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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La nuit a pris une pesanteur soudaine

Auteur Sujet: La nuit a pris une pesanteur soudaine  (Lu 2398 fois)

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
  • Messages: 290
La nuit a pris une pesanteur soudaine
« le: 15 Août 2019 à 00:14:46 »
   La nuit a pris une pesanteur soudaine. Jusque-là, deux corps s’ignoraient dans un bavardage parfait. Les bouches parlaient passé proche sans émotion réelle. Il a fallu le travail lent de l’alcool mêlé à la fraîcheur nouvelle d’une soirée presque écoulée. Mes yeux fatigués se sont attardés sur ton décolleté discret sans que je ne parvienne à prendre la mesure des conséquences de cet acte. Tu as répondu d’un sourire timide et j’ai senti que les cœurs venaient de laisser glisser à terre des milliers de problèmes.

   La journée s’est déroulée sous une chaleur torride. Les peaux portent encore les témoins des températures extrêmes. Une promesse d’un léger goût salé. Un peu plus haut, au hasard d’un regard fixé sur ton sourire, je me mets à espérer d’une saveur sucrée. Pourvu que la sangria ait laissé quelques soupçons de son arôme à la surface de tes lèvres. Il est possible que nous ne nous rendions pas compte du silence qui s’est abattu. La tension installée ne permet plus les phrases bien formées ; les propos censés ont cédé sous le poids écrasant des émotions désordonnées.

   Je n’ose pas te dire que je ne pense plus qu’à des prénoms. Maya, Eliséa, Chloé ; je ne sais plus dire lequel est le tien. Je regarde la lune particulièrement lumineuse ce soir, des reflets argentés sont apparus le long de tes blondeurs. Il y a quelque chose de divin dans ton portrait. Peut-être es-tu en passe de devenir l’une de ces muses au regard si lointain, abandonnées au service de l’œuvre qu’elles incarnent. Tu partiras bientôt dans les bras d’un artiste affirmé ou talentueux. Je me plais déjà à ressasser ton souvenir des heures durant. Assis face à la nuit, je pleurerai le moindre rappel de toi. Alors je serai beau, hein Maya ?

   Tu portes une odeur de fin d’été. Comme s’il y avait en toi une fatalité déjà écrite. Une première fois qui promet d’être une dernière. Une nostalgie déjà installée. A chaque caresse posée sur tes joues, je sens la douleur des futures séparations me déchirer le cœur. Mes larmes se mélangent à la salive de nos baisers et tu dois croire que je pleure de joie. Mais je ne connais pas ce sentiment. Avec toi, il n’y a pas de moment de bonheur, il n’y a que l’angoisse des futures heures de solitude. Tes cheveux fins semblent tenter de s’échapper de mes doigts. Tu n’es plus là et je me retrouve seul à câliner ce corps que tu as déjà abandonné.
Utopisme

Hors ligne Quaedam

  • Calliopéen
  • Messages: 462
  • Jean-Michel Palaref
Re : La nuit a pris une pesanteur soudaine
« Réponse #1 le: 16 Août 2019 à 22:50:50 »
Bonjour Sonadoré.
Je vais le dire nettement : j'ai adoré ton texte quoique la fin m'est un peu déçue.
Je trouve ton style extrêmement abouti. J'y trouve du sens. Je trouve que tout le sert ; tu décris avec délicatesse et subtilité. Je vais rentrer un peu dans le détail, avec d'abord tes trois premiers paragraphes: c'est ce qui m'a le plus plu: le glissement du langage à la chair.

Globalement, ton travail sur l'animalité des corps par opposition au langage est très subtile. Tu arrives à préserver la poésie d'un moment d'amour tout en conservant l'aspect charnel de l'acte. C'est notamment visible lorsque tu évoques la sueur. Sans jamais nommé ce fluide qui se prête mal à la romance, tu l'évoques avec énormément de délicatesse, le rendant subtile, délicatement animal et désirable. J'ai cependant une petite remarque à ce sujet : 
 
Citer
 léger goût salé
Je nuancerais un peu le « léger » goût salé. A mon humble avis, l'adjectif est de trop. Comme le passage précédent utilise un champ lexical puissant à travers les mots « torride » et « températures extrêmes », la subtilité de la sueur arrive comme un contre poids un peu dommage. Après, je comprends que tu ne veuilles pas sous entendre que tes personnages transpirent comme des bœufs pour préserver la magie de l'amour. Mais il me semble que tu ne perdrais rien à retirer cet adjectif. Tu pourrais même gagner en rythme, comme si la respiration du narrateur s'accélérait.

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 deux corps s’ignoraient dans un bavardage parfait.
J'aime tellement mais TELLEMENT cette phrase. L'opposition entre corps et langage, la rime entre « ignoraient » et « parfait » qui enrichit le rythme. D'autant que cette phrase a une valeur proleptique pour le reste de ta description : elle annonce le thème avant tant d'élégance.... Je suis amoureuse de cette formulation !

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les propos censés ont cédé sous le poids écrasant des émotions désordonnées
Encore une phrase qui fait échos à l'échec du langage. Il est superflu, les deux personnages n'en ont plus besoin. On passe du langage articulé, à celui des émotions, puis des corps. Le plus efficace, celui qui permet aux deux personnages de se lier.

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Je ne pense plus qu’à des prénoms. Maya, Eliséa, Chloé […]  Alors je serai beau, hein Maya ? 
Superbe illustration. En trois paragraphes, on passe d'un langage parfait qui aboutit à un silence. Puis à des réflexion sur des noms propres qui aboutit à la reddition du personnage, à son lâcher-prise. Même les pensées, les noms sont inutiles, impropres la situation. "Maya" n'a pas de réelle importance. Seuls comptent les corps...

Mais en fait, ton quatrième paragraphe revient contre-balancer tout ce sens que j'avais, en première lecture, cru déceler et qui m'avait beaucoup parlé et ému. Le fait est qu'alors que le lecteur (moi) s'attendait à un total abandon comme le laissait présager les deux premiers paragraphes, tu fais apparaître une facette du personnage que je n'avais pas anticipé. Que je n'avais pas pu anticiper (?). Ce qui m'a fait reconsidérer le troisième paragraphe: en fait, le prénom de "Maya" n'est pas important - non pas parce qu'il y aurait une quelconque perte d'identité au profil de l'amour charnel - mais parce qu'elle même ne fait que passer dans la vie du narrateur. Du coup, je tique un peu. Peut-être que je suis déçue dans mes attentes de lectrice, mais que pensais que le sens était l'inutilité du langage en amour. Mais en fait non. Puisque le narrateur, au lieu de se laisser aller, se remet à penser, et reformuler des réflexions abouties. Si le langage cesse entre les deux personnages, les attentes, l'anticipation ne cessent pas du tout dans l'esprit du narrateur qui est déjà ailleurs.

Même si cela évoque les amours de vacances, je ne peux m'empêcher d'y voir un légère incohérence entre le glissement de la parole vers les corps et le glissement du présent vers l'avenir. Mais il est hautement possible que ça soit ma frustration de lectrice qui parle!  ;)

Quaedam

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Re : La nuit a pris une pesanteur soudaine
« Réponse #2 le: 17 Août 2019 à 08:02:46 »
Quaedam a déjà bien travaillé un sentiment que je rejoins, je ne sais pas quoi ajouter à sa perceptions des qualités de ce texte...

au plaisir d'une autre fois plus détaillée j'espère !
.

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
  • Messages: 290
Re : La nuit a pris une pesanteur soudaine
« Réponse #3 le: 17 Août 2019 à 10:30:56 »
Hola Quaedam,

Merci énormément pour ce message. Il est toujours troublant de constater que l'un de nos écrits résonne en un lecteur ou une lectrice inconnue. Je suis très touché par cette analyse et je partage ce même sentiment de frustration au moment de relire ce quatrième paragraphe.

Le fait est que le parallèle entre le langage et le charnel reflète assez bien mon rapport à l'écriture dans la mesure où je tente en permanence de conserver un équilibre entre l'émotion qui me saisit (et qui est nécessaire) et la maîtrise de l'écrit en tant que tel. Dès lors, ce quatrième paragraphe apparaît comme un premier jet trop vite publié. Je me souviens avoir écrit ce texte un soir, à l'heure où mes émotions sont les plus fortes. La fatigue a pris le dessus et a accouché de cette fin.

A mon sens, ce qui est le plus fort dans ton message, c'est la justesse d'une analyse que je ne perçois pas moi-même durant l'écriture. Je ne suis pas un scientifique de la langue, je ne sais qu'écrire au feeling. C'est d'ailleurs pourquoi je ne sais pas écrire de longs textes. Je manque de rigueur. Votre analyse me permet de croire qu'il existe pourtant un sens à mes mots désordonnés.

Merci encore pour toutes ces remarques,

Sonadoré
Utopisme

Hors ligne Tigrani

  • Calliopéen
  • Messages: 447
Re : La nuit a pris une pesanteur soudaine
« Réponse #4 le: 17 Août 2019 à 14:03:01 »
Moi j'aime surtout le dernier paragraphe.

Beau texte.

 


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