 16:55:54 »
Merci pour ta constance, chère Feather ! :)

En effet, il faut que s'opère la mue du serpent ! Il faut que la Bête meure ! Tout cela est très suave et très lent et très beau. J'ai vu dernièrement autour d'un crâne d'ours perdu dans la toundra fleurir de jolies fleurs ! Juste autour de ce crâne, et pas ailleurs ! :)


Bien à toi !

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Re : De Faïence - Suite et Fin -
« Réponse #18 le: 11 Novembre 2019 à 06:12:32 »
De Faïence - Suite et Fin




   Après ?
   Après les choses se passèrent à peu près comme cela : à merveille !
   Fatima Saïdani transporta Esmée - qui tint là son plus beau rôle de pigeon décédé – dans son gilet de laine grise. D’une démarche un rien solennelle, elle rejoignit l’entrée du cimetière de Gentilly par la rue de Sainte Hélène. Parvenue à l’accueil, elle demanda au gardien de la nécropole si l’on pouvait inhumer un pigeon mort dans l’honneur et la dignité. Anselme, fossoyeur de son état, qui se trouvait alors présent, fut touché par sa vénérable supplique. Ils demanda à Fatima de le suivre, lui apprit en chemin qu’on enterrait ce matin-là un détenu dont la mère avait refusé de participer aux funérailles parce que son fils avait violé et tué, et qu’il y aurait bien une petite place dans sa tombe pour Esmée.
   Et Fatima lui avait répondu :
   « Inch’Allah ! Je ferai aussi une prière pour ce fils mauvais ! C’est terrible ce qu’il a fait, le pauvre. Mais il reste un être humain.»
   Puis, tous deux gagnèrent d’un bon pas la division rebaptisée pudiquement « Jardin de la mémoire ». Là, devant le trou creusé à même la terre, ils retrouvèrent deux autres fossoyeurs qui fixaient déjà le bois clair du cercueil. Se tenaient à leurs côtés Jean-Jacques, Françoise et Régina, ces gens de cœur qui accompagnaient charitablement les laissés-pour-compte dans leur dernière demeure.
   La cérémonie ne dura pas plus de cinq minutes. La bruine mouillait les visages et glaçait les os sous les manteaux de mi-saison un peu trop légers. En guise d’adieu, Jean-Jacques récita un court texte qu’il avait pris soin de rédiger. Françoise lu un poème, glané sur internet. C’était la règle : quelques mots, une pensée. Bien sûr, le recueillement était rapide, presque calibré. Le caveau était vite refermé. Ce n’était qu’une poignée de minutes d’attention, mais ces minutes apportaient une dignité devant l’éternité.
   Juste avant que l’on inhume le détenu abandonné par les siens, Jean-Jacques vint toucher le cercueil du bout des doigts. Françoise se signa et Régina fit de même. Enfin chacun envoya sur le cercueil une rose rouge, et comme il en restait deux, on en tendit une à Fatima.
   Anselme invita alors cette dernière à lui donner Esmée, afin de la placer en terre. Précautionneusement, Fatima extirpa le volatile de son gilet gris, et ce devant les regards ébaubis de la petite assemblée. Seulement voilà, une fois délivré de son linceul, il se passa encore cette chose inouïe qui put passer pour miracle : Esmée rouvrit soudain ses petits yeux sauvages, sembla défroisser un instant ses ailes inanimées, et s’envola d’un coup, libre comme l’air, dans les hauteurs du ciel chagrin. On n’en resta bouché bée un moment, puis la cérémonie reprit son cours.
   Dans l’allée menant vers la sortie du cimetière, marchant d’un pas tranquille, Jean-Jacques remercia Fatima pour sa présence, pour sa simple et précieuse présence. Et elle en fut attendrie. Jean-Jacques avait une voix douce, une voix prévenante, une voix d’homme qui avait beaucoup souffert mais n’en voulait à personne :
   - C’est un peu plus triste quand il y a peu de monde. Suzanne et Robert n’ont pas souhaité venir aujourd’hui. Prier pour un assassin est au-dessus de leurs forces. Leur fille Clara a connu aussi des misères. Mais, Dieu soit loué, elle est restée en vie.
   - C’est bien qu’il y a des gens comme vous, lui avait dit Fatima.
   - Je vous ai vu assez émue.   
   - C’est vrai ! Je sais pas pourquoi. Ça m’a bien plu. Est-ce que j’ai le droit de dire ça ?
   - Le cœur a tous les droits !
   - Mon cœur, il est massacré depuis des années. Je me bats avec ça depuis des années. Je suis toujours sensible, tout au fond, tout au fond. Mais j’ai trop peur de montrer. Alors personne ne sait.
   - Maintenant, moi je sais.
   - Vous êtes gentil, vous, ça se voit dans vos yeux !
   - Vous avez un peu de temps, Fatima ?
   - Pour quoi ?
   - Pour que je vous offre un café, un chocolat ou un thé ?
   - Je n’ai pas de temps. Mais je vais en prendre. Peut-être dix minutes, quelque chose comme ça. Ça pourrait aller ?
   - Je ne vous oblige pas.
   - Moi, je m’oblige.

   Au café, Jean-Jacques lui confia encore qu’il était le président de cette petite structure parisienne qui comptait une trentaine de bénévoles au grand cœur.  Tout avait commencé pour lui dans les années 2000. À l’époque, lui et son épouse distribuaient café chaud, croissants et cigarettes « aux gens de la rue » pour faire leur connaissance. Un jour, celui qui fut aussi visiteur de prison se demanda :
   « Mais ces gens-là, comment ça se passe quand ils meurent ? »
   Dès lors, ce fils de gueule noire du Pas-de-Calais se fixa l’objectif « de ne jamais laisser quelqu’un partir seul de cette terre ».
   - La plupart sont des hommes qui décèdent à l’hôpital, à domicile ou en maison de retraite. D’autres, dans la rue où ils vivaient.
   - Vous devez pleurer beaucoup ?
   - C’est bête à dire, mais on s’habitue. À force, cela devient un peu comme un rôle de théâtre. Les comédiens connaissent la pièce par cœur, mais chaque soir ils doivent donner le meilleur de leurs sentiments. La compassion n’est pas une acquisition définitive. Elle doit se travailler.
   - Oui, je comprends.
   - Le plus dur, ce sont les enfants, lui souffla t-il, en se tordant le ventre au souvenir d’un nourrisson retrouvé mort dans la Seine, un bâillon enfoncé dans la bouche. Personne n’avait réclamé son corps. Je me souviens encore du gars des pompes funèbres avec le petit cercueil dans les bras.
   - C’est bien triste. Et personne le sait ?   
   - Quoi ?
   - Ce que vous faites ?
   - Peu de monde. Vous savez, nous n’en tirons aucune fierté. Nous faisons ce que nous devons faire, sans tambour ni trompette, c’est tout. C’est le cœur qui dicte, pas la raison.
   - Ah bah ça, vous devriez passer à la télé, des personnes comme vous, moi je dis « respect ».
   - Les gens seraient sans doute un peu affectés sur le moment, mais ils oublieraient leurs larmes dès le lendemain. Nous, nous avons besoin de gens qui n’oublient pas, qui ont la mémoire de l’Autre chevillée au corps. Tout autant, si le prix Nobel de l’Amour existait, je pense que certains d’entre nous pourraient être de sérieux candidats.
    Jean-Jacques n’était pas très beau, ses joues étaient grêlées, son nez proéminent, mais il possédait le regard le plus tendre que Fatima n’ait jamais vu. Et lorsqu’il le posait sur elle ce regard, elle avait l’impression d’être enveloppée d’un amour pur, de flotter légèrement au-dessus du sol. Elle eut l’air étonné quand il lui révéla son âge. Ses soixante-quatorze ans, il ne les faisait vraiment pas. Depuis la mort de sa femme, pour entretenir sa forme, Jean-Jacques marchait beaucoup sur les chemins de France, surtout sur ceux qui menaient à Saint-Jacques de Compostelle, qu’il avait empruntés moult fois dans un sens puis dans l’autre.
   À l’issue de chaque inhumation, Jean-Jacques  rédigeait des comptes-rendus. Y figuraient l’éloge funèbre ou le poème choisi, la présence éventuelle de proches, l’arrivée de nouvelles recrues, les conditions climatiques. Le moindre détail – un écureuil s’invitant à la cérémonie, une toux nerveuse, incoercible, un orage inopiné – était consigné. L’objectif ? Donner aux familles une idée du déroulement de la cérémonie, au cas où elles se manifesteraient tardivement. Ce qui arrivait parfois. De fait, Jean-Jacques dit à Fatima qu’il allait parler de ce pigeon mort qui avait ressuscité entre ses mains. Personnellement, il ne croyait pas aux miracles. Pourtant, cet événement était le plus stupéfiant qu’il n’avait jamais vu lors d’un recueillement. L’espace d’un instant, il avait pris ce prodige pour un signe du ciel. Comme si quelques anges malicieux avaient voulu remercier la majesté de son sacerdoce. Ce sur quoi Fatima lui avait dit :
   « Il devait pas être vraiment mort ! »
    « Qui sait ? »

   Fatima Saïdani rejoignit définitivement le petit groupe de bénévoles environ trois semaines après. En l’espace de quelques mois, elle retrouva le goût de vivre, l’envie de se maquiller légèrement, et de porter à nouveau un pull-over en V. Elle perdit treize kilos, et en reprit cinq ou six.
   Elle ne venait jamais prier pour le repos des morts isolés, les mains vides. Elle apportait presque toujours une petite chose symbolique qu’elle demandait aux fossoyeurs de venir déposer sur les cercueils : quelques pétales de jasmin, la photographie d’un coucher de soleil sur le Hoggar, un aphorisme de sage indien ou une jolie phrase du « Prophète » de Khalil Gibran recueillis sur internet. Et aux bénévoles, elle offrait sa thermos de thé à la menthe et les petits gâteaux au miel qu’elle fabriquait amoureusement la veille.
   Son entourage n’était pas toujours compréhensif avec ce qu’elle faisait. On lui disait souvent :
   « C’est bien ce que tu fais Fatima, mais je ne le ferais pas. La mort, ça fait trop peur ! »
   Son fils Zouïr retourné en prison lui dit un jour au parloir :
   « Au lieu de t’occuper des morts, tu ferais mieux de t’occuper des vivants ! »
   Ce à quoi, elle lui répondit :
         « En accompagnant ces morts, je me maintiens en vie. Le mort, le cadeau qu’il me fait, c’est les rencontres autour de lui. Tu comprends ça, Zouïr ? Tu comprends ? Toi, regarde où tes amis bien vivants t’ont emmené ! ».
   En dehors de ces cérémonies, Fatima revit Jean-Jacques à six reprises. Le dimanche, ils se promenaient sur les quais de Seine main dans la main, âme contre âme, depuis Notre-Dame jusqu’au Pont du Garigliano. Ils firent deux fois l’amour, longtemps, suavement, dans le studio de Jean-Jacques, et jamais Fatima ne connut tendresse si admirable, caresses si délicates, dans les bras d’un homme.
   Un jour Jean-Jacques emmena sa belle à la communauté Emmaüs Bougival afin de récupérer quelques meubles pour un jeune SDF sur le point d’emménager. Musardant solitaire dans les allées en attendant son prince, Fatima découvrit sur une table une pile de six morceaux de carreaux de faïence colorés. Leur décoration de style zellige formait une mosaïque dont les éléments appelés tesselles constituaient un assemblage géométrique singulier.    Posant sa main sur le premier carreau abîmé, Fatima Saïdani fut prise soudain d’un ravissant vertige, comme les zelliges lui rappelèrent d’un coup l’exacte géométrie qui ornait une fontaine en terre cuite située là-bas dans l’oasis Abalessa, à cet endroit précis où Nahel, le beau chevrier, l’avait embrassé pour la première fois. 
   « Par la force de leur abstraction, les zelliges réussissent à créer un ordre numérique établi inexorablement et un environnement purement formel dans des espaces protégés (demeures, palais, édifices religieux) s'opposant ainsi au chaos du monde extérieur et créant un profond sentiment de calme. L'art du zellige se traduit par une répétition à l'infini de formes géométriques qui incitent à la méditation. Le rendu hypnotique de ses motifs fait écho à la grandeur infinie de Dieu. L'art du zellige se conforme et reflète chacun des principes de la foi. Cette construction d'un univers abstrait fait de formes, de couleurs et de rythmes est aussi une incantation à la gloire de la beauté de l'univers ».
   Fatima ignorait tout de cette définition de Wikipédia, mais son intuition fut alors à son summum ce matin-là : l’Amour était revenu se poser sur sa main perlée de henné, tel une colombe au long cou blanc qu’un vent de ciel ramène.

   De son côté, Esmée continua ses voyages à travers les toits de Paris, et à suivre des gens au hasard dans les rues. Des gens pour la plupart à l’âme chavirée, mais qui avaient une bonne tête. Malgré sa meilleure volonté, elle ne fit aucun progrès en nidification.

   Quant à Jezubiel, l’ange des immigrés, elle/il vaque toujours à ses hautes missions invisibles. Cela lui prend bien sûr l’éternité, comme elle/il s’occupe à elle/lui seul(e) de 500.000 exilés environ chaque jour. Mais c’est toujours un sublime plaisir pour elle/lui de tenter de leur redonner peu d’espoir, qu’il soient déjà arrivés sur leur terre d’accueil ou qu’ils soient en chemin.






« Modifié: 12 Novembre 2019 à 08:00:08 par kokox »

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  • Grand Encrier Cosmique
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Re : De Faïence - Suite et Fin -
« Réponse #19 le: 12 Novembre 2019 à 07:38:17 »
La mort, la résurrection, l'amour: trois thèmes bien menés et incarnés par des personnages attachants au destin communément simple. Cette simplicité est amplifiée par l'épure d'un style efficace et mesuré, produisant  un ensemble  bordé de finesse.
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

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  • Grand Encrier Cosmique
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Re : De Faïence - Suite et Fin -
« Réponse #20 le: 12 Novembre 2019 à 13:30:45 »
Un immense merci chère Feather pour ta lecture complète de "Faïence" ! Très heureux que cela t'ait plu !  :)

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  • Calame Supersonique
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Re : De Faïence - Suite et Fin -
« Réponse #21 le: 15 Novembre 2019 à 19:59:22 »
Bonjour

et merci a toi pour cette promenade dans des contrees de charme !

Tu m a apaise et j en suis encore tout reveur ! :)
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

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Re : De Faïence - Suite et Fin -
« Réponse #22 le: 19 Novembre 2019 à 09:17:39 »



Un grand merci à vous deux, Champdefaye et Txuku, d'avoir bien voulu aller au bout de ce petit pavé ! :)


Bien à vous !

 


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