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Auteur Sujet: [Tictac 11.09.19] Le corps des infidèles  (Lu 1403 fois)

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[Tictac 11.09.19] Le corps des infidèles
« le: 11 septembre 2019 à 16:25:04 »

J'en avais marre de mon texte perpétuel de tictacs donc j'avais décidé d'écrire autre chose aujourd'hui ! Hélas il me faudrait quelques milliers de mots de plus pour aboutir au texte que j'avais en tête :relou:



J’ai cru, au début, que rien n’avait changé. Que c’était juste une brume de plus, massée au bout du monde. Je ne lui ai pas accordé beaucoup d’attention parce qu’il y avait, voyez-vous, ces reliefs mortuaires tout autour de moi. Moi-même je ne valais pas beaucoup mieux que ça, que cet adjectif-là, et si j’en viens à le choisir aujourd’hui c’est que le temps s’est écoulé, m’a coulé dessus comme l’un de ces fringants orages que le ciel nous rend ici, et qu’il m’a patiemment épongé la mort, venant à moi jour après jour, régulier comme la langue d’un fauve, pour me laver, me tiédir, me panser ; le temps aussi méritant qu’aurait pu l’être ma mère, jusqu’à ce que je sois en mesure d’obtenir de mes yeux qu’ils voient le bateau à nouveau, qu’ils me rappellent ma vie dessus (et aussi ma mort, car c'est là que j'ai reçu ma mort et peu importe que la décision biologique en ait jusqu'ici été retardée) pour que je la copie, avec une telle application, un tel dévouement que j’y fais perler “mortuaire” et, et “fauve”, et d’autres qui viendront.

Et les fauves déjà rôdaient autour de nous puisque nous étions promis à Singhapur, la-Ville-aux-Lions. Ça j’y croyais encore, c’est drôle, en dépit des horreurs de la traversée, des mensonges vomis sur nous de toute part, je n’avais pas mis en doute cette partie de la parole des passeurs, je n’y avais simplement pas pensé.

Je dis, le temps aussi méritant qu’aurait pu l’être ma mère, car elle n'a jamais eu conscience de l'être, restant une simple fille, avec des balles qui parfois lui déformaient le ventre pendant des mois ; elle ne s’est jamais vraiment su mère, et elle n’a jamais eu la fantaisie de se prendre pour le temps non plus que pour un fauve. Nous étions des petits frères encombrants, qui lui réclamaient de la nourriture, qui lui collaient de la boue dessus. Quand la nuit est tombée et que nous errons sur la mer, je me répète une histoire, toujours la même depuis ce lointain jour où la terre a disparu, une histoire sur ma mère. Maintenant j’y ai trouvé des mots vraiment lourds, très mûrs, et de nuit en nuit je les cueille et les dépose dans la même corbeille, et ça me gagne au moins quarante minutes, pendant lesquelles je n’ai qu’une conscience partielle de ce qui remue autour de moi.

Et les fringants orages… Mais pourquoi vous les raconter maintenant, eux qui délivrent la sueur des montagnes, eux qui charrient les boues épaisses et la forêt arrachée, alors qu’avec moi vous profitez encore de la torpeur de la mer ?

L’histoire je la raconterai un peu plus tard, car je suis sonné par la traversée... Je ne sais plus où est passée cette corbeille où mes beaux fruits reposent. C’est l’histoire de la mort de ma mère que je me racontais, dans la nuit venteuse, la gentille nuit qui délivrait mes yeux de tous les remous humains, toutes les humeurs remuées, tout le mouroir.

J’imaginais Singhapur parfois, quand ça ne sentait pas trop mauvais et qu’il faisait assez nuit pour oublier la chaleur et notre condition. Je m’enveloppais dans l’obscurité comme dans un linge opaque, heureux, comme je vous dis, d'offrir à mon regard le congé de ce monde. Alors je pensais aux tuiles vernies de cinabre, aux crinières bouclées des lions de bronze, aux faces noires des hommes de Cingall et aux faces blanches de ceux de Hollande, à des marchés croulants de fleurs et de viandes, à une fontaine, à un fruit. Après quelques secondes, je reprenais avec précaution chacune de ces visions pour les blottir dans les soies de la nuit, car je savais, si je me laissais aller, je savais qu’elles prendraient du tranchant, qu'elles s'acharneraient à me couper. J’entendais la lame et la plaie dans le nom de Singhapur.

Il faudrait bruler des rames entières de benjoin pour chasser la puanteur. Il faudrait bruler ce bateau et nous avec, très loin, ici en pleine mer, à l’écart de toute pêche, et interdire la navigation. A l'autre bout du bateau il y a surement un autel plein de coupelles pour les ancêtres, là où les vivants demeurent (dans d'autres cironstances il aurait fallu dire “équipage”). Mais je pourrais toujours ramper, on aurait beau me laisser l’atteindre, et savourer un instant le velouté dément des ors et des cuivres, et me hisser pour sentir sous ma paume le pouls de ses laques, que les ancêtres ne voudraient rien de moi. Nous sommes ici tous à moitié consumés, charbonneux, en décomposition. Et les vivants là, les rares fois qu’ils nous donnent un nom, parlent d’infidèles : armés d’une gaffe ils fouaillent dans les corps à demi remuants qui s’entassent sur le pont et le mot parfois leur échappe, sort de leur bouche comme un pet. Ont-ils tort ? Quitter la terre natale est un grand affront aux ancêtres. Alors ils se détournent de nous, et nous regardent chaque jour boire nos trois cuillérées d’eau, mettre à la bouche notre demi-poignée de riz, tandis que les liquides nous trempent, et que les paquets de mer échouent sur nous sans nous rincer de la merde, de la pisse et de celle des corps voisins dont certains ne bougent plus depuis déjà longtemps.

La brume s’est alignée, d’un bout à l’autre du fond de la mer, comme une armée elle semble camper sur ses positions, on dirait qu’elle a pris du volume. Je la vois verte maintenant. Puis la nuit tombe et ce n’est plus la même nuit : des cris d’oiseau, deux fois ; quelques chocs sur la coque, par-dessus les gémissements et même les gémissements on les dirait calmés, comme si ça se contenait, tant bien que mal, rassemblant ce qui restait en nous de fauves pour un dernier quivive. Au matin la mer a noirci et s’est recroquevillée, cernée de forêt. Le bateau avance dans la baie, il y a une masse au fond, ce doit être Singhapur.
"Me lyrics provide electricity" (Sean Paul)

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Re : [Tictac 11.09.19] Le corps des infidèles
« Réponse #1 le: 11 septembre 2019 à 18:19:37 »
Yo je suis de retour:

Au fil du texte:

Citer
régulier comme la langue d’un fauve, pour me laver, me tiédir, me panser
j'aime bien

Citer
eux qui délivrent la sueur des montagnes
:coeur:

Citer
Alors je pensais aux tuiles vernies de cinabre, aux crinières bouclées des lions de bronze, aux faces noires des hommes de Cingall et aux faces blanches de ceux de Hollande, à des marchés croulants de fleurs et de viandes, à une fontaine, à un fruit.
C'est beau ça

Alors déjà ça pour maintenant. Je pense qu'il me faudra une deuxième lecture parce que je n'ai pas tout compris. Mais l'ambiance est belle, remplie, détaillée, un peu sombre je crois, un peu d'apocalypse. Mais avec pleins d'odeurs et de couleurs. Il y a au début quelques passages qui m'ont perdue, mais peut-être qu'après ma deuxième lecture, ce sera plus clair!

EDIT: ah et puis j'ai bien aimé ton adaptation du titre, c'est vrai que la mienne était très mot pour mot  :D

merci pour ce texte!
« Modifié: 11 septembre 2019 à 18:27:51 par derrierelemiroir »
"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

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Re : [Tictac 11.09.19] Le corps des infidèles
« Réponse #2 le: 13 décembre 2019 à 08:41:15 »
Oh pardon j'avais jamais vu que tu étais passée !
Et j'avais rayé ce texte de ma mémoire. Mais j'ai envie de le continuer un jour.
Il vient d'une anecdote historique lue dans Les Rajahs blancs (de Gabrielle Wittkop)
Merci pour tes commentaires et à la prochaine pour un tictac (:
"Me lyrics provide electricity" (Sean Paul)

 


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