Comme les ours ou les hérissons
J'ai vingt ans, mon jeune amour, toi vingt-cinq.
Maladroits mais confiants nous découvrons nos corps et nos disproportions.
Tu es mon immense, je suis ta minuscule.
Nous entrons dodelinant amoureux dans la vie adulte.
L'argent, le travail, notre politesse d'enfants, notre énergie de jeunes adultes, nos familles, notre amour...Naît un enfant de nos corps fertiles.
L'enfant que nous nous sommes fait est le plus beau de tous. Nous sommes à peine plus vieux que lui. Il est le centre, nous ses points cardinaux.
L’argent, le travail, l’inquiétude, la soumission sociale. La vie va vite. Elle nous cabosse.
Nos nuits sont la toilette que se font les chats. Chaque nuit nos retrouvailles reforment nos narcissismes.
Je sais qui je suis quand j'épouse tes formes. Notre intimité est l’endroit où se cacher.
J'aime l'odeur de ta sueur, ton regard bienveillant, ce rythme qui n'est qu'à toi, de nuits en nuits, la nuit devient refuge.
Un autre enfant de nous arrive un matin, aussi beau que le premier. Nous voilà famille, nous étions juste noyaux.
J'ai 25 ans ans mon immense, toi trente. Je suis ta minuscule. Tu me portes pleine, tu me portes vide, tu m'enlèves dans ton terrier et j’accepte.
Mais nous sommes des faibles.
Notre extraction sociale ? Notre politesse d'enfants ? Notre énergie de jeunes adultes mal employée ? Tous les deux nous traversons notre génération juste à côté du pouvoir, à peine à côté. Ce n'est pas faute de travail, d’études, d'efforts. C'est manque d'arrogance, d'opportunisme, d’ambition. C'est notre faute. Les années 90.
Sont-ce nos merveilleux enfants qui suffisent à notre joie ? Notre amour mirobolant peut-être?
Nous nous réparons chaque nuit dans notre atelier: je frôle ton corps qui encaisse, ton dos immense, tes biceps d'athlète, tes cuisses parfaites pour survivre au chaos du monde, tu frôles mon corps planisphère, alourdis ma légèreté, tu fixes mon errance.
Parfaitement ajustés, mon immense idoine, nous sommes Pompéï pour un instant d'éternité. Je suis la Corse qui se cale et s’endort dans un Golfe d’Ukraine tout juste à sa mesure.
Encore un enfant de nous qui roule un matin, beau comme les premiers. Des enfants qui nous aiment, nous nous aimons, et qui s'aiment, nous les aimons.
Notre vie est difficile, sans vraiment être cruelle, nos nuits font ce qu'elles peuvent, les plaies se rouvrent au matin. Ce que nous tolérons pour nous nous révolte pour eux. Nous devenons féroces, nous dodelinons amoureux, mais claudiquons aussi, plus que nous ne dodelinons.
Tu demeures mon immense, je suis ta minuscule.
L’ombre portée de ton immensité semble me cacher un soleil, je suis ton contre-jour.
Nos corps complices ne suivent plus nos têtes, notre politesse d'enfants, notre énergie mortifère de sujets cabossés. Tu me déséquilibres, je te freine.
J'ai trente-cinq ans, toi quarante, mon immense, et la nuit n'est plus assez longue pour que les corps s’apaisent. Nous nous aimons toujours aussi élégamment, aussi naturellement, la même évidence, jusqu'au dernier instant.
Et si tant d’amour faisait de nous des faibles? Nous l’avons pensé en même temps.
Nous nous sommes vus arriver à la même conclusion, en quelques jours, incapables de nous en dissuader l’un l’autre.
Je t‘ai vu lutter mon immense contre cette idée saugrenue, puis je l’ai vue triompher, comme elle triomphait en moi.
Trop amoureux pour être puissants, propriétaires, riches, impressionner un peu ? Trop amoureux et n’aimer vivre que comme des ours ou des hérissons, à l’échelle du besoin et au grés des saisons.
Nous nous perdons de vue, de nuit, d'étreinte, d'intimité.
Mon immense, j'ai sauté du bateau.
Mais toutes les nuits, je viens taper contre ta coque. J'ai changé d'eau, c'est un autre océan, je n'aime ni sa faune, ni ses courants. Sa houle n'est pas ta houle, ses lèvres n'ont pas ton goût, sa sueur pas ton acidité, son corps pas ta mesure. On aime d’autres, qui nous veulent beaucoup de bien, on ne leur veut aucun mal. Mais nous ne savions pas que nos peaux, nous ne la retrouverions pas sur d'autres.
J'ai quarante ans, toi quarante-cinq, déjà plus encore tous les deux.
Je suis ta minuscule qui traverse l'océan la nuit pour trouver le détroit qui me ramène à toi. Nos enfants intimes nous aiment, ils s'aiment, nous les aimons.
Peu importe notre âge, la vie nous a oubliés un peu, une roue tourne qui en écrase d'autres, qui s'aiment.
Ta géographie m'intéresse, elle m'obsède.
Je voudrais voir tes menus affaissements, tes glissements, ton vieillissement.
Que tes mains resserrent encore ma taille et ta force me soulève. Que tu m'enlèves et m'emportes dans ton lit comme dans un trou de terre où nous nous affairons, pour préparer un bel hiver, comme font les ours, les hérissons, maintenant que nos enfants intimes peuvent se passer de nous un hiver.
Je prépare le trou, je le creuse à la main, qui sait avec qui nous passerons cet hiver? Qui sait si au bout de ma galerie ne commence pas ta galerie ?
Qui sait si de nos merveilleux enfants et leurs immenses et minuscules ne rouleront pas des petits qui nous trouverons dans notre terrier, en revenant de l’école pour le gouter ?
Toi vieil immense, moi minuscule, vieille. Sans pouvoir ni biens, mais dodelinant d’amour.