Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Kallax

Auteur Sujet: Kallax  (Lu 1772 fois)

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
  • Messages: 157
Kallax
« le: 30 Juin 2019 à 23:43:01 »
Enfin le moment est venu. Cela fait un moment que Marius s'y prépare, fébrilement, méticuleusement, comme pour un long voyage dans un pays exotique. Il a appréhendé tous les risques, il s'est documenté, il s'est équipé.
Aujourd'hui, il est rayonnant, il a rendez-vous avec lui-même, il sent qu'il emprunte un chemin de lumière, de réponses à ses questions.
Marius s'est installé au milieu du studio qu'il loue depuis quelques mois. L'aménagement y est pour le moins spartiate : un carton table, un carton chaise, des cartons de rangement, un matelas gonflable jeté sur un carton sommier, et un vieux tapis défraîchi.
Il vérifie une dernière fois qu'il dispose de tout le matériel: un tournevis plat et un cruciforme, avec une poignée en forme de poire recouverte de caoutchouc. Il a pris son temps pour choisir ce modèle, ergonomique et robuste. Un crayon, bien taillé. Un niveau à bulle qu'il a chiné dans une brocante, aux formes élégantes et cuivrées qui lui donnent un style très steampunk, et laissent présager une précision modérée. Mais entre le rêve et la métrologie, Marius préfère écouter son cœur. Enfin, un marteau, un modèle "américain" avec tête cylindrique et arrache clous, qu'il a choisi pour son esthétique : il lui évoque le film "the wall", d'Alan Parker.

Il sait qu'il aura probablement besoin d'aide. Aussi, il a prévenu ses proches, qui seront prêts à l'épauler, même s'ils ne comprennent pas l'importance que ce projet représente pour lui.

Après avoir vérifié son équipement, il dispose les colis cartonnés sur le vieux tapis mité qu'un arrière arrière grand-oncle aurait, selon la légende familiale, reçu en cadeau d'une douce princesse Turkmène. La légende avait pris l'eau lorsqu'on avait découvert sous la relique une étiquette Mondial Moquette. Ainsi paré, pas de risque que les précieuses pièces du grand puzzle ne se détériorent sur le carrelage.
Il révise une dernière fois les précautions qu'il devra garder à l'esprit. Il en a presque des vertiges, qui se dissipent lorsqu'il retrouve le numéro de téléphone qu'il pourra composer en cas de besoin.

Quelques semaines plus tôt, pour sa pendaison de crémaillère, les proches de Marius lui avaient offert un cadeau d'une utilité assez discutable pour aménager son nouvel appartement : une analyse de son ADN pour déterminer ses origines ethniques. Heureux mais perplexe, Marius, qui se sait et se sent latin depuis toujours, eût la stupéfaction de découvrir qu'il avait 18% de gènes d'origine suédoise. Cette découverte tourna vite à l'obsession. Ses recherches généalogiques n'apportant aucun indice sur une quelconque ascendance scandinave, il décida de se lancer dans un voyage immersif, pour tenter de ressentir vibrer au fond de son être l'écho de ses gènes suédois. N'ayant pas le budget pour se rendre à Stockholm, il décida de monter une étagère Ikea.

Marius se lance donc dans le déballage des colis et procède à leur inventaire: des planches découpées, peintes et prépercées, un sachet contenant vis, chevilles, équerres, une clé Allen, un étrange petit objet allongé en plastique noir, et des pastilles autocollantes.
Tout en ouvrant ses sens aux vibrations nordiques, il se saisit d'une des planches. Elle est blanche, douce, ferme, il la caresse doucement et sent l'émotion monter en lui comme une sève vigoureuse. Il ferme les yeux et approche son nez : les essences des forêts suédoises le transportent dans des sous-bois moussus peuplés de rênes, de lapins blancs et de créatures blondes qui dansent gracieusement au milieu de prairies inondées du soleil doré du solstice d'été.
Tout à son émotion, il dispose les quatres planches les plus longues sur le tapis, en se repérant sur d'infimes indices pour les positionner correctement. Il a focalisé toute son attention sur sa tâche, il sent qu'il maîtrise la matière et la manière.
Il se saisit du mystérieux objet en plastique noir, le tourne et le retourne entre ses doigts impatients en l'observant avec doute. Ce n'est pas déjà le moment de flancher. Il mobilise toutes ses forces et son intelligence, il peine, il souffre,  il gémit, il en appelle aux dieux du Nord, à Saint Maclou, au Roy Merlin, et soudain, le front fiévreux, les oreilles en feu, il a la révélation : l'artefact sert de prolongation au manche de la clé Allen, augmentant ainsi le bras de levier qui permettra d'atteindre un couple de serrage suffisant. Que c'est astucieux. Marius reconnaît l'héritage des peuples vikings, qui ont conçu il y a douze siècles ces extraordinaires drakkars qui faisaient d'eux les maîtres des mers.

Il commence l'assemblage: fixation des deux premières planches entre elles avec de longues vis au large et profond pas, qu'il tourne et serre à l'aide de sa clé Allen augmentée. Emmanchement de chevilles en bois, dans trois des petites planches carrées, chacune allant ensuite s'enficher dans l'équerre formée par les deux premières. Puis à nouveau des chevilles de bois, des planches qui s'ajustent et s'assemblent avec une précision horlogère. Le meuble prend forme petit à petit, et les émotions montent au rythme de l'accomplissement, de l'émergence du quadrillage parfait de l'étagère.

Marius s'interrompt et contemple son œuvre bientôt finie. Il est émerveillé par tant de pureté et de beauté issues de ses mains. Il sent que quelque chose de surnaturel le pousse à cette perfection. Ce ne peut être que ces fameux gènes suédois. Il en est désormais certain. Il reprend son travail, l'œil humide, le cœur battant sa cage thoracique. Vertiges de l'amour.
La dernière planche est désormais positionnée, non sans quelques difficultés pour bien faire entrer toutes les chevilles des planches transversales dans les trous pré-percés à cet effet. Mais l'intensité de l'effort présage celle du plaisir.

C'est le moment de conclure, la fanfare dans la tête de Marius est prête à interpréter une version banda brésilienne de "Du gamla, du fria", l'hymne national suédois. L'allumage du bouquet final de ce feu d'artifices émotionnel est en cours.

Il manque une vis.

Merde, il manque une vis !

C'est Ragnarök, la catastrophe cosmique !
Marius est désorienté, il fouille les restes d'emballage comme un dément, passe son appartement au peigne fin, se déshabille, retourne les poubelles, soulève, déplace, vide, recommence. Rien. Il manque une putain de vis. Le rêve sombre brutalement, par la main impitoyable d'un destin cruel. Les dieux ont abandonné Marius. Il tombe à genoux, prend sa pauvre tête dans ses mains désespérées, et sanglote bruyamment. C'est trop pour lui, il a craqué.

Marius est à terre, mais il n'est pas mort. Qui dit Ragnarök dit renouveau. Marius se relève, pantelant, reniflant. Il éponge sur son pauvre visage l'inondation de larmes, d'un rageux revers de manche, inspire à trois reprises, prend son guide de conversation suédoise et compose le numéro du support client. Une voix aimable et enjouée lui répond : "Bonjour Monsieur, Kévin à votre service, que puis-je faire pour v…
-...Hej fru! l'interrompt Marius sur un ton d'équarrisseur constipé, skulle du ha solskyddsmedel ? Y manque une vis !
Le brave, honnête et patient Kévin, après avoir pu extirper le fond du problème des éructations plus ou moins franco-suédoises de Marius, réussit à calmer le malheureux, à lui expliquer que "nos meubles sont conçus scientifiquement avec un coefficient de sécurité, qui leur permet d'avoir une robustesse à toute épreuve même s'il manque une vis", et finalement à le rassurer, puis le convaincre, puis le remobiliser pour terminer son œuvre : installer l'étagère et en faire usage. Kévin a manifestement un destin plus grand que le SAV d'Ikea.

Marius, regonflé à bloc, se fait aider d'un ami pour redresser, positionner l'étagère dans la grande pièce vide et la fixer contre le mur. La magie est retombée, mais l'étagère est en place, fière, droite, prête à accueillir sur ses tablettes la vie de Marius. Celui-ci y range consciencieusement ses livres, sa précieuse collection d'animaux en verre ainsi que sa vaisselle en porcelaine de Limoges.

Trois semaines plus tard, dans un fracas à réveiller le Walhalla, l'étagère s'écroula, brisant la collection de hiboux, la vaisselle et les rêves scandinaves de Marius.

« Modifié: 02 Juillet 2019 à 08:29:48 par Fred Pollux »

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
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Re : Kallax
« Réponse #1 le: 30 Juin 2019 à 23:46:33 »
J'ai donc relevé le défi d'écrire une notice Ikea. Pour que l'expérience soit complète, je suggère de lire ce texte en consultant la notice de montage "kallax", qui peut être téléchargée facilement et gratuitement. J'espère que cela vous plaira...

Hors ligne BAGHOU

  • Prophète
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Re : Kallax
« Réponse #2 le: 01 Juillet 2019 à 08:32:55 »
Un vrai moment de solitude pour l'homme. >:D :)

Je ris, désolée, ce n'est pas fair-play, mais cela remet un peu d'égalité. :noange:  Une seule petite vis vient à manquer et l'homme est dépassé. Misère  :P

Votre texte est bien ficelé et correctement calé entre 4 planches, il ne manque rien, même pas une petite vis. :)

Merci de m'avoir fait rire.



"La critique, art aisé, se doit d'être constructive." Boris Vian dans "Les chroniques du menteur".

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
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Re : Kallax
« Réponse #3 le: 01 Juillet 2019 à 17:49:39 »
Merci Baghou pour ton commentaire enthousiaste ! Hé oui, il faut si peu de choses pour que le monde des hommes s'écroule...

Hors ligne txuku

  • Calame Supersonique
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    • BEOCIEN
Re : Kallax
« Réponse #4 le: 01 Juillet 2019 à 18:33:35 »
Bonsoir

Un texte que j ai adore car il m a rappele des souvenirs !

Je n oublie jamais de me munir d une perceuse car il manque parfois des trous !
( qui apparaissent a la fin du montage )

 ;D ;D :D
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
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Re : Kallax
« Réponse #5 le: 01 Juillet 2019 à 23:05:03 »
Merci Txuku, très heureux si mon texte t'as fait plaisir.

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 038
Re : Kallax
« Réponse #6 le: 04 Juillet 2019 à 18:58:20 »
Quelle bravoure et quelle ténacité ...la génétique est toute à l'honneur dans ton implication stylistique et bricoleuse!
« Modifié: 04 Juillet 2019 à 19:40:13 par Feather »
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 038
Re : Kallax
« Réponse #7 le: 12 Juillet 2019 à 10:24:52 »
(erratum)
« Modifié: 12 Juillet 2019 à 13:06:02 par Feather »
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 038
Re : Kallax
« Réponse #8 le: 12 Juillet 2019 à 10:51:32 »
(erratum)
« Modifié: 12 Juillet 2019 à 13:05:28 par Feather »
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
  • Messages: 157
Re : Kallax
« Réponse #9 le: 12 Juillet 2019 à 21:03:55 »
Merci Feather, pour ton commentaire et tes "erratum" qui me laisse une saveur un peu énigmatique... En tout cas, mon "implication bricoleuse" fait effectivement le bonheur (hypocrite?...) de mon entourage.

 


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