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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Une nudité en clair-obscur

Auteur Sujet: Une nudité en clair-obscur  (Lu 3308 fois)

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 038
Une nudité en clair-obscur
« le: 13 Octobre 2019 à 13:02:56 »
Il surplombait la falaise lorsque l’envie de planer au-dessus du vide lui vint. C’est par un surcroit de peur jugulé par un désir profond de sauter qu’il réfréna son plongeon.
Depuis quelques temps, il bravait les aventures amoureuses en multipliant ses conquêtes passagères. Il aimait se promener comme un vagabond esseulé dans les rues de la ville, et c’est en parfait prédateur qu’il menait ses pérégrinations nocturnes à la recherche  du corps féminin qui l’élèverait jusqu’à une ultime étreinte orgasmique. Cette quête, non des moins absurdes, l’attirait vers un inconnu. Depuis sa plus jeune enfance, il aimait ressentir les émotions dans son corps marqué  d’obscures sensations.                     
Grand, frêle, sa physionomie délicate et aérienne laissait transparaître ses manières féminines. Elles lui donnaient une allure de dandy. A la fois attiré par un naturel élégant, il se pavanait nu dans son appartement afin d’y discerner les moindres subtilités de la nudité. Il aimait ressentir le souffle de l’air sur son entre-jambe et son torse velu. Cette impudeur l’enveloppait d’un tourbillon de sensualité animiste. Jamais vulgaire, sa façon de déambuler dans un espace dénué d’artifice dont il maîtrisait les formes lui procurait une impression surhumaine et désintéressée. Tout venait à lui, par une simplicité naturellement bénéfique. Cette mise en scène, bien que parfaitement intégrée dans son quotidien, venait parfaire sa passion pour l’obscurantisme. Métaphysicien à ses heures perdues, il parachevait son goût pour l’étrangeté en élaborant toutes sortes de théories inaccessibles pour le communément acceptable. Il se frayait un monde insolite et parsemé de théorèmes tirés tout droit de ses abysses fantaisistes. À la fois lunaire et prosaïque, il trompait ses interlocuteurs par une alchimie altruiste non dépourvue de charme et de coquetteries. Son désir de plaire le troublait à tel point que toute tentative de séduire lui était vaine.
Un jour, il fit la rencontre d’Emma, femme libre et instruite qui ne manquait pas de jouer d’un splendide désintéressement. Mutine et engagée, elle œuvrait pour l’occupation des êtres morcelés qui, par un désaveu routinier, se voyaient comme des égarés de la société. Sa principale prérogative dans cette mission de médiatrice volontaire consistait à organiser des meetings autour d’actions dites communautaristes. Elle pensait que le sexe avait bien évidemment son rôle de régulateur des phénomènes puisque toute pensée libertaire disait-elle, consistait à apporter de la satisfaction humaine là où, indépendamment des préjugés, l’acte sexuel se donnait pour vocation la libération des hommes et des femmes délaissés par une économie supportée par les enjeux financiers.
La rencontre se fit un jour de pluie à l’orée d’un parc très apprécié pour ses ornements floraux. L’air y était calme, les hirondelles chantaient la venue du printemps et tout se prêtait à la contemplation. Exceptée une femme absorbée par ses effets personnels emprisonnés dans un sac bien trop petit d’où s’échappa l'objet du délit.
Lui traversait, comme à l’accoutumée, cet espace familier. Et par un soubresaut inattendu, il se pencha pour ramasser le portefeuille de cette femme à la divine apparence qui lui apparut d’une splendide beauté.
Leurs regards se confondirent, et en parfaite femme distinguée, elle l’invita à son meeting de la soirée. Lui, fredonnant quelques incompréhensibles mots, acquiesça d’une mimique enfantine.
Contrairement à lui, Emma avait de l’assurance et des propos bien posés. Impressionné par le dévouement de celle-ci, il n’avait jamais osé lui faire la cour.
Poète à ses heures perdues, il avait recueilli dans un manuscrit tout son talent d’écrivain. Sa plume faisait des arabesques insolites, et s’inspirait de ses pensées les plus sulfureuses.
Impudique face aux étrangetés des phénomènes corporels, il n’hésita pas à vivre son amour par lettres interposées, ce qui lui valut la risée de tout le comté. Les gens ne manquaient pas de colporter des fables d’une érotisation fascinante aux allures de pornographie désarticulée.  Le dépositaire de cette transmission épistolaire n’avait trouvé comme meilleure occupation que de faire imprimer ces mots coquins dans le journal gratuit de la ville voisine. Les lecteurs fort avertis se donnaient rendez-vous pour la rencontre hebdomadaire de la lecture de cette correspondance enamourachée. Si bien que cet homme d’ordinaire apparence devenait le sujet de discussion favori des habitants en quête de sensations insolites.
Mais voici qu’un matin, un drame survint. Il avait à peine franchi la porte de son domicile qu’une meute de photographes avait investi le parterre devant chez lui. Il vacilla sous les flashs intempestifs de ces personnes indiscrètes. Il fut soudainement pris d’un coma psychédélique. Les astres tournaient comme des comètes en évolution dans sa tête démembrée.
Et ce fut depuis cette matinée qu’il se jura de ne plus écrire, il se détourna de ce qui embellissait sa vie, devenant son propre arbitre dans cette destinée aux fins tristement tragiques. Il évita alors tout désagrément impromptu. Ses peines alourdissaient son existence pour au final devenir les écrins de sa destinée moribonde.
Ainsi, l’attirance du plongeon  devint sa fascination et comme à chaque fin de semaine, il se détournait de son trajet habituel pour monter sur la falaise surplombant les lumières de la ville. Il se rejouait sa vie avec une vision kaléidoscopique des événements passés et à venir afin d’y puiser une raison de vivre.



« Modifié: 18 Octobre 2019 à 08:41:19 par Feather »
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne BAGHOU

  • Prophète
  • Messages: 830
  • Reflet de l'humeur du moment
Re : Une nudité en clair-obscur
« Réponse #1 le: 13 Octobre 2019 à 16:10:38 »
Bonjour,  8)

En un mot : superbe.

J'ai adoré, je n'ai pas cherché à analyser le texte, à en chercher les fautes ou autres. J'ai simplement apprécié les mots, l'ambiance, l'étrangeté qui ressort du personnage principal et qui en fait quelqu'un à qui on s'attache le temps d'un texte.
Le vocabulaire apporte un énorme plus, les mots choisis sont à la bonne place, ils tombent juste, ils apportent l'image et le son au récit pour en faire un court-métrage singulier.

Bravo et merci. :noange:
« Modifié: 13 Octobre 2019 à 22:12:00 par BAGHOU »
"La critique, art aisé, se doit d'être constructive." Boris Vian dans "Les chroniques du menteur".

Hors ligne Manu

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 546
Re : Une nudité en clair-obscur
« Réponse #2 le: 13 Octobre 2019 à 22:04:38 »
.
« Modifié: 11 Juillet 2022 à 19:34:11 par Manu »

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 038
Re : Une nudité en clair-obscur
« Réponse #3 le: 13 Octobre 2019 à 23:34:35 »
Baghou et Manu,

Merci d'avoir déposé vos impressions sur ce texte, et d'en avoir apprécié le dénouement.
Manu, je ne sais pas si le sexe est concomitant à la misère😉. Mais il a certainement une vocation pacifiste.
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne Chapart

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 639
Re : Une nudité en clair-obscur
« Réponse #4 le: 15 Octobre 2019 à 23:40:02 »
Salut salut,

La première lecture m'a donné l'impression de quelque chose d'un peu... solennel ? ça marche assez bien dans le passage où il ramasse le portefeuille, je trouve ; ailleurs, je sais pas trop. Le "temps" de l'action est assez bizarre, du coup. On a une description très précise du tempérament de cet homme, de façon extérieure, ça a presque quelque chose "d'historique" dans la façon dont c'est dit, je trouve.

Il surplombait la falaise lorsque l’envie de planer au-dessus du vide lui vint.

je trouve "au-dessus du vide" superflu. Il est au-dessus d'une falaise, s'il a envie de planer ça me paraît clair que c'est au dessus du vide, non ?

Depuis quelques temps, il bravait les aventures amoureuses en multipliant ses conquêtes passagères.

le verbe "braver" m'a paru un peu étrange en première lecture, mais pourquoi pas

à la recherche  du corps féminin qui l’élèverait jusqu’à une ultime étreinte orgasmique.

j'ai trouvé ça un peu lourd ; et assez froid. Je sais pas si c'est volontaire ? (Le mot qui me fait douter c'est "étreinte" ; le reste a un côté assez... hum je trouve pas le mot, presque "religieux", d'ailleurs après on parle de quête)

Grand, frêle, la physionomie délicate et aérienne laissait transparaître ses manières féminines.

c'est évidemment voulu, mais "grand frêle" se rapporte à l'homme qui n'est pas le sujet ; l'anacoluthe marche pas super bien ici, à mon avis. Avec "sa physionomie" au lieu de "la" je serais déjà plus preneur  ^^

Elles lui donnaient une allure de dandy. A la fois attiré par un naturel élégant, il se pavanait nu dans son appartement afin d’y discerner les moindres subtilités de la nudité. Il aimait ressentir le souffle de l’air sur son entre-jambe et son torse velu. Cette impudeur l’enveloppait d’un tourbillon de sensualité animiste. Jamais vulgaire, sa façon de déambuler dans un espace dénué d’artifice dont il maîtrisait les formes lui procurait une impression surhumaine et désintéressée.

je crois que c'est un peu trop... descriptif, et intellectualisé, à mon goût ; mais en même temps, c'est ce que tu as cherché à faire, donc faire autrement dénaturerait ton texte. Je crois que j'ai plus de facilité à cerner la personnalité d'un personnage quand c'est fait pas des impressions, images, et que la forme fait écho à certains traits de caractère. D'où ce côté presque un peu "récit historique" dont je parlais plus haut. Ou disons que c'est dur à dire sur ce court extrait, qui pour moi pourrait être l'incipit d'un texte plus long. Sur la durée je crois que je pourrais plus facilement goûter à ce style-là.

de théories inaccessibles pour le communément acceptable.

"pour le communément acceptable" : je sais pas si on parle ici de personnes, ou plutôt d'une façon de penser ? J'ai trouvé la tournure un poil maladroite, je crois.

Il se frayait un monde insolite et parsemé de théorèmes tirés tout droit de ses abysses fantaisistes.

 :coeur: juste parce que j'aime bien les théorèmes même si j'en produis pas souvent  :mrgreen:

Elle pensait que le sexe avait bien évidemment son rôle de régulateur des phénomènes puisque toute pensée libertaire disait-elle, consistait à apporter de la satisfaction humaine là où, indépendamment des préjugés, l’acte sexuel se donnait pour vocation la libération des hommes et des femmes délaissés par une économie supportée par les enjeux financiers.

pour rebondir sur mon commentaire de l'autre jour, là j'ai pas été convaincu par la ponctuation.

La rencontre se fit un jour de pluie à l’orée d’un parc très apprécié pour ses ornements floraux. L’air y était calme, les hirondelles chantaient la venue du printemps et tout se prêtait à la contemplation. Exceptée une femme absorbée par ses effets personnels emprisonnés dans un sac bien trop petit d’où s’échappa l'objet du délit.

Je crois que j'ai pas compris le sens de la dernière phrase. Déjà, je comprends pas en quoi elle est "Exceptée" (mais je suis pas sûr d'avoir compris si dans "tout se prêtait à la contemplation" tu veux dire "tout le monde se prête à contempler" ou si la femme est vue comme un élément à contempler). Et puis, en quoi est-elle absorbée ? Je crois que je comprends pas ce qu'elle est en train de faire.


Poète à ses heures perdues, il avait recueilli dans un manuscrit tout son talent d’écrivain.

"recueilli" me donne l'impression qu'il a lu ce manuscrit, or je suppose qu'il l'a écrit.

Et ce fut depuis cette matinée qu’il se jura de ne plus écrire, il se détourna de ce qui embellissait sa vie, devenant son propre arbitre dans cette destinée aux fins tristement tragiques.

pas trop fan de la phrase qui commence par "Et".

Au final, je suis un peu mitigé.

Je crois que je n'ai pas assez de substance pour bien cerner le personnage, en même temps tu es très précise dans tes descriptions, mais d'une façon très factuelle ; peu d'images, de métaphores, d'impressions ou de ressentis. C'est assez curieux parce que le texte est court mais beaucoup d'éléments de tempérament sont donnés, pour très peu d'intrigue. Ce qui me donne l'impression que ce texte aurait pu être un début de texte plus long (surtout au niveau du style, moins au niveau de l'intrigue puisqu'il y a quand même une "chute" ou disons que le tout ne me semble pas appeler de suite).

Merci pour le partage  :)

O.deJavel

  • Invité
Re : Une nudité en clair-obscur
« Réponse #5 le: 16 Octobre 2019 à 01:15:31 »
Un texte sur le contraste. C’est bien ! :)
Le choix des mots est effectivement kaléidoscopique ! On y est.
Mais la mutine engagée ne reçoit pas autant de lignes de textes que le pornographe solitaire... pourquoi ? Le contraste n’est-il pas à 50-50 ? ;)

Court, direct et intéressant jusqu’à la fin. De la couleur ! Enfin tout !

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 038
Re : Une nudité en clair-obscur
« Réponse #6 le: 16 Octobre 2019 à 13:33:06 »
Tout d'abord merci pour la qualité de l'analyse.
Effectivement, j'ai volontairement créé un croisement des regards porté sur ce dénouement de l'intrigue qui au final tient sur l'objet énigmatique d'un portefeuille.
Mon souhait de zoomer davantage sur cet homme au destin finalement banal qui subitement se voit dérober une partie de son intimité par l'entremise du porteur des missives, nous renvoie à la question de la sphère privée et publique.
Ce détachement, est volontaire et soutient également le regard du lecteur qui devient par un jeu de lecture un voyeur éprouvant de la sympathie pour le protagoniste principal.
La femme, bien évidemment, dans son rôle de militante corrobore l'idée générale que toute action à une fonction progrédiente sur les événements. .
« Modifié: 17 Octobre 2019 à 08:02:00 par Feather »
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne Dot Quote

  • Équipe Mammouth - Maquette
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  • ?
Re : Une nudité en clair-obscur
« Réponse #7 le: 18 Octobre 2019 à 07:22:39 »
Ah oui : dans le travail que je te vois faire, on ne discerne pas si tu as des difficultés à réaliser ce scénario dont tout rapport psychologique à la réalité semble plausible, pertinent et beau en même temps ; bravo

je ne vois que ça ; la fluidité agrippe un peu des fois tout en restant exemplaire ; une bonne notion des sous-jacements au propos ; un petit manque de quelque chose, peut-être un tien sens de la remise en question perpétuelle qui crée un vide insatisfait...

bien à toi
.

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 038
Re : Une nudité en clair-obscur
« Réponse #8 le: 22 Octobre 2019 à 07:47:44 »
Merci Dot Quot
d'y avoir laissé ton impression. Je prends note des éventuels tics d'écriture que peuvent contenir mes textes.
Au plaisir de te lire prochaînement
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 038
Re : Une nudité en clair-obscur
« Réponse #9 le: 22 Octobre 2019 à 21:04:42 »
Bonsoir Keanu,
Je voulais te remercier pour le travail d'analyse que tu as fourni sur ce texte. Cette observation méticuleuse m'inspire des corrections que j'apporterai certainement ultérieurement.
Merci pour tout
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
  • Messages: 157
Re : Une nudité en clair-obscur
« Réponse #10 le: 25 Octobre 2019 à 09:56:26 »
Bonjour Feather
J'ai beaucoup apprécié ton texte, dans lequel tu prends le "risque" de sortir de l'univers de tes textes précédents pour proposer une histoire . Et je trouve cela très réussi. Les personnages ont une belle consistance, l'intrigue est originale, et bien sûr tu as gardé ton élégance et ta poésie. Il y a même les nuances d'humour qui ajoutent au plaisir de la lecture.
Par conséquent, je regrette la fin, qui arrive bien trop vite, privant le lecteur (que je suis...) d'un peu plus...
En tout cas merci et bravo.

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 038
Re : Une nudité en clair-obscur
« Réponse #11 le: 26 Octobre 2019 à 17:46:18 »
Fred,

Merci de t'être arrêté sur mon texte.
Contente qu'il ait fait sens pour toi.
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

 


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