Je suis sorti de l’enfance comme on échappe au peloton d’exécution. Il fallut un hasard, une contingence ou une grâce obscure ; j’étais Dostoïevski sur la place Semenovski en décembre 1848. Le réel a frappé trop fort pour que je lui résiste, et depuis ce coup d’une brutalité inouïe, je suis au monde comme un révolté. J’oubliai lentement mon enfance, attentif aux signes des exactions futures. La mort fut déterminante. Elle est au cœur de toutes les naissances, car elle a un prix qu’on néglige, qu’on feint de ne pas voir.
Et si, pour changer, on regardait la vérité en face ? Pour une fois, rien qu’une seule, ce n’est pas tellement demander, déchirer le voile des mensonges hideux qu’on nous sert en guise de soupe empoisonnée, au goût lénifiant et à l’aspect répugnant de médiocrité. Naître c’est tuer un autre : le prix de son existence est la fin de celle d’un congénère trop délicat pour nous le faire savoir. Il y a des hommes qui peuvent payer de leur vie l’existence des autres. Ces hommes s’ignorent et crèvent en silence.
Hier je me suis blessé. Il suffit qu’un ongle se délite pour que le teint pâlisse. Disparu l’éclat de jadis, l’imagination triomphe : l’idée d’un drame et de la perte du doigt, de la main toute entière, à cause d’une entaille vaine, minuscule, sur le pouce, en coupant des champignons bruns. Il fallut au moins le zèle de celle qui aspergea la plaie d’un torrent antiseptique, la tête légèrement inclinée sur la droite, découvrant une gorge nue, étroite et pâle, régulièrement soulevée par le flux du sang qui passe. Le risible sentiment du convalescent dont la blessure n’est pas mortelle a quelque chose d’indécent, comme le hurlement d’un enfant au milieu de la nuit, ou le silence résigné d’un innocent qu’on emprisonne.
J’ai toujours su que je ne serai jamais heureux, mais j’ai cru que je pourrai vivre paisiblement.
Paris est une boursouflure qui bourgeonne les égos. Douloureuse supplique du marin dont l’amère tendresse reflète le cœur qui, moins rongé par le sel que les poumons du parisien souillés par les émanations de la ville, guette au bout du quai le foulard vert de l’amante, la promesse d’un feu de cheminée. La ville n’est pas responsable, elle est le fruit pourri, moisissure à la ressemblance de l’assassin du bon sens, bandit qui se tue lentement, gaiement, et le monde entier avec, ses enfants d’abord, fondant sur l’asphalte brûlant d’une canicule suspecte. Voilà de bien sinistres mots pour révéler l’hypocrisie morbide de ces vilains coryphées, volontairement serviles, troquant l’intelligence et la vérité pour l’illusion d’un confort, d’un bien être qui n’est qu’un mirage, et dont les charmes laisseront bientôt place aux tortures les plus raffinées.
De ma fenêtre je vois un platane dont les feuilles mortes tombent sur les passants. C’est à pleurer, le spectacle de l’indifférence de tous ces crétins mignons aux pommettes rosies par le froid, sec et fourbe, ignorant le beau platane et ses larmes qui coulent sur leurs têtes.
Je vous propose de dévoiler l’état de servitude de nos chers contemporains, vils et duplices, impuissants surtout. Je dis cela depuis mon poste d’observation bourgeois, sur un canapé de velours jaune, au troisième étage de cet immeuble haussmannien qui héberge mon âme, mon corps et mes idées farfelues. Je ne suis pas un garçon de la rue, mais elle m’attire quand elle sent la sueur et la clope au mois de juillet. Faut-il parier sur l’intelligence ou assujettir ? Il est sans doute cruel de réduire encore plus la liberté de ces hommes déjà trop captifs d’un monde qui n’a besoin d’eux que dans le silence et l’obéissance. Il n’est pas permis d’être oisif, et cela intrigue, car elle pourrait bien être la source de la révolte, cette oisiveté. Ou plus dangereux et admirable encore, le moyen d’accéder au bonheur, obscénité que je me garde de définir, mais qui correspond à quelque chose de pur et d’inaccessible pour l’instant, — illusion d’Idéal saccagé — ce que Rousseau trouve à Ermenonville, une sorte de paix relative d’un paranoïaque notoire, mais paix quand même, herborisant, attendant la mort, ou Dieu, enfin peu importe, mais vivant bien.
Hier en Bretagne, je rêvais d’un vieil ami.
Je rencontrai le pêcheur-philosophe au mois de mai sur la digue. Habitant la longère de Kerlédan, à quelques mètres du Menhir Jean, cet homme affable avait la tranquillité des cormorans et la malice des mouettes. Quand le coquillier d’Iwan revenait au port on entendait les pas pressés des enfants, impatients d’écouter les légendes du vieux pêcheur. Il murmurait avoir vu les fantômes des sorcières de Borgroix, envoyées des druides, qui changèrent le fils du barde et son amante bergère en pierres. Il répétait ses doux échanges avec les fées de la lande et décrivait les apparitions musicales d’une étrange cavalière, nue et seule au galop, au-dessus des dunes d’Anterre, au coucher du soleil. Je le vis un jour plus taciturne qu’à l’accoutumée.
« J’ai trouvé un curieux poisson aux reflets verts dans mon filet, me confia-t-il. Non pas qu’il soit rare de pêcher de mystérieux labres, mais celui-ci dégageait quelque chose de maléfique, si bien que je le jetai par-dessus bord. En revenant au port, je vis qu’il était au fond de la cale. Je le jetai une deuxième fois à la mer. En rentrant chez moi, je le trouvai dans mon évier, rutilant, les yeux jaunes et les écailles torsadées, il me fixait. Je pris peur et partis sans fermer la porte. On essaie de me dire quelque chose et je suis coupable de ne pas comprendre.»
Je l’écoutai avec bienveillance. Il reprit :
« Connais-tu le conte du pêcheur et du petit poisson doré ?
Je ne répondis pas.
— La vieille femme acariâtre et vénale, punie par le petit poisson d’or, finit dégradée avec pour seul bien son auge brisée.
— Ah oui, je me souviens. Le poisson qui exauce des vœux, c’est original.
— Ce poisson là me tente, mais je ne désire rien. N’ai-je pas fauté en le repoussant ? N’est-ce pas le signe d’une témérité coupable que de le fuir ?
Je haussai les épaules. Son inquiétude me parut excessive, et son ton affolé un peu ridicule.
— Cours le retrouver, car si tu doutes, c’est qu’il reste quelque chose à faire », lui dis-je sans conviction.
Le pêcheur-philosophe rentra chez lui en se reprochant d’avoir été lâche. Il faisait partie de ces éclopés romantiques, sujets au ressassement, étrangers à la l'embellie commune. Je le revis le lendemain, la mine déconfite et les cernes noirs soulignant son regard triste. Le poisson avait disparu et il ne se le pardonnait pas. Je lui demandai la nature précise de sa faute, mais il fit un vague signe de la main, l’air de dire que tout était perdu, et que le temps du discours était passé. Il se dirigea la tête basse vers son coquillier.
Le bateau divaguait sur l’Iroise quand, surgissant de la brume, l’Enfer aux flancs battus par les lames, Ar Men, somptueux granit élancé au-dessus des eaux, se détacha de la houle homicide. Voilà une anecdote bien vaine, celle du marin noyé et des écumes grises qui pastichent les larmes des naufragés. Il y a des hommes qui prennent la mer comme on prend la fuite, comme on fuit sa vie. Je raconterai ces variations de la fuite, du petit alcoolique mondain au drogué esthète, du révolutionnaire de jardin au plombier désabusé, et surtout celle des artistes, auréolés de la gloire de l’imagination, rejetés par un monde qui les dégoûte parfois, reconnaissables à la rigole de sang frais qui les précède et révèle leur avanie.
Qu’on goûte au surnaturel ou à la raison, le tourment du possédé obéit toujours à la brutalité des instincts du large, à l’infini qui grince des dents et se dérobe aux sens et aux songes. Le pêcheur-philosophe enseigne l’inquiétude, leçon que je méprise et que je vous invite à moquer, car au gré marées, il y aura toujours un tourteau pour vous écorcher.