Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Pardonnez mes offenses
3 août 2018 Voilà, ma psy m’a conseillé de tenir un journal. Je lui ai dit
J’aime pas ce mot ça fait gamine qui confie ses crush, elle a répondu
C’est des conneries. Enfin, elle a pas dit conneries – on la paie pour être distinguée –, mais elle a patiemment argumenté que c’était important de se confier, que ça permettait de reléguer certaines émotions et pensées comme dans un reposoir et de pouvoir les considérer mais de loin, d'où elles feraient moins mal. Elle a même mentionné la pensine de Dumbledore, comme si je m’intéressais à ce genre de livres pour enfants.
Ma mère, à qui pour taire d'autres choses j’ai raconté l’histoire du journal, s'est précipitée dans une papeterie. Elle en a rapporté un cahier noir à pages blanches, sans lignes. Elle m’a expliqué, le souffle court, que c’était pour pas que je me sente obligé d’écrire droit. Elle a ajouté que, peut-être, je m’exprimais même mieux en dessins. Je crois que je m’exprime mieux pas du tout. Mais me voilà et j’écris. J’imagine tous les bouts de honte empêtrés dans mon cerveau, collants à mes neurones, empêchants le bon flux de mes pensées ; ce n’est peut-être pas si con de peu à peu m’en délester. Seulement, je ne sais pas encore très bien comment ça fonctionne cette histoire de reposoir. Est-ce qu’il faut que je consigne toute ma vie entre ces pages pour qu’un expert puisse plus tard me révéler pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait, et ainsi m’exorciser ? Est-ce que le simple fait de penser mon passé et de l’écrire me rendra plus léger ? J’en sais foutrement rien.
10 août 2018 Bon au final, l’autre jour, j’ai arrêté d'écrire parce que tout m’a d’un coup semblé prémâché. Comme si j'étais l'imposteur d'une publicité mensongère animée de mannequins aux sourires vaquants. Je me suis vu de haut penché sur ce foutu journal, j’ai imaginé ma mère et la psy hocher une tête approbative, et puis tout le monde sourire m’acclamer se réjouir car j’étais guéri. J’ai balancé le cahier par la fenêtre. Ma mère me l’a ramené après avoir trébucher dessus dans le jardin. Elle n’a rien dit, m’a juste considéré comme si j’étais une énigme qu’elle connaissait par cœur, sauf sa solution.
Parfois, j’essaie de me voir à travers ses yeux et ça fait mal, alors j’arrête. D’autres fois, je me la représente enfant, quand elle avait dix ans, et j’arrive vers elle et lui dis
Je serai ton fils et je te ferai tellement souffrir que t’auras souvent envie de crever. Elle protesterait, m'assurerait qu'elle m’aime et que j’ai été la meilleure décision de sa vie. Alors je pense à tous les autres choix qu’elle n’a pas pu faire, aux hommes qu’elle aurait pu aimer, aux autres enfants qu’elle aurait pu concevoir, avec en partie mes gènes mais les meilleurs. Et je pense au Kilimandjaro qu’elle rêve de gravir, à tous les livres qu’elle a espéré écrire, et je ne la crois pas.
Fuck ça recommence. J’imagine un barbu en chemise blanche s’affairer sur ces quelques lignes et marmonner
Ah oui l’absence d’une figure masculine qui puisse servir de modèle, la mauvaise conscience d’être un poids pour le parent restant, toute cette merde et j’ai envie de foutre le feu à ces pages.
Car il faut savoir que j’ai commis un crime abject et si un quelconque dieu existait, il ne serait pas assez puissant pour sanctifier ma rédemption. J’ai commis un crime sans avoir aucune raison valable.
13 août 2018 J’étais chez Alex un soir. Enfin, dans le garage. Les mecs fumaient des joints et parlaient de meufs comme si elles étaient faites en pâte à modeler : que du sein, du cul et de la chatte, et à l’intérieur, rien qui perçoive et ressente. À un moment, Geoffroi a rugi que #metoo ça allait beaucoup trop loin, qu’il était sûr que certaines féministes en profitaient pour en retirer de la thune et attirer l’attention, et que si vraiment elles voulaient les mêmes salaires que les hommes, il fallait qu’elles arrêtent de perdre leur temps avec leurs selfies et leurs vernis à ongles. J’ai dit
T’as raison, si elles veulent être prises au sérieux, faut pas qu’elles se dandinent devant nous en minijupes, les yeux frits. Il a ri, m’a donné une tape sur le dos. Ça m’a tellement dégoûté qu’il ne perçoive pas mon sarcasme que j'en ai eu le souffle coupé. Mais une part profonde de moi savait que j’avais choisi cette ambiguïté pour me laisser une chance d’être apprécié.
Je me suis barré. En chemin, j’ai essayé de comprendre comment il me voyait. Sa tape sur le dos brûlait encore ma peau. J’ai pensé à ma mère, à ses ongles rongés. À Vanessa qui m’avait dit non, à qui j’avais répondu
T’es frigide. À toutes les fois où je m’étais branlé devant un porno fait par des hommes pour des hommes. J’ai tapé dans un rétroviseur ; ça n’a servi à rien.
14 août 2018 Parfois, je me sens comme un puzzle sur le point d’être achevé, mais dont l’image finale s'est soudain faite remplacer. Toute ma vie, j’ai assimilé des films d’hommes forts et de femmes vulnérables mais belles, j’ai écouté les deux sexes se mettre d’accord sur le fait qu’ils étaient différents, j’ai entendu des pseudo-experts s'en régaler et emballer cette différence dans des théories bancales mais populaires – genre les hommes trompent parce qu’ils maximisent leur succès reproducteur, les femmes ont besoin de sécurité pour la survie des enfants, Mars et Vénus tout ce
bullshit. Et depuis peu, j’apprends que tout était faux. Que cette sculpture grecque de force et d’intelligence n’était qu’un fantasme. Qu’une femme a autre chose à foutre que de valoriser James Bond, de le rendre désirable et puissant. Qu'un homme s'il le veut, peut se maquiller et garder ses couilles. Que tous ont assez d'intelligence pour accomplir les mêmes tâches. Je comprends tout ça. Ça a même un goût d’évidence comme si je m’en étais toujours douté, mais mon puzzle était presque fini alors quoi ?
Le monde était plus stable avant. Quand je dis stable, je ne dis pas équitable. C’est juste qu’il y avait moins d’incertitudes. Maintenant, j’ai l’impression qu’à chaque pas que je fais, je glisse sur un tapis quantique qui ne sait lui-même où il va. Avant, je pouvais rire aux blagues de mes potes sans devoir au préalable analyser si leur contenu était sexiste. Je pouvais faire l’amour à Sophie et exiger d'elle qu’elle soit parfaitement épilée de la chatte aux fesses. Je pouvais dire chatte. Le fait qu’il n’y ait que trois filles dans ma classe de physique et math au lycée était normal, et il était attendu d’elles qu’elles soient laides et mal habillées. Je n’ai jamais rien remis en question même si ma mère, tous les jours, me racontait une autre vérité. Je rejetais tous mes problèmes et mes malformations sur le dos de mon père déserteur et sur celui de ma mère désertée. Et puis du jour au lendemain, tout a changé. On est tous devenus criminels parce que l’image du puzzle s’était transformée.
Maman, quand elle m’a vu émerger de ma tardive hallucination, m’a dit que j’avais simplement été aveugle, que des femmes se battaient depuis plus d’un siècle pour avoir les mêmes droits que les hommes, que la question du harcèlement sexuel au travail était plus vieille que grand-mère. J'ai répondu
Mais alors comment ça se fait que moi, tout ça, je ne l’apprenne que maintenant ? 18 août 2018 C’est samedi et ce soir les mecs veulent sortir. Je ne leur ai toujours pas raconté ce que j’avais fait. Comme je suis d’ordinaire plutôt silencieux, ils ne remarquent pas ma dépression post-crime. Si je les rejoins, je risque de vomir. Je verrai toutes ces potentielles victimes qui ont encore tant de souffrance à endurer, et je me dirai que ça aurait pu être elles, et je me sentirai vide et froid et j’aurai peur d’être un psychopathe. Ce que j’ai fait, je l’ai juste fait parce que je le pouvais. Ce que je ne savais pas encore, c’est que chaque fois qu’un crime est commis, Pandore ouvre une boîte. On peut l’ignorer, continuer son chemin et rester un connard. Moi je l’ai regardée, et chaque élément qui en jaillissait était une conséquence qui me tailladait le corps. Pendant des jours et des jours, j’ai essayé de me projeter dans l’instant précis où ça s’était passé. De me souvenir de mes pensées et de mes sensations. Mais la vérité est que je n’ai pas pensé grand-chose. J’ai juste accompli. C’était si simple. Mais ça aurait été tout aussi facile de ne pas le faire et c’est ça qui m’accable.
Je me demande à partir de quel moment c’était trop tard. Le moment où je suis parti dans la forêt ou seulement quand je l’ai vue ? Ou était-ce déjà bien avant, à l’instant de ma naissance, ou peu après, le jour où mon père est parti ?
J’ai commis un crime et je ne suis pas allé en prison. Le peu de personnes qui en ont été informées m’ont conseillé de ne pas trop m’en faire, m’ont certifié que ce n’était pas si grave, se sont exclamées
Prison, mais qu’est-ce que tu racontes, tu ne vas pas aller en prison pour ça ! À chaque nouveau déni, mon tourment s’épaissit.
20 août 2018 J’ai compris le but du journal. Et ma foi, c’est une bonne idée. Ma psy m’avait demandé de l’emmener à la prochaine session. Comme l’heure avait commencé et que comme d’habitude je me taisais, elle m’a suggéré d’en lire un extrait. Me voyant hésiter, elle a ajouté que ce n’était absolument pas une obligation mais que peut-être, il me serait plus aisé de réutiliser des mots que d’en produire de nouveaux. Elle avait raison. Puisque les mots avaient déjà été extirpés de mon esprit une fois, j'ai pu plus facilement me les réapproprier.
Je comprends mieux ce qu’est ce reposoir à présent. Ces pensées extraites de mon corps ont perdu, sur la blancheur des pages, leur allure de menace. Tant que je ne les avais pas exprimées, il y avait toujours cette possibilité qu’elles soient tout autres, ou qu’elles continuent d’être alimentées par ma rancœur, mes angoisses et ma rage. Qu’elles se transforment en monstruosités. En les déposant hors de moi, ça me permet de les voir pour ce qu’elles sont, comme on reconnaît les meubles de sa chambre une fois les terreurs de la nuit passées.
Je lui ai lu l’extrait du puzzle. Quand j’ai terminé, elle m’a demandé pourquoi il m'était si terrible de devoir reconstituer une nouvelle image. Je lui ai expliqué cette crainte de ne plus être assez flexible, cette impression d’être comme une cellule biologique déjà spécialisée qui ne peut plus régresser à l’état de cellule souche. Elle m’a dit que le cerveau était, heureusement, ultra plastique, que la première étape du changement, je l’avais déjà amorcée puisque j’étais là, et que petit à petit, je sentirais les pièces du nouveau puzzle s’embrancher en toute harmonie. Ça m’a apaisé.
21 août 2018 Bullshit ! Même si mon cerveau est un putain d’élastique, ce que j’ai fait reste gravé dans le passé, irrévocablement accompli. Je ne peux pas oublier. Oh ! Si seulement je pouvais ! Ou retourner en arrière, à ce moment, dans la forêt. Je me souviens encore : l’air était frais et dur comme une vitre en hiver. Il avait neigé, et la neige avait servi de sourdine à mes pas. Je l'ai vue, et cette scabreuse idée m'a traversé comme un ordre. J’aimerais me téléporter dans ma tête à cet instant précis et me supplier à force de décharge électrique de rebrousser chemin.
Parfois, je me réveille le matin et les souvenirs ne m’ont pas encore rattrapé. Pendant ces quelques secondes, je me sens emmailloté dans une douce béatitude, comme un fœtus sur le point de naître. Et puis
bam toute l’horreur de l’acte commis me gifle en pleine figure et la nausée se déverse dans mon estomac.
23 août 2018 Sophie, une année après m’avoir quitté, a demandé qu’on se revoie. Elle voulait qu'on parle. Empli d’espoir, j’ai pris une douche, – je ne me suis pas rasé parce qu’elle m’aimait barbu –, j’ai enfilé une chemise repassée et un jeans noir, mes Adidas, et je suis parti la rejoindre en sifflotant (et l'expert de s’esclaffer là-haut). Bref, elle ne voulait pas qu’on se remette ensemble, mais elle m’offrait une chance de comprendre pourquoi elle m’avait quitté. J’ai dit
C’est parce que tu kiffais cet autre mec parce que deux mois plus tard elle était avec ce bouffon d’Économie. Elle a secoué la tête, a dit non. Elle était belle, Sophie. Ses longs cheveux ondulés caressaient ses épaules quand elle parlait, et je me demandais depuis quand ils étaient aussi soyeux. Ses yeux étaient à peine maquillés et son teint hâlé. Elle portait une robe longue qui laissait à mon imagination le soin de deviner les formes qui s’y cachaient, et je l'ai revue nue et longue et haletante... Mais devant son air sérieux, j'ai coupé court à mon fantasme.
Alors pourquoi ? j’ai demandé.
C’était à cause de comment tu m’as traitée elle a répondu. Je n’ai pas compris, alors elle m’a méticuleusement expliqué tous les travers de mon comportement passé : je n’étais pas affectueux, sauf pour la baiser ; je ne m’investissais jamais pour organiser quoi que ce soit, mais quand les choses n’étaient pas à mon goût, je me plaignais. Je la critiquais inlassablement, essayais de la re-former : ces habits lui donnaient l'air d'une pétasse, pourquoi portait-elle un rouge à lèvres aussi voyant ? Pourquoi s'était-elle resservie une troisième part de gâteau ? Etc.
Je me suis senti agressé. Oui, je lui avais fait remarquer qu’elle avait grossi. Oui ! J’étais un peu déçu. Souhaitait-elle que je mente ? Oui, je me plaignais de sa timidité, mais c’était pour qu’elle se rebelle un peu, pour qu’elle sorte de cette coquille de silence qui me frustrait.
J’ai passé la soirée rembruni dans ma chambre, à lui envoyer des ripostes télépathiques. Après, j’ai essayé de la virer de ma tête et de m’en foutre. Ce n’est qu’une année plus tard, juste avant mon crime, que j’y ai repensé. Et repensé. Et repensé. Avait-elle raison, m’étais-je mal comporté ? Quand j’en avais parlé à mes amis, ils l’avaient traitée de vache frigide et m’avaient assuré que j’étais mieux sans elle, m’avaient conté les seins de Vanessa et le cul de Mégane. Mais je n'étais pas parvenu à attiser ce qui soudain virait à l'obsession. Était-ce un crime de troquer sexe contre affection ? De lui notifier sa prise de poids et d’insister que le vernis à ongle bleu était de mauvais goût ? De me moquer d’elle si je l’entendais péter et de m’impatienter quand je la devinais mal à l’aise face aux blagues obscènes de mes potes ? Était-ce du sexisme ? Avais-je forcé sur son corps et son comportement un papier calque de femme parfaite conçu pour hommes, sans penser à ses envies, ses besoins et ses blessures ? Même la manière dont je la baisais, était-elle sexiste ?
J’avais soudain l’impression d’être un putain de cliché masculin. Je ne savais plus comment me dépêtrer de toutes mes imperfections, de mes apprentissages bancals, et mes potes ne m’aidaient pas. Je ne savais plus distinguer mes préférences de celles que j’avais absorbées des autres comme une vulgaire éponge. Ce n’était pas seulement la peur de blesser les femmes qui m’inquiétait, mais aussi la crainte de n’être qu’un assemblage culturel désormais démodé. Et je me demandais
Mais moi, qui je suis ? Sans mes potes, sans la télé les modes et l’avis des autres, je suis qui ? Et en fait je ne savais pas. Après j’ai commis ce crime et j’ai appris que j’étais un monstre.
24 août 2018 J’avais, comme mes potes, des moments de rebellion. Genre
Faut pas exagérer, il y a des différences entre les hommes et les femmes, on ne se comporte pas de la même manière, on n’aime pas forcément les mêmes trucs et c’est bien comme ça. Ces discours sur l’intégration du « iel » dans la langue m’agaçaient. Pourquoi tout uniformiser, pourquoi enlever les reliefs les couleurs, remplacer la diversité par la monotonie ? J’entendais autour de moi des filles s’appeler
Eh les mecs et je me disais qu’elles n’avaient rien compris, que tout partait en couille. Ça m’énervait.
Ma gorge se nouait quand j'imaginais devoir me défaire de toutes les couches dont je m'affublais pour prétendre à la masculinité – mon indifférence, ma supériorité, tous mes ricanements. Les femmes s'indignaient des sacrifices que la société leur imposait, mais ignoraient-elles le prix qu'on payait pour notre virilité ? Ne voyaient-elles pas les balafres dégueulasses qui doraient nos esprits là où notre propre sarcasme nous avait frappés ? J'avais vendu ma compassion, ma sensibilité. J'avais enduré les pics sardoniques que mes amis m'enfonçaient dans la peau parce que c'était la seule forme d'éducation qu'on avait intégrée. Et parce qu'en retour, on s'octroyait des lambeaux de pouvoir. Maintenant, elles affirmaient qu'on n'était pas censés s'approprier ces lambeaux, qu'il ne nous appartenait pas de les distribuer.
Avec les potes on évitait un peu le sujet parce qu’on se sentait pris entre deux eaux turbulentes. S’avouer qu’on avait tort et perdre la face ? Et à qui le premier pas, la première confession ? Et puis on pouvait quand même s’amuser, les filles aussi comparaient la taille de nos queues. J’en avais une fois discuté avec Alex, et j’avais été surpris de l’entendre exprimer des opinions similaires aux miennes. Je n’étais pas seul mais tout de même confus. Irrité, apeuré. Geoffroi ne semblait pas perturbé. Au contraire il restait fidèle à lui-même et insultait, objetisait, rabaissait. Nous, on ne lui opposait que très peu de résistance. Théo ricanait maladroitement, moi comme d’habitude je me taisais et les joints tournaient.
Lorsque trop de frustration s'accumulait dans mes nerfs, je la libérais par mes poings. Je frappais mes oreillers, mes murs. Je déchirais mes livres et mes vieux jouets. Comme si de transformer mes sentiments en force brutale me permettrait de mieux saisir ce qui s'enfuyait entre mes doigts.
Mon rapport aux filles pendant cette période trouble était ambivalent. Parfois, je ressentais, semblable à une urgence de pisser, le besoin de m'agenouiller devant elles. De m'aplatir et de les supplier de m'éclairer. D'autres fois, j'avais envie d'oublier leur humanité, de me concentrer uniquement sur leurs formes angoissantes, de les saisir et les faire miennes.
Je me dégoûtais. Je pensais à ma mère. Je m’imaginais une petite sœur ; oh ! Comme je l’aurais aimée ! Comme j’aurais fracassé le crâne de quiconque espérait la posséder. Et puis Mira m’abordait au bar, flirtait avec moi, me ramenait chez elle et quémandait fessées et mots vulgaires. J’étais perdu.
30 août 2018 L’uni reprend bientôt. Ma psy considère comme une bonne idée que j’y retourne, mais elle me laisse le choix. Je déteste les choix. Visiblement tout ce que j’ai appris est faux, alors sur quelle autre fondation prétentieuse suis-je sensé baser mes décisions ? Et puis dans dix ans on nous dira que ci et ça et il faudra de nouveau tout tracer, tout rembobiner et repartir à zéro.
Alex m’a dit que je m’en faisais trop, que rien de tout ça n’était difficile. Qu’il fallait simplement écouter les autres – femmes, hommes, intersexes –, simplement les écouter, discuter, et évaluer. Mais qui me dit que je les entendrai ? Que le signal électrique transféré de neurone en neurone ne sera pas au bout d’un moment détourné par mes propres envies, par mes apprentissages antérieurs, qu’il ne sera pas aliéné par mon égoïsme ?
Je crois que ma mère commence à sérieusement s’inquiéter. Elle a l’air de me considérer comme quelqu’un de bien. Elle est tout d’un coup tendre, elle s’est remise à cuisiner le soir, et m’asperge de compliments. J’espère qu’elle ne pense pas que tout ça est de sa faute.
En fait je ne sais plus comment vivre. Comment puis-je croire les personnes qui m’assurent que tout ira bien, qu’avec le temps je comprendrai que rien de tout ça n’est grave, quand elles-mêmes ne reconnaissent pas l’horreur de l’acte que j’ai commis ? Tout cela n’est-il pas une preuve que tout le monde est encore aveugle ? Que la culture a pondu ses œufs dans nos cerveaux et que ses larves nous manœuvrent imperceptiblement ?
5 septembre 2018 Je suis un putain de monstre.
Il n'y a pas d'autre vérité.
10 septembre 2018 Je n’y arrive plus. Je ne sais même plus quoi écrire mais c’est le seul endroit où je me sens encore être vrai et merde
13 septembre 2018 Je ne reconnais même plus le crime que j’ai commis. Était-ce celui de la forêt, celui d’être un homme, celui d’avoir appris des lois d’hommes, ou celui d’être né ?
Quelques heures plus tard Je dois bruler cette putain de forêt.
17 octobre 2018 J’ai foiré. Je ne suis jamais retourné à l’uni. La veille de la rentrée, j’ai pété les plombs, j’ai arrosé un verre de whisky, j’ai pressé des cachets hors de leur emballage et j’ai tout enfilé dans ma bouche. J’ai avalé en espérant ne pas m'être trompé. Dans ma tête j’entendais déjà les gens s'indigner
Il n’a même pas eu le courage de se pendre le couillon ou
Mon voisin, une balle dans la tête, ça a eu le mérite d’être efficace. J’imaginais ma mère trouver mon corps débile, son désespoir. Je me le représentais très clairement – ses pleurs, sa conscience déchirée – mais mon égoïsme prenait le dessus à mesure que mon cœur s’emballait et puis mon esprit a lâché prise et je suis parti. Je me suis effacé.
Quand j’ai repris conscience, j’étais à l’hôpital. Ma première réaction a été de me demander ce que je foutais là. Puis, peu à peu, ma mémoire s’est activée, mes neurones ont déchargé ; j’ai compris. J’ai eu honte, mais en même temps je me suis réjoui. D’avoir une autre chance. Tout de suite, j’ai pensé à la forêt, mais sous la charge des médocs, ça m’a fait moins mal. Je me suis dit
Ça y est je suis guéri. J’ai compris l’erreur de ne pas mourir seulement plus tard. Parce que quand tu crèves pas, tu dois t’expliquer. Les morts n’ont pas ce devoir-là. Expliquer quoi ? Les gens refusaient toujours d’admettre la gravité de mon crime, même après ma presque-mort. Ils refusaient d’admettre que toute notre société était un ouragan où valsaient oppositions, malentendus, blessures, croyances, jeux de pouvoirs, peurs et j’en passe. Ils affirmaient au contraire qu’on se dirigeait vers des jours meilleurs. Ça me donnait envie d’hurler. Oublie la guerre des sexes, qu’en est-il des catastrophes climatiques promises et de l’apocalypse annoncée ?
En revenant parmi les vivants, j’ai réalisé à quel point ils étaient hermétiques à toute idée de mort, quand pourtant c’était la seule certitude de nos vies. Un peu comme s’ils jouaient à un jeu de l’oie et qu’une fois morts ils pouvaient recommencer. Un peu comme ce que j’avais fait. J’avais commis une erreur, et au lieu d’en accepter les conséquences et de réagir, je m'étais volontairement jeté sur la case de la mort pour pouvoir repartir de zéro. Ma mère a été la seule à ne pas être impressionnée par mon acte. Elle était en colère et ça m’a fait du bien. De ne pas être traité comme un être délicat qu’il faut ménager, mais comme quelqu’un qui a fait une faute et qui doit la réparer.
21 octobre 2018 J’ai fait une sorte de rechute visiblement, alors ils m’ont enfermé en psychiatrie. Enfin, j’exagère, j’ai le droit de partir. Mais je suis dépourvu de toute volonté. Que quelqu’un d’autre s’occupe de mes conséquences, moi je ne sais plus les gérer. Peut-être qu’ils ont raison, peut-être que je ne mérite pas la prison après tout. Peut-être que je ne comprends rien et ils savent tout. Je veux juste me vider. Être une capsule qui vogue sans gravité dans l’air du temps. Au fond, si mon acte n’a pas d’importance, rien n’a d’importance. Sauf que je n’arrive pas à me sortir maman de la tête, ses cernes, ses mains sèches et l’autre fois quand elle est venue me voir, son pull était tâché.
30 octobre 2018 J’ai eu une surprise cet après-midi. Sophie m’a rendu visite. Ça faisait sûrement une année que je ne l’avais plus vue. Sa beauté était comme des fleurs après la guerre. Elle était fraîche, joviale, et n’avait pas du tout l’air désolé pour moi. Elle ne m’a pas non plus demandé pourquoi j’étais là, elle a simplement papoté comme au bon vieux temps, lors de ces jours révolus ou je ne connaissais pas mes malformations. Elle est de nouveau célibataire – mon coeur a frétillé en l'apprenant –, elle a commencé la troisième année d’uni, tout se passe bien, elle aime particulièrement les cours de bactériologie et de mycologie. Elle m’a parlé de la fête qu’organisaient les biologistes, et m’a dit que si je me dépêchais de sortir d’ici, on pourrait y aller ensemble et se déguiser comme autrefois. Avant que je ne la casse.
Sophie, je suis un monstre. Elle m’a regardé, étonnée.
Ah bon ? Alors j’ai commencé à vomir tous mes défauts masculins, mes idées abjectes, ma manière de traiter les femmes, de traiter le monde. Elle m’a écouté attentivement sans m’interrompre. Et puis à la fin, quand mon flux s'était tari, elle a répondu
Moi aussi, tu sais. Elle n’a pas du tout contesté ma monstruosité.
Moi aussi tu sais je suis sexiste, elle a continué. Je l’ai regardée, étourdi.
Moi aussi, j’ai cru que tu avais plus de pouvoir alors je t’ai laissé tous ces choix. Celui de ma faiblesse, de mon poids, de ma beauté, de comment te plaire. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé que si j'apparentais approbation masculine et bonheur, c'est parce qu'on me l'avait appris, et non parce que c'était vrai. Et puis elle m’a expliqué que le sexisme était humain et non masculin. Que ce n’était pas un tort d’apprendre ce qu’on nous apprenait. Le tort était de ne pas s’en remettre, de se braquer, de refuser le changement. Mais elle a dit que ce n’était pas facile au milieu de ce chaos de catégories arbitraires qui définissaient nos croyances. Puis elle a ri en s’imaginant des toilettes publiques être divisées non en fonction du sexe mais en fonction de la taille des gens. Elle était sûre que bien vite les grands se méfieraient des petits et les petits des grands, que chacun attribuerait des défauts de taille à l’autre, etc. J’ai presque ri aussi. Elle m’a fait du bien Sophie.
15 novembre 2018 Ma vie ici est un labyrinthe ou une montagne russe. Il y a des jours où j’aperçois la sortie, où le wagon amorce la descente juste avant l’arrivée. Mais au dernier moment il bifurque, remonte, redescend et la sortie s'efface.
Je suis toujours en psychiatrie. Je ne me sens pas la force d’affronter le monde. Ici je me sens protégé, j'ai le droit de dévier des conventions sans que ça ne choque. Mais dehors je devrai être normal de nouveau, et j’ai tellement peur de ce que cette normalité implique.
Les visites de Sophie me font presque toujours du bien. Elles me font espérer, rire, me décharger. Sa manière de voir la vie est si apaisante. Elle trace simplement des réseaux de causes à effets d’où la marée des jugements s’est retirée. Elle me dit
Voilà les conséquences, sans mettre de main devant sa bouche, sans écarquiller les yeux. Je sais que je ne devrais pas compter sur elle pour aller mieux mais à chaque fois qu’on m’annonce son arrivée, mon cœur tressaute de plaisir anticipé. Ma mère a aussi l’air d’aller mieux, ses chemises sont repassées et elle sourit de nouveau.
J’ai parfois l’impression que je suis prêt, mais alors qu’est-ce que j’attends ? Quelque chose me retient encore. Cette forêt peut-être ? Je ne sais pas. J’ai essayé de la brûler mais elle repousse toujours plus sombre.
1er décembre 2018 Je crois que ça y est. Je crois. Hier Sophie est passée me voir, en début de soirée. Mes yeux ne se lassent plus de la regarder ni mes oreilles de l’entendre. Tous mes sens sont réceptifs quand elle est là, et mon envie me pousse, je revis pendant quelques instants. Hier c’était encore plus fort que d’habitude, cette urgence de vivre pour pouvoir partager avec elle. On a discuté sans vraie direction pendant plus d’une heure ; elle n’avait pas l’air de vouloir s’en aller, et moi je sentais que graduellement, je me rapprochais de mon tourment sylvestre, et qu’il fallait le lui montrer.
Je me suis tu, parce que je cherchais les mots. Elle s’est tue aussi, m’a regardé. Dans ses yeux j’ai lu une détermination qui m’a encouragé. Alors j’ai dit
Sophie, je dois te confier quelque chose. Elle a répondu
Bien sûr. J’ai commencé. J’ai décrit l’état trouble dans lequel je m’étais trouvé l’année dernière. Mes remise en question continuelles, mon manque de réponses. Cette impression d’être allé trop loin et de me rendre compte trop tard que la ligne d’arrivée était ailleurs. Ma rage, mon écœurement. Mon impossibilité de communiquer ce ressenti, ni à ma mère, ni à mes amis. Mes explosions de violence qui tentaient vainement de ressusciter mon pouvoir déchu. Et puis cette soirée de novembre et l’appel de la forêt. J’ai raconté comment j’avais enfilé ma veste et mes chaussures, une écharpe, comment j’avais quitté l’appartement et m'étais dirigé vers la colline. Sur le chemin, j’avais ramassé une belle pierre, c’était une habitude que j’avais depuis mon enfance.
La forêt était silencieuse, j’étais le seul perché sur son seuil ce soir-là. Je suis entré. La neige amortissait le son de mes pas. J’avais toujours la pierre en main, je la réchauffais contre ma paume, ça me réconfortait. Tout d’un coup, j’ai entendu un bruit. Je n’étais pas seul. Je me suis approché doucement de la source et je l’ai vue. Une magnifique corneille qui sautillait dans la neige grise. Son plumage reflétait les derniers rayons de lumière. Elle était tout affairée à dénicher je ne sais quelle nourriture et ne m’avait pas remarqué. Et là, comme un éclair, cet ordre dans ma tête. J’ai levé le bras et avec force, j’ai abattu la pierre sur son crâne. Elle est morte sur l’instant. Des gouttes de sang ont percé son corps écroulé, ont noirci la neige tout autour. Je suis resté là, comme hypnotisé. J'ai regardé le sang, la neige, les plumes noires. Et encore. La neige ensanglantée, le corps silencieux, l'oeil mort. Morte la belle corneille, ma frustration mutée en violence avait pénétré le caillou, avait filé dans l'air immobile, l'avait détruite. Ma décision irréfléchie, ma force irresponsable l'avait anéantie, quand certainement, elle était innocente. Mais moi, je n'y avais pas pensé. Dans ma tête, ça avait été presque comme un jeu. Dans la réalité : la mort. J'ai commencé à trembler. Sur le chemin du retour, l'image de ma victime a tourmenté mes rétines, m’a submergé. Elle s’est transformée en mille autres victimes innocentes, elle m’a fait sentir le poids de toutes les injustices commises, enfants violés, femmes humiliées, individualités piétinées. J’ai vomi. J’ai pleuré.
J’ai dit à Sophie comment, depuis ce jour, mon monde est devenu aussi ténébreux que les plumes de ma victime et puis j’ai arrêté de parler. Je n’osais pas lever les yeux.
C’est horrible furent ses premières paroles.
Pauvre corneille. Pauvres femmes, pauvres enfants, pauvres hommes. Je lui ai demandé si elle pensait que je méritais la prison. Elle m’a dit que j’étais déjà en prison. Et j’ai compris. Qu’à force de me faire refuser les barreaux de fer, je les avais érigés moi-même.
Tu es un monstre, elle a murmuré. Et ce murmure a agi comme une clé dans mon esprit. A ouvert la porte à ma monstruosité que j’ai enfin pu embrasser. J’ai commencé à pleurer et rire en même temps, Sophie m’a accompagné. Je lui ai dit
Je crois que tu m’as guéri. Elle a pris ma main, je l’ai serrée.
Combattons ensemble, elle a encore dit.
Le sexisme ? j’ai demandé.
L'abus de pouvoir, elle m'a corrigé. Je l'ai considérée, tour à tour étonné puis ébloui par cette nouvelle vérité. Et je me suis rendu compte que depuis plus d'un an, mon attention s'était immobilisée sur le sexisme, au point que j'en devienne obsédé, vexé comme par une offense personnelle, quand il n'était qu'une des facettes de cet ennemi que Sophie venait de nommer. Pas mon ennemi particulier, mais celui qu'on partageait avec tous les êtres vivants.
T'as raison, j'ai dit.
C'est parti.