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Auteur Sujet: [Tictac 12.07.19] Désintégration du pardon  (Lu 2567 fois)

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[Tictac 12.07.19] Désintégration du pardon
« le: 13 juillet 2019 à 00:32:20 »
Allez zou, dernier tictac avant un certain temps snif...



Beldone est un agent des terreurs nocturnes lorsque sa longue gueule taillée à la serpe et ses joues semées de poils blonds flashent soudain au pied d’un réverbère de Parade Street. Il garde les cheveux noués au sommet du crâne, ça lui fait comme une petite fontaine sombre et sans forces qui lui dégouline jusqu’à la nuque. Il m’a souvent expliqué qu’il était blond par son père et châtain par sa mère, sans que je sache quelles ethnicités troubles pouvaient bien concourir à une bicoloration si inhabituelle. Avec Beldone on ne parle jamais des sujets compliqués, comme la famille, l’enfance, les passés en tout genre. On ne parle pas tant que ça tout court, on se contente d’aller d’une boite à l’autre en passant plus de temps à fumer aux entrées et à chercher des parcelles obscures où nous reposer un peu de toute la lumière et de toutes les clameurs. On va acheter des snacks aux Mojaves aussi, histoire d'alimenter l'aigreur. Autant dire qu’on atteint l’aube exténués, et sans illusion pour la suite. Lui repart alors du côté d’Escent Boulevard, où il dort dans le lit d’un copain parti travailler aux aurores. En tout cas c’est ce qu’il dit, j’ai pas moyen de vérifier, pas l’envie non plus, bien que sa vie diurne attise en moi une certaine curiosité. Mais comme pas mal d’autres mystères je préfère assembler mes puzzles dans mon coin, bâtir des hypothèses, me prendre à rêver parfois.
Peut-être que Beldone est un flic. Peut-être que c’est une taupe qui épie mes gestes et mes paroles pour en faire le compte rendu détaillé à un bureau de renseignements ou à un cabinet de détectives. Pourquoi moi ? Qu’ai-je de si suspect ? Mais ça ne m’étonnerait pas qu’il y ait une taupe au cul de chaque balisard de Parade, si bien que tout Parade serait à réévaluer : balisards à diviser par deux au profit d’une foule d’espions à la solde de la ville et dont les verres de quinis, les sticks et les errements finiraient sagement consignés dans un registre à colonnes. Mais j’ai toujours tenu les diableries de ce monde en haute estime et il me semble évident que seuls ceux qui se croient espions ont à craindre pour leur vie privée, par un phénomène usuel d’agents doubles qui se retrouve dans la plupart des spy-movies financés par le Centre National du Cinéma. Et moi je sais bien que je n’espionne pas Beldone. Ça veut bien dire qu’il n’est pas une taupe.

Mais peut-être qu’il est un flic, ou un gars de la finance qui se grime. On ne peut pas savoir. Et si je m’essayais à une filature, je sais qu’il se désintègrerait quelque part à la croisée de Flinn Lane et de San Pelardo Circle, happé par les premières nappes de chaleur et les files de minibus reprenant le service. Presque comme les Mojaves qui montent au ciel aux prémices du soleil levant. Beldone est l’agent des terreurs nocturnes, ça me suffit bien et à ces heures-là j’ai fort à faire. Je ne vais pas m’étendre là-dessus, ou pas maintenant, parce que ça impliquerait de déballer tout un attirail de saloperies que je ne me sens pas encore prêt à me déverser sur la gueule. La gueule je l’ai encore à peu près convenable je crois, dans ces premiers souvenirs, dans ces récits dosés. Elle n’est plus jolie parce que j’ai commencé à tirer le portrait aux Mojaves et décrire plusieurs zones de l’immense décharge morale que la ville et moi partageons, ou qu’elle m’a fait adopter de guerre lasse. Bref, c’est jamais évident de se salir en public. Jusqu’ici j’ai l’impression de rester plus ou moins un honnête homme, dans la modeste version que cette ville produit.

Merde mais qu’est-ce que j’ai, aussi, à toujours tout ramener à la ville. Beldone l’autre fois, devant l’eau calme, a dit : “C’est…” - non, qu’est-ce qu’il a dit ? quelque chose avec “disculper” à la fin. Que la ville était devenue un super prétexte pour tout le monde, que grâce à elle, qui n’existe pas, je veux dire en tant qu’individu, qui n’est que la somme de tous les crânes de fendus de la côte panaméricaine, que grâce à elle chacun perpétrait les actions les plus dégueulasses, se baignait dans la médiocrité en accusant un tortionnaire créé de toutes pièces. Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne manière de voir les choses, parce que la ville a quand même ses gouvernants, ses bureaux, ses taupes ; si Ordre-et-Progrès a obtenu autant de voix c’est bien qu’il se passait de sacrées foirades et que les gens en avaient marre du malaise. Et si une fois au pouvoir ils peuvent nous tirer des soi-disant falsifications mentales dont parle Beldone, alors tant mieux. S’ils peuvent tout envoyer par terre, décocher un bon croc-en-jambe à ce personnage délirant au visage de ville qu’on a construit, qu’ils n’hésitent pas. Bien sûr ça n’engendrera pas que du bon, parce que le visage de la ville comprend des traits humains, je veux dire véritablement humains - qu’on soit clair ce merdier de mégalopole a les sourcils épais, le nez long et la peau rouge -, mais ça… ça fait partie des choses à venir, des coups qui l’un après l’autre s’emploieront à me détruire la pas-jolie-mais-encore-respectable gueule que j’ai commencé à me dessiner depuis, quoi, dix pages. Mais OK, t’as gagné Beldone, je vais essayer de ne plus toujours ramener la ville dans l’histoire, et ce sera une chouette manière de lentement préparer mon visage aux ecchymoses et aux brulures.

Donc je ne sais pas grand-chose de Beldone quand il me fausse compagnie vers six heures du matin. Moi-même je prends la route de San Pelardo où je sais trouver l’ultime moyen de me rassasier quelques secondes. De me rassasier ou en tout cas de vomir ma famine, rapidement, en deux-trois projections sur la peau d’un étudiant aux abois. A ce moment-là je suis d’ailleurs à peu près clair avec moi-même, c’est peut-être cette promesse de lucidité qui me fait tenir jusqu’à l’aube, le monde redevient stable un court moment, mon identité se précise et mes fautes avec, sans rien à mettre sur le dos de la ville, les pas qui me mènent aux appartements sont les miens, les projections sont les miennes et les ahanements de l’étudiant une simple réaction aux lézardes indélébiles qui se forment sur mon portrait jour après jour depuis que ma mère m'a dit va-t'en-j'en-peux-plus-va-t'en-allez-dégage. En somme, c’est toute la compassion, tout le pardon dont je m’estimais encore le légitime dépositaire qui durant trente à soixante minutes de lucidité se désintègre purement et simplement.
Pas comme les Mojaves qui s’évanouissent dans l’aquosité de l’aube, pas comme Beldone qui opère sa sublimation (pas qu’il soit si sublime avec sa touffe châtain et ses poils blonds, mais que dans mon imagination la fin de la nuit l’emporte vers un état quasi-gazeux) aux confluences de San Pelardo Circle : le pardon désintégré par simple évacuation des fluides, tous les fluides entretenant dans mes nerfs une tension mensongère, le pardon mazouté de sperme et d’une lassitude sans fond, et moi-même je me mets à tomber, comme une pierre dans l’eau calme, terrassé, mort, tout le temps que sorti du studio souillé je rentre chez moi.
« Modifié: 13 juillet 2019 à 00:45:05 par Lo »
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Re : [Tictac 12.07.19] Désintégration du pardon
« Réponse #1 le: 13 juillet 2019 à 01:00:09 »
Bon bah j'ai pas grand chose à dire mais je vais quand même dire des choses haha

J'ai aimé apprendre ne rien apprendre sur beldone (même si j'ai loupé des textes dans ton univers en construction), pas mal de monologue interne qui ne dit pas grand chose mais dans lesquels la plongée est bonne
Y'aurait peut être des petits passages répétitifs à couper/raccourcir, l'amorce du deuxième paragraphe qui parle de beldone par exemple, ou sur la ville en deuxième partie de texte , mais sinon ça poursuit son bonhomme de chemin ^^
Beau boulot les modow ! Ca mérite une pause café, même si : les vilains mots ne font jamais de pause café.
- Kaeloo


Hors ligne Lo

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Re : [Tictac 12.07.19] Désintégration du pardon
« Réponse #2 le: 13 juillet 2019 à 17:14:54 »
J'ai aimé apprendre ne rien apprendre sur beldone
: D

Citer
Y'aurait peut être des petits passages répétitifs à couper/raccourcir, l'amorce du deuxième paragraphe qui parle de beldone par exemple, ou sur la ville en deuxième partie de texte , mais sinon ça poursuit son bonhomme de chemin ^^
justement oui il m'emmerde un peu ce deuxième paragraphe sur Beldone, il faudra que j'essaie de le reprendre...
Merci de ton regard et de l'élan tictaquiste (:
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Re : [Tictac 12.07.19] Désintégration du pardon
« Réponse #3 le: 18 juillet 2019 à 11:13:56 »
Encore un bien beau texte ici. Comme tout tic-tac, ça mérite un peaufinage, mais ta plume est bien belle.
Me semble que ce passage est moins visuel que les autres, plus d'introspection, de révélations/questionnements. Donc un lien plus direct avec le lecteur.

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

Exposer le narrateur "à contre champ", ça peut être casse-gueule. Si tu le fais, je pense qu'il faut que ce soit une constante dans un texte long. Que ça revienne. Ça peut pas arriver qu'une fois, à mon avis.

à soon !

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Re : [Tictac 12.07.19] Désintégration du pardon
« Réponse #4 le: 18 juillet 2019 à 19:03:41 »
Oui ça glisse gentiment vers de l'introspectif comme d'habitude hm... Je vais essayer de garder la trajectoire sous contrôle !

Exposer le narrateur "à contre champ", ça peut être casse-gueule. Si tu le fais, je pense qu'il faut que ce soit une constante dans un texte long. Que ça revienne. Ça peut pas arriver qu'une fois, à mon avis.
Je ne comprends pas ce que tu veux dire par contre champ ! le fait qu'il prenne acte de sa fonction de narrateur ? ou le fait qu'il soit présenté lentement mais surement comme un mec pas hyper bien sous tous rapports ?

Merci (:
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Hors ligne Rémi

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Re : [Tictac 12.07.19] Désintégration du pardon
« Réponse #5 le: 19 juillet 2019 à 10:43:27 »
Citer
le fait qu'il prenne acte de sa fonction de narrateur ?
oui, c'est ça que je voulais dire que le narrateur se narre :)

et il narre qu'il narre :
Citer
Merde mais qu’est-ce que j’ai, aussi, à toujours tout ramener à la ville.
Citer
ça fait partie des choses à venir, des coups qui l’un après l’autre s’emploieront à me détruire la pas-jolie-mais-encore-respectable gueule que j’ai commencé à me dessiner depuis, quoi, dix pages.

On l'avait déjà, dans "fragments du plus faible" :
Citer
Maintenant, puisque je raconte tout ça bien après, et que j’ai compris certains trucs sur la vie, et que j’ai vu la petite Cota Borego sortir de l’immeuble un jour et qu’elle n’est pas revenue - encore, encore un nouveau truc sur la liste de ce qu’il faudra dire, parce que qui sinon ? -, je me sens coupable. Mais c’est ça que j’écris aussi, depuis que j’ai commencé à raconter Parade et les boites du désespoir, les commerces mojaves, les petits culs de Pelardo dressés à l’appel des balisards et le reste, Anselm et tout le reste présent et à venir, Cotacatama, le sandtruck au-dessus duquel s’érigeait menaçant le flamboyant Marteau de Dieu, c’est ça que j’écris : les fragments du plus faible, parce que le plus faible au bout du compte ce n’était pas le grand Mojave conduit de gré puis de force à Miracle Stadium, ce n’était pas la petite Cota traversant le trottoir en bas de chez elle.

Ce que je disais dans mon post précédent, c'était juste :
Citer
Exposer le narrateur "à contre champ", ça peut être casse-gueule. Si tu le fais, je pense qu'il faut que ce soit une constante dans un texte long. Que ça revienne. Ça peut pas arriver qu'une fois, à mon avis.
C'est bien donc ce que tu fais. Faudra être attentif au dosage de ça, je pense : ni trop (ça pourrait être lourd pour le lecteur), ni trop peu (ça sort le lecteur de la narration, avec cette prise de recul sur le bouquin que je suis en train de lire).

Voilà, juste une petite remarque à deux balles quoi ;)

++
(y a peut-être moyen de tictaquer samedi soir, si t'es toujours chaud-bouillant :) )

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Re : [Tictac 12.07.19] Désintégration du pardon
« Réponse #6 le: 20 juillet 2019 à 21:46:19 »
Ouip, ni trop ni pas assez. Je ferai au mieux (: A bientôt pour un autre morceau !
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