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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le sourire de mon père

Auteur Sujet: Le sourire de mon père  (Lu 2372 fois)

Hors ligne FVarga

  • Tabellion
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Le sourire de mon père
« le: 16 Juillet 2019 à 11:56:14 »

Un dimanche après midi d’automne, j’ai pris conscience que mon père était un homme ordinaire avec lequel j’aurais pu m’entendre à défaut de le comprendre.

Sa première attaque cérébrale n’avait pas été suffisamment sérieuse pour nous alarmer. Le médecin qui s’occupait alors de lui avait en quelques phrases conclu que ce n’était qu’une alerte provoquée par un excès de surmenage. Cela nous avait bien arrangés.
 Il n’avait cessé de travailler son existence durant, ramenant à la maison chaque soir et chaque week-end  de lourds dossiers qui déformaient sa vieille sacoche de cuir, jadis couleur crème.

Il encaissait une confortable retraite de la société de courtage d’assurance qui avait été le seul employeur de sa carrière, et par crainte du vide, de l’ennui ou parce qu’il n’avait rien songé à préparer, s’était un temps consacré à la formation des jeunes vendeurs. La pédagogie était chez lui une seconde nature qui l’animait avec passion et enthousiasme.

Il ne parlait alors presque plus, quelques phrases courtes seulement, parfois réduites à un mot, dans lesquelles il exprimait sa fatigue ainsi que sa lassitude.

Son état s’était aggravé à sa seconde hospitalisation. Celle-ci nous avait pris de court. Il était encore autonome, mais semblait absent, le regard vide, inconscient de qui était près de lui. Un autre médecin, le premier étant décédé en avait conclu qu’il ne pourrait plus vivre seul chez lui et qu’une assistante de vie n’était pas une solution adaptée. Il était désormais atteint d’une pathologie lourde qui requerrait des soins quotidiens et un traitement psychiatrique.

Marie-Ange, ma sœur n’avait pas souhaité le prendre chez elle. Sa décision me désespérait, mais je la comprenais. Son état nécessitait des soins qu’aucun de nous ne pouvait assumer financièrement ou psychologiquement. Son mari n’était pas des plus commodes non plus. elle m’entretenait secrètement depuis des années de son projet de séparation sans franchir le pas. Ce n’était jamais le bon moment. Les enfants étaient trop petits, le boulot, les études du grand ; il y avait toujours eu une bonne excuse pour continuer d’accumuler de la rancoeur et de la frustration.

Moi, je venais de me séparer de Lilas. Entre deux emplois sous-payés, j’habitais un studio meublé à Senlis. Qu’une vague connaissance avait accepté de me le louer sans trop faire d’histoire ni regarder de trop près ce que j’y ferai. J’avais perdu l’habitude de vivre dans une aussi petite surface. L’appartement me rappelait ma chambre d’étudiant trente ans plus tôt. L’espace y était restreint. Je passais directement de mon lit au bureau avec  vue sur les cimes enneigées de Belledone. Je bénéficiais à présent de quelques mètres supplémentaires. La fenêtre fermait mal et donnait sur une façade aveugle plusieurs fois centenaire. Rien dans cet appartement n’était aux normes. Mon unique prise électrique  surchargée de rallonges et de dédoubleurs  chauffait bruyamment lorsque je branchais mon imprimante.

Lilas m’avait annoncé son emménagement prochain avec son ex-collègue. Celui-là même, qu’elle détestait au point de manquer de vocabulaire pour exprimer son mépris et sa détestation à son égard. Elle n’aimait pas les cavaleurs, et selon elle, c’en était un de la pire espèce. Elle avait révisé son opinion dès lors qu’elle avait cru le domestiquer.
J’aurais pu protester, mais moi non plus je n’étais pas clair dans cette histoire et ça m’arrangeait bien que notre relation s’achève de cette manière…
Mon père a donc été interné à Fitz-James, chez les dingues. Tout cela parce que nous ne savions pas quoi en faire et parce que ce n’était vraiment pas le moment qu’il rechute.

Je ne comprenais pas pourquoi on lui donnait tous ces médicaments. Bien sûr, il n’était pas l’homme qu’il avait été. Un peu absent et l’air hagard, je ne parvenais pas à faire la part de son état réel des conséquences imputables à son traitement.
Je n’ai jamais supporté le voir infantilisé par des infirmières qui s’adressaient à lui comme à un salle gosse que l’on prenait à s’enfiler un doigt dans le nez. Le règlement de l’hôpital était sévère. Les dépassements d’horaires de visites étaient rarement tolérés. Je détestais cet endroit qui ressemblait à une prison sans barreaux. Il n’avait de toute sa vie jamais oublié de payer la moindre contravention de stationnement et se retrouvait incarcéré au milieu des alcooliques, drogués et autres perturbés toujours en quête d’une cigarette. Je n’aimais pas l’idée de le savoir la, mais comme me le disait Marie-Ange, nous n’avions pas le choix, nous ne pouvions pas faire autrement.

Nous étions venus lui rendre visite un dimanche de novembre. C’était une de ces rares journées sans pluie où la lumière blafarde de l’après-midi picard avait le goût amer des devoirs pas encore entamés et des leçons non apprises. C’était une journée hypocrite, où nous étions tenus d’afficher notre joie de le revoir.

Nous avions décidé de fêter sa toute première autorisation de sortie. Dans le sas d’entrée du service, ma sœur et moi patientons dans l’attente qu’un membre du personnel se décide à nous l’amener.
Je l’ai vu passer la porte sans m’adresser un regard. Il ne me voyait pas et ne me reconnaissait probablement pas.
Marie-Ange avait décidé que nous irions pique-niquer tous les trois. Elle a toujours adoré ça. Moi je trouvais l’idée idiote pour la saison. Le sol était humide, le fonds de l’air était glacial. J’ai toujours détesté l’idée de boire du rosé dans des gobelets en carton et découper de la viande froide toujours trop dure avec des couteaux qui ne coupent pas et des fourchettes qui explosent dès lors qu’on insiste un tout petit peu.

Le menu était assez classique… rumsteck, patates froides, chips, salade de riz une pomme et un bout de fromage. Ça ne devait pas trop le changer de la bouffe de l’hosto. Je me sentais honteux, mais je n’avais pas envie qu’elle me reproche de lui avoir tout laissé faire sans même suggérer un peu d’aide de ma part.

Ça n’a pas eu l’air de le déranger. Il mangeait silencieusement et coupait sa viande avec une infinie patience, le regard concentré tel un comptable à la recherche d’une inversion de chiffres dans une balance de fin de mois.
Nous mangions tous les trois sans parler. Marie-Ange avait ce regard de femme résignée, vieille avant l’âge. Enfant, elle affichait déjà le même air quand nous partions en vacances en Espagne. Elle est comme ça ma sœur ; elle a toujours eu cinquante ans et la peau chiffonnée de la ménopause précoce.

Nous étions partis depuis une heure environ. Il n’y avait plus rien à manger. Je fumais une cigarette en attendant que passe le temps pour ne pas rentrer tout de suite.
Papa s’est alors subitement mis sur ses pieds, et d’un pas déterminé s’était dirigé en direction d’une épave  jonchée au milieu de nulle part. C’était une coque de hors-bord que lui seul avait vu. Un vieux truc en bois qui avait atterri dans ce champ en lisière de bois, à des kilomètres du premier plan d’eau. Le fonds était en partie arraché de sorte que la coque reposait directement sur l’herbe.

Il s’est installé derrière le volant et sans un bruit, une main assurée sur le reste de pare-brise en plexiglas, pour la première fois depuis la mort de maman, je l’ai vu sourire. C’est à ce moment que le vent s’est doucement mis à souffler tandis que ma sœur m’adressait un regard teinté d’un mélange d’inquiétude et d’exaspération.

Je savais exactement où il était. Quarante-cinq ans auparavant, au bord du lac Balaton, dans un bateau loué au camping. Nous étions réunis tous les quatre et passions ensemble nos premières vacances hors de la famille et des cimetières espagnols. C’est ma mère qui avait eu l’idée de cette drôle de destination pour l’époque. Une de ces amies lui en avait parlé… après l’avoir évoqué un soir à table, mon père l’avait regardée en souriant et lui avait dit « — pourquoi pas ». Qu’il accepte spontanément une idée de maman sans la discuter en détail nous avait tous laissés sans voix.

Trois mois plus tard, début août, nous franchissions la frontière autrichienne et découvrions les routes de Hongrie sous une telle canicule que nous avions l’impression de nous diriger vers Alicante, notre destination habituelle.
Au détour d’un virage, ce fut le Lac. Il était immense. J’avais beau regarder, je ne voyais pas l’autre
rive. On aurait dit la mer. Nous avons ainsi roulé plusieurs heures, sous le charme des apparitions laiteuses du plan d’eau au travers de l’épaisseur des sapinières qui en bordaient les rives et les collines alentour. Il disparaissait parfois longuement de notre paysage. La route sinueuse et chaotique reprenait alors sa monotonie campagnarde. Je m’endormais contre l’épaule de ma sœur. Dès que le Balaton réapparaissait, mon père s’exclamait bruyamment, et nous réveillait tous de notre léthargie. Ma mère ne conduisait pas. Je ne suis pas sûr qu’il lui aurait laissé le volant. Mais il n’aimait pas se retrouver seul éveillé et nous le faisait savoir.
 Maman entretenait la conversation pour qu’il ne s’endorme pas. Lui restait concentré sur sa conduite et ne répondait que rarement. Il ne supportait pas l’entendre ainsi monologuer sans fin, encore moins qu’elle se taise.

Quand nous avons enfin atteint Balatonfured, le jour était tombé depuis peu, la réception du camping semblait fermée. Guidés par ma sœur, la seule d’entre nous à baragouiner quelques mots d’allemand, nous avons longtemps erré à la recherche des clefs de notre mobile home. Nous nous sentions très loin de la France, bien plus éloignés que si nous avions traversé l’atlantique.
Le hasard nous a fait rencontrer une famille de Belges francophones qui nous ont pris en affection et nous ont invités à leur table pour dîner le soir de notre arrivée.

Mon père semblait détendu. Il ne s’était pas rasé depuis notre départ deux jours plus tôt. Je le voyais rire, légèrement ivre. il ne buvait pratiquement jamais à l’époque.

Le lendemain, je me levais tard et retrouvais mes parents en plein débat avec nos nouveaux amis. Je ne comprenais pas de quoi il était question, mais ils semblaient bien s’entendre.

À midi, mon père m’annonçait qu’il avait décidé de louer un bateau. Il n’avait pas son permis, je ne suis pas sûr qu’il en fallait un sur le Balaton. Le hors bord faisait un raffut du diable, il n’avançait pas et dégageait une épaisse fumée noirâtre, mais c’était une affaire selon lui.

Il était fier au volant de son bolide… presque autant que je l’étais de lui… nous ne faisions rien comme les autres, j’aimais ça.
Les photos de ces instants se sont éparpillées, puis perdues au hasard des déménagements et des séparations. Les pellicules à développer se sont accumulées dans une boite en carton qui n’’a pas tardé à trouver sa place au fonds d’un placard, pour finir leur mort dans une valise au grenier. Le laboratoire à même fini par disparaître. Les images ne restaient plus que dans nos rêves nostalgiques quand nous n’avions rien de mieux à penser. Ma mémoire n’a su capturer que de vagues impressions, quelques images et des mots que je ne suis pas certain avoir vraiment entendu. Mais je me souviens que ce fut sur ce ton joyeux, loin de tout que nos vacances se sont déroulées.

Près de quarante ans plus tard, il était de nouveau tout sourire aux commandes de son bateau, les cheveux dans le vent, la main assurée contre le montant du pare-brise. Il avait de nouveau le regard clair de sa jeunesse. L’année avant que maman ne disparaisse, la dernière année où je l’ai entendu rire.





« Modifié: 16 Juillet 2019 à 12:23:51 par FVarga »
Désolé pour les accents - Mon clavier fatigué et mon système ne reconnaissent pas le français accentué...

Hors ligne txuku

  • Calame Supersonique
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    • BEOCIEN
Re : Le sourire de mon père
« Réponse #1 le: 16 Juillet 2019 à 18:58:31 »
Bonsoir

Bien joue - un joli texte........ :)


Sur la fin il persiste en moi un fond de nostalgie.
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
  • Messages: 157
Re : Le sourire de mon père
« Réponse #2 le: 16 Juillet 2019 à 20:57:37 »
Bonsoir,
Ton texte est très prenant, alternant tendre nostalgie, douloureux souvenirs et froide gestion du présent.

Sur la forme, tu as laissé quelques coquilles (ponctuations et fautes de frappe), de celles qui n'apparaissent que dans l'oeil d'autres lecteurs...  ;)

Hors ligne FVarga

  • Tabellion
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    • Les mots tartares
Re : Le sourire de mon père
« Réponse #3 le: 16 Juillet 2019 à 21:56:31 »
On a beau lire et relire, on ne voit plus les fautes... et pourtant, je suis fort pour les voir de suite dans les textes des autres.....

merci pour la lecture.
Désolé pour les accents - Mon clavier fatigué et mon système ne reconnaissent pas le français accentué...

Hors ligne sergent

  • Troubadour
  • Messages: 362
  • Major d'homme à fables
Re : Le sourire de mon père
« Réponse #4 le: 17 Juillet 2019 à 17:44:31 »

Superbe maîtrise du récit tant sur la forme que sur le fond.
J’espère seulement que ce n’est pas du vécu, mais j’en doute.
C’est tendre, nostalgique avec parfois une certaine mise à distance qui rend le texte glaçant.

En tout cas, cela pourrait fort bien être un premier chapitre d’un recueil de nouvelles.

Hors ligne BAGHOU

  • Prophète
  • Messages: 830
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Re : Le sourire de mon père
« Réponse #5 le: 18 Juillet 2019 à 10:11:19 »
Bonjour,

Très beau récit, j'ai écrasé une larme discrètement. Fiction ou réalité, peu importe, cela fonctionne, on se sent proches des trois personnes et je regrette professionnellement de n'avoir pas eu à gérer le dossier du père pour lui proposer un hébergement plus conforme à ses besoins.

Très beau partage.
"La critique, art aisé, se doit d'être constructive." Boris Vian dans "Les chroniques du menteur".

 


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