Un beau cheval.
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"C'était un beau cheval."
De prime abord, c'est la fierté qui a pris le dessus.
La gamine sur la photo, l'œil exhalté et le cheveux dissident, c'est moi. J'ai l'air à peine déposée sur son dos, une cocotte en papier sur un lave-linge en phase d'essorage.
Il tenait son encolure relevée en col de cygne, mes trois pommes de hauteur m'obligeaient à une inclinaison audacieuse pour arriver à regarder au-delà de sa crinière de feu. Ca n'avait pas grande importance, de nous deux il était celui qui avait le pied le plus sûr.
J'ai acquiescé, pour seule réponse. Mon approbation à ce commentaire innocent, s'est vite dilué dans le chariot de souvenirs qui remontaient depuis l'album ouvert sur la table, me gratter la mémoire d'une façon irritante.
Le sourire de Maman s'est sensiblement émoussé, perdue dans les photographies d'un temps où elle prenait la peine de les coller dans des albums. Quand on regarde vers arrière, la route semble se teinter de ce flou que le temps fini apposer sur tout. C'est pratique, sans doute, cette nostalgie qui apaise les débats, conclue les crises, et nous mène à percevoir le passé à travers un prisme qui arrondi les angles. Il faudrait aussi pouvoir figer sur le papier la lassitude, les déceptions, les colères, les emballements, comme on le fait des goûters d'anniversaires et des enfants endimanchés devant le sapin. La lucidité voudrait sa part de nuance dans ce concentré de bonheurs en galerie.
Moi, j'en aurais besoin, parfois, quand je vois Maman remonter le cours du temps et se noyer dans nos enfances. Elle a de la matière, je le reconnais. Elle photographiait à tort et à travers.
Parmi toutes ces images, je me demande ce que sont devenus nos caries dentaires, nos genoux sanglants, nos punitions injustes, nos terreurs nocturnes, leurs disputes conjugales, et nos haines transitoires. Par quel tour de passe-passe, aucune photo n'a jamais capturé le benjamin tordu de rage sur le sol pour à un gobelet de la mauvaise couleur, la chambre mise à sac par une colère de notre aînée, ma mine résolument fermée devant une assiette de légumes, le château Légo détruit par une expédition punitive du cadet ?
Je peux nous observer tous les quatre, sourires édentés et coupes au bol androgynes, posant devant la R6 d'un orange peu convaincant. Mais aucun arrêt sur image de Maman, excédée par nos cris sur une banquette trop étroite pour tous nos fessiers, nous menaçant du pire sur le bas-côté avant de reprendre la route.
Non pas que je me plaigne de l'ensemble. Nous avons bénéficié d'une enfance heureuse, un juste dosage d'explosions de joie et de modestes frustrations, ce qu'il faut d'équilibre pour apprécier le début du chemin, et bien assez d'amour tombant en pluie éparse sur nos quatre têtes pour nous le renvoyer entre nous, entre deux bastons fraternelles.
Ce que je regrette, c'est l'image tronquée sur laquelle soupire Maman face à ses photos.
Tout spécialement quand elle parle de ce cheval.
Notre histoire a commencé vers mes huit ans. Je promenais alors, mon insouciante rêverie en sautillant le nez en l'air. J'avais déjà compris, que les douces oreilles des équidés sont bien plus attentives que celles des adultes. Quitte à avoir affaire à des géants, ma préférence allait naturellement vers ceux qui ne vous demandent rien.
Flamme était un ancien champion qui accusait 18 ans. Il avait concouru jusqu'au niveau national et remporté plus de prix que les murs de son box ne pouvaient en afficher. Il avait indéniablement conservé une certaine majesté de sa longue carrière. Sa robe peu commune, d'un alezan très roux, et le mystère complice des adultes, tout cela avait largement suffit à installer une aura de légende autour de ce vieux retraité. Le Maître équestre sélectionnait soigneusement les jeunes cavaliers qu'il mettait sur son dos, il leur fallait l'audace, une main de velours, et un poids plume pour prétendre au titre. Il demeurait un cheval nerveux qui donnait du fil à retordre aux gamins.
Dans la petite troupe de jeunes cavaliers, ils se disait qu'un sorcier vaudou l'avait façonné de ses mains, que c'est pour ça qu'il volait si haut au-dessus des barres d'obstacle. Il se chuchotait qu'il n'avait besoin d'aucun cavalier, et que ceux qui avaient tenté de le soumettre avaient subit d'indicibles dommages. Certains prétendaient qu'il était passé à travers le feu d'une guerre mystérieuse et que sa robe incandescente l'attestait. Pour nous, il n'avait pas d'âge, nous l'avions toujours connu, il était notre héros.
Le jour où j'ai enfin découvert, sur le panneau d'affichage des leçons, mon prénom à côté de celui de Flamme, j'ai touché au Saint Graal.
Dans ma tête de fillette, je me sentais adoubée, et le devoir impérieux de me hisser à le hauteur du défi. Pas un instant, ne m'est venue l'idée sacrilège de quémander le secours d'un aîné.
Son box était situé de l'autre côté de l'allée centrale des écurie, hors de vue du palefrenier qui secondait les enfants. Je suis partie bille en tête, fléchissant légèrement sous le poids de l'honneur qui m'était fait et d'une selle presqu'aussi lourde que moi.
C'est donc un défaut de surveillance qui fut la clé de tout.
Je conserve l'image d'une porte de box dépassant la hauteur de mon crâne, de la gravité teintée de respect avec laquelle je l'ai ouverte. Je revois encore, avec précision ce titan courber l'encolure vers moi et son regard curieux, instiller entre nous une douceur à laquelle je n'étais pas préparée.
Il m'a paru gigantesque. Il ne l'était pas, c'est moi qui était tout petite.
J'ai répété sur lui les gestes appris sur d'autres, avec l'émotion d'un soir de première, lui me taquinait les côtes et me bousculait du bout du nez.
Sa bonne volonté évidente a tout mis à ma portée. Il se courbait pour venir chercher le mors, me tendait ses pieds à curer, attentif à mes gestes, un colosse abandonné aux soins d'un papillon.
J'étais au pays des merveilles et rien n'arrête un enfant dans cet état.
La malice a balayé d'un revers de main insouciante le problème de la taille. Puisqu'il ne pouvait pas descendre à moi, j'escaladerais.
Le stratagème était fastidieux mais efficace : Hisser la selle sur la mangeoire en briques située le long du mur, le placer tout contre, et passer sous son ventre pour grimper à mon tour dans l'auge, pile à sa hauteur. Descendre le sangler, puis recommencer mon escalade pour placer la jambe droite en grand écart et me laisser glisser sur lui.
Le temps que l'on s'inquiète de mon sort, j'étais déjà apparue sur le dos de Flamme au centre des écurie.
La suite des évènements se dilue dans le souvenir imprécis que j'en ai gardé et le récit qu'on m'en a fait plus tard.
L'étonnement du Maître équestre, puis le plaisir jusqu'au ravissement, à découvrir cette vieille canaille au doigt et à l'œil d'une ébauche de cavalière miniature. Il suivait le poids de mon corps, à l'affût de mes intentions. Je collais à la selle, absorbée par son rythme balançant. Nous avons dansé tout le long de cette leçon, la musique de deux êtres qui se rejoignent.
Aux écuries, le Maître équestre m'a aidé à le desseller, puis il a observé longuement Flamme poser sa tête contre mon ventre.
"Je l'aime bien. Mais j'ai oublié le licol."
Sa main a balayé le dos du cheval d'un mouvement tendre et il nous a tourné le dos en ajoutant dans un sourire : "Vous n'en avez pas besoin.".
Nous n'en avons jamais eu besoin. Flamme suivait mon dos, le chanfrein posé contre moi, écoutant avec une patience sage, les instructions de chacun de mes gestes.
On m'a probablement grondée un peu pour les risques pris, je ne m'en souviens pas. Je n'étais déjà plus à la hauteur de l'inquiétude des adultes.
J'étais occupée à tomber en amour.
Le reste s'est discuté entre grandes personnes. Un marché consistant à offrir à ce vieillard, la retraite qu'il méritait. J'ai patiemment appris à prendre soin de ses anciennes blessures, mes parents ont pris en charge sa pension.
A partir de ce jour-là, Flamme m'a attendu chaque jour à la porte de son box, tapant du pied pour saluer mon arrivée.
Il m'a appris son langage de silences.
Il a ajusté ses trois cents kilos à la fragilité de mes huit ans, dosant savamment sa puissance.
Il s'est courbé très bas, pour me laisser l'atteindre, et ça l'a rendu immortel.
Il m'a appris à danser, à pied comme en selle, et aujourd'hui encore, je danse avec lui sur le dos de chaque cheval que je rencontre. A ses côtés j'ai fait la connaissance avec les chevaux. Leur immense fragilité sous leur montagne de muscles. La douceur délicate sous leur puissance. Comment aller chercher leur approbation dans chaque exercice. Comment jouer leur partition et les mener à poser leur confiance sur notre humanité.
Il a posé en moi les bases de tout ce que j'avais à savoir sur l'amour.
J'ai su la confiance, la plus compliquée, celle que l'on reçoit. Celle qui vous fait grandir. Celle qui vous donne sans prendre. La seule forme d'attachement qui en vaille la peine.
Quelques années plus tard, découvrant l'incontournable lecture de St Exupéry, j'ai réalisé que j'en connaissais l'essentiel. Malgré la rousseur de sa robe, c'est bien moi qui était son renard.
Il est mort deux ans après notre rencontre, d'une colique que son âge a rendu irrévocable.
Le premier drame de ma jeune existence. Un premier désert à traverser, dont les adultes saisissaient mal la profondeur. Seul le vétérinaire qui le soignait depuis des années, a mesuré ma détresse solitaire. Il m'a offert le récit véritable de la vie de Flamme, et de ses derniers instants. Il m'a appris la place que j'avais tenu dans la vie de ce cheval, son dernier amour humain. Et que je ne devais jamais oublier, tout ma vie de cavalière, la leçon reçue de ce cheval instructeur.
Flamme a fait de moi sa cavalière et j'y ai gagné, à cause de l'odeur des chevaux.
De toutes ces quantités d'images qu'il a gravées en moi, ne restent que ces quelques photos que Maman redécouvre de temps en temps.
Je la regarde suivre d'un doigt caressant, l'encolure en col de cygne de Flamme sur le papier jauni.
Elle répète encore : "Vraiment, un sacré cheval."
Alors je détourne vers le jardin un regard dont je chasse l'humidité en clignant des paupières. Je pose une main forte sur son épaule et son lent soupir m'apprend que les mères savent toujours ce que nous percevons bien plus tard.
"Tu as raison Maman, c'était un sacré beau cheval."