C'est une nouvelle de moins de 10 000 mots, pas grand-chose donc, mais postée ici parce qu'elle se découpe en six parties bien distinctes.
J'en suis assez contente parce que j'aime bien ces personnages. C'était aussi la première fois que je commençais une histoire sans vraiment en connaître la fin, qui n'arrêtait pas de changer ^ ^. Du côté des thèmes, rien de bien révolutionnaire. J'y ai mis un peu plus d'un mois. Bonne lecture !
***
Un bref sifflement dans la nuit ; le train ralentit imperceptiblement. Frissonnante, je colle mon front à la vitre sale - l’obscurité à perte de vue. Je reboutonne mon manteau, prends mon sac à dos et m’approche des portes. Le wagon, qui s’est vidé lentement au cours des deux heures passées à sillonner la campagne, est presque désert. À chaque cahot, les rideaux miteux tressautent, sinistres. Dans un crissement désagréable, la rame s’immobilise. Je me bats quelques secondes avec la porte avant de pouvoir sauter sur le quai. Terminus.
Le froid me saute à la gorge. Je m’arrête un instant pour respirer l’air de la nuit, l’odeur de la neige qui va bientôt tomber. Des voyageurs traversent déjà les rails, le chef de gare serre la main du conducteur par la vitre de sa cabine. Je jette un coup d’œil autour de moi : personne n’attend de ce côté de la voie. Je traverse, contourne la gare, et trouve la petite place déserte.
Justin a dit « Attends que je vienne te chercher ». Il a insisté. Je souris à part moi en commençant à descendre la route qui mène au village. Bien qu’il ne soit pas très tard, la longue nuit d’hiver est tombée depuis plusieurs heures, et il fait froid : pas question que je l’attende ici. Je lui confierais ma vie sans hésiter, mais espérer qu’il se souvienne d’un horaire de train relève d’une foi aveugle et ridicule. De toute façon, je connais le chemin par cœur.
Un quart d’heure plus tard, j’arrive devant la porte de mon cousin. Les fenêtres de la maison sont allumées, je sonne. Des pas se rapprochent et le battant s’ouvre.
« Margot ! »
J’ai à peine eu le temps d’ouvrir la bouche qu’il me saute au cou. Le nez dans une de ses épaules, je marmonne une salutation, tapote son dos et commence à le pousser vers l’intérieur, vers la chaleur - ce dément est en tee-shirt. Il se laisse faire, puis me lâche et attend que je lui tende mon manteau pour l’accrocher. J’enlève mes chaussures et les jette sous l’escalier.
« Ton train a eu de l’avance ?
- Non… »
J’éclate de rire devant son air coupable. Puis je détache le pendentif que je porte au cou ; avec un regard entendu, il l’accepte et me tend sa bague. Nous avions pris l’habitude, adolescents, de les échanger ainsi, pour tromper l’absence quand nous nous voyions rarement. La situation a changé et même si nous sommes moins tourmentés à présent, j’aime porter la chevalière. Elle est à la taille de mon cousin, mais il a les doigts si fins qu’elle me va parfaitement.
« Il fait froid, dans ton pays, Justin.
- Oui. Bienvenue dans mon palais des glaces. »
La maison est une ancienne ferme avec des murs épais et un dédale de chambres et de couloirs. Nous allons au salon où je retrouve ses grands-parents, avec qui il vit. Pendant que je leur donne de mes nouvelles, le dos tourné vers la cheminée et le feu ronflant, Justin s’affaire dans la cuisine. Il apporte pour eux deux tasses de tisane brûlante, puis nous montons à l’étage, moi chargée de mon sac, lui d’un lourd plateau.
« Tourne à droite. On va dormir dans la petite chambre d’amis. Elle est au-dessus de la cheminée, il fait plus chaud. »
J’obéis et pousse la porte ; comme dans toutes les pièces de la maison, les meubles - une grande armoire, deux lits parallèles - sont en bois poli. Aussitôt entrée, je caresse Dame, le chat, roulée en boule sur un édredon. Justin pose le plateau sur la table de chevet : il y a deux bols de soupe avec du pain et des couverts, du lait chaud au miel, des parts de gâteau et une bouteille d’eau pour la nuit.
Nous nous asseyons sur un lit et commençons à manger en discutant. Je ne suis pas venue depuis plusieurs mois, et nous passons un moment à échanger des banalités sur les cours, son lycée et mon université, le nouvel appartement dans lequel j’ai emménagé. Je n’avais pas mesuré à quel point il me manquait encore, malgré l’habitude de la distance, et l’entendre dire que tout se passe bien est un vrai soulagement. J’écoute les dernières nouvelles des jeunes du village, avec qui je jouais quand j’étais enfant, même si je suis sûre que la plupart m’ont oubliée. Au bout d’un moment, je tente de l’aiguillonner pour l’amener à me parler de ses amours - ce bourreau des cœurs est tellement maladroit que je tiens toujours à connaître ses histoires de bout en bout - mais il semble étrangement réservé sur le sujet. Je n’insiste pas tout d’abord, engloutis les dernières bouchées du gâteau aux pommes (« Il est délicieux. Décidément, Justin, tu es bonne à marier. ») et commence à sortir des affaires de mon sac. Je me mets en pyjama et me glisse dans le lit ; les draps sur lesquels j’étais assise sont tout chauds. Justin s’installe confortablement près de mes jambes ; il me tend une tasse de lait tiédi et sirote la sienne pendant que je m’adosse aux nombreux oreillers de la tête de lit.
« Alors, qu’est-ce qu’on fait demain ? »
Il ne répond pas tout de suite, avale une gorgée de lait. D’habitude, je le suis quand il sort avec des amis, ou nous traînons dans le village, marchant parfois jusqu’aux lacs pour nous baigner. En hiver, il nous arrive encore de nous battre dans la neige comme des enfants, de rentrer trempés et de nous installer devant la cheminée.
« Je devrai te laisser demain après-midi, j’ai un rendez-vous que je n’ai pas pu déplacer. Je suis vraiment désolé… »
Je lui réponds que ce n’est pas un problème, que j’ai amené de quoi m’occuper, mais ne peux m’empêcher de sentir une pointe d’inquiétude. J’ai reconnu la gêne qu’il avait auparavant, quand il faisait une thérapie, et je me demande depuis combien de temps il éprouve le besoin d’y retourner. Je décide d’attendre qu’il m’en parle. Il me sourit néanmoins, d’une façon étrange. Je comprends, juste avant qu’il ouvre la bouche, que ce qu’il s’apprête à dire n’a rien à voir avec le rendez-vous de demain.
« En fait, tu ne seras pas toute seule. Je… voudrais te présenter quelqu’un. »
Son visage se fend d’un sourire béat. Je suis un instant émerveillée : jamais je ne lui ai vu une telle expression. Il a l’air vaguement embarrassé mais surtout très fier, et presque heureux. Je lui lance un oreiller en me moquant du fard qui rosit ses joues, et lui ordonne de m’en dire plus. Il commence par feindre la timidité ; je sais que ça ne durera pas.
« Tu ne la connais pas, je l’ai rencontrée cette année, au lycée. Je pense que tu l’aimerais bien. Je veux dire qu’elle est plus intelligente que les autres filles, plus mature aussi. Et quand elle a su que tu venais, elle m’a dit qu’elle voulait absolument te voir.
- Comment elle s’appelle ?
- Abigail. »
Je hausse les sourcils : le prénom est rare. Je suis curieuse de la rencontrer ; j’ai l’habitude de voir Justin avec des filles plus jeunes que nous deux, qu’il attire comme des papillons mais qui me sont toujours antipathiques. Libéré d’un poids, il me parle d’elle plus librement, et je l’écoute, heureuse pour lui : c’est la première fois que je le vois parler ainsi d’une fille, comme s’il était fier d’elle, et souhaitait vraiment que nous nous entendions bien. Il me fait la liste de nos points communs, dit qu’il lui a montré mes dessins et qu’elle les a aimés. En l’écoutant, je finis ma tasse, la pose sur la table de nuit et m’enfonce un peu plus sous les couvertures. Au bout d’un moment, il se lève et commence à déambuler. Il arrange la vaisselle sur le plateau, fait quelques allées et venues en ramenant des vêtements de sa propre chambre, son réveil qu’il branche et pose au pied du lit ; il se met en pyjama tout en se brossant les dents, arrache Dame à son édredon pour la poser contre mes pieds, retourne à la salle de bains ranger son dentifrice. Il me pose des questions de temps en temps, auxquelles je réponds d’une voix endormie en le regardant s’agiter. J’aime sentir sa présence et la lumière allumée pendant que je flotte entre la veille et le sommeil, recroquevillée dans le creux chaud du matelas. Elles ont quelque chose de rassurant ; je songe qu’ici plus qu’ailleurs je me sens en sécurité, et laisser Justin veiller sur moi me permet de poser un fardeau que je n’avais pas conscience de porter. Au bout d’un moment il arrête de gigoter, se penche sur mon lit et m’embrasse sur le front ; le « bonne nuit » que je marmonne est quasiment inaudible. Quand il éteint la lampe, un clair de lune enneigé se faufile dans la chambre.
***
Il fait déjà jour quand je me réveille ; le chat est parti et Justin dort encore à poings fermés. Je profite un instant de la chaleur du lit puis me glisse hors des draps. J’enfile ses pantoufles - j’ai oublié les miennes - et descends à la cuisine en emportant le plateau. Ses grands-parents sont déjà levés ; je fais la vaisselle et déjeune en leur compagnie, puis j’aide sa grand-mère à préparer le repas. Contre toute attente, je réussis à faire monter la mayonnaise qu’elle me demande de faire ; le gratin de légumes qu’elle a mis au four répand une odeur alléchante dans tout le rez-de-chaussée, et je songe que cette famille a dû hériter d’un don pour la cuisine.
Justin se lève juste avant midi ; il a les joues encore rougies quand sa grand-mère nous demande de dresser la table. Le repas est animé, on parle du froid plutôt inhabituel de l’hiver ; les canalisations d’un voisin ont gelé, un autre n’a pas pu faire démarrer sa voiture ce matin et il est venu boire un café au lieu de partir travailler. Après une clémentine chacun, nous prenons nos manteaux pour sortir.
Abigail habite dans une maison récente, à cinq cent mètres de celle des grands-parents de Justin. Il m’amène jusqu’au coin de la rue, me la désigne et déclare qu’il doit partir de l’autre côté pour aller à la gare. J’essaye de paraître décontractée quand je lui dis « À plus tard ! » mais je me sens nerveuse : j’aurais préféré qu’il m’accompagne jusqu’au seuil.
Devant la maison, je cherche où sonner, puis, avec le sentiment d’être ridicule, je me décide à taper au carreau de la porte. Je suis tout de suite frappée par la beauté de la jeune fille qui m’ouvre : elle est un peu plus petite que moi, très maigre, avec des cheveux noirs et lisses, la peau pâle et de grands yeux cernés. Son visage se fend d’un sourire jusqu’à ses fossettes saillantes.
« Margot ? Je t’attendais. Justin n’est pas avec toi ?
- Il m’a juste montré comment venir. Je pense qu’il passera tout à l’heure. » Je me demande ce qu’elle sait du rendez-vous de Justin mais elle hoche la tête comme si elle n’y accordait pas d’importance. Elle a l’air tellement enthousiaste de me voir que je me sens tout de suite un peu plus à l’aise. Toutes les portes du vestibule sont fermées ; une fois à l’intérieur, je la suis dans l’escalier. Nous montons deux étages et arrivons dans une vaste mansarde aménagée : un grand lit, une porte entrouverte sur une salle de bains, une petite cuisine dans un coin. Abigail m’explique que les propriétaires de la maison ne sont pas ses parents, qu’elle loue simplement le dernier étage et garde leurs enfants de temps en temps. Elle me demande de lui parler de ce que je fais et me pose plusieurs questions sur mes études ; pour sa part, elle est dans la classe de mon cousin depuis cette année mais nous avons le même âge. Tout en bavardant, elle nous prépare de la tisane. Nous nous installons sur le canapé devant une table basse, discutant comme deux vieilles amies. Je me demande comment Justin a su que nous nous entendrions si bien et je m’en réjouis ; elle me plaît beaucoup.
« Ça te dérange si je brûle du papier d’Arménie ? »
Je secoue la tête en buvant une gorgée de tisane. Elle est étrangement épicée et je n’arrive pas à déterminer ce qui la compose ; il y a de la menthe, mais c’est tout ce dont je suis sûre. Abigail vide les cendres d’une soucoupe par le velux puis la rapporte, elle plie en accordéon une lamelle du papier et l’enflamme. Presque immédiatement, des volutes de fumée blanche se mettent à monter dans la pièce ; je respire leur odeur apaisante.
« Je préfère ça à l’encens, explique-t-elle, même si ça brûle plus vite.
- Qu’est-ce qu’il y a, dans la tisane ? » Je n’ai pas pu m’empêcher de le lui demander, et elle me regarde en souriant, visiblement ravie de ma curiosité.
« Tu aimes ? J’ai cueilli les plantes cet été et je les ai fait sécher moi-même. Elles sont calmantes, donc ne t’inquiètes pas si tu somnoles un peu. J’en bois surtout pour me détendre.
- Justin aussi ? » Malgré sa mine confiante, je suis vaguement angoissée. Somnifère - la sensation de mes veines se refroidissant lentement s’impose à moi et je la repousse. Je me sermonne mentalement de me montrer si méfiante, mais elle n’a pas l’air vexée ; au contraire, ma question l’amuse.
« Non… il n’a pas besoin de ça pour être dans son monde. »
C’est vrai : il est toujours tellement serein que j’ai du mal à l’imaginer en train de perdre son calme. Il peut passer une heure assis sur la terrasse à prendre le soleil avec une limonade, ou à caresser le chat ; et quand je m’agace de sa lenteur, il me répond avec simplicité « Je ne suis pas pressé ». Il me rappelle la tranquillité des personnes âgées, et vivre avec ses grands-parents est manifestement ce qui lui convient le mieux.
Comme l’a prédit Abigail, je commence à avoir les paupières lourdes, et me déplace sur le canapé pour chercher une position plus confortable. Les jambes repliées contre moi, je fais face à la jeune fille, qui tient la conversation sans difficulté. Curieuse, je lui demande pourquoi elle vit seule.
« Tu connais les foyers de l’enfance ? »
J’acquiesce ; la plupart des amis de Justin vivent en foyer. Si elle est gênée que je lui pose cette question, elle ne le montre pas.
« Mon père a toujours été un drogué… J’avais le droit de le voir quand j’étais petite, mais ma mère nous interdisait de vivre avec lui. Je ne me suis jamais entendue avec elle et mon beau-père, et quand j’ai eu douze ou treize ans j’ai commencé à la frapper. Un jour j’ai battu ma grande sœur jusqu’à ce qu’elle se mette à pleurer et à saigner du nez. Alors j’ai demandé un placement, pour moi, et mon petit frère. »
Je hoche la tête stupidement. Je regrette presque d’avoir posé la question, et me le reproche : j’aurais dû me douter de quelque chose dès le début et me montrer moins curieuse. Elle remarque mon trouble, me sourit et pose une main sur ma joue pour me rassurer. Je n’ai jamais vu une fille aussi maigre. Et belle. Elle continue :
« Mon frère n’a pas voulu quitter la maison. Et un placement, ça ne s’obtient pas en si peu de temps. J’ai fait une fugue, je suis revenue, je suis partie une fois de plus et c’est la police qui m’a retrouvée. Je n’allais plus à l’école depuis deux ans… Je suis restée au foyer jusqu’à mes dix-huit ans, sans demander de famille d’accueil. Une fois majeure, j’avais le droit de partir. J’ai travaillé cet été pour mettre de l’argent de côté, et j’ai cherché une chambre autour du lycée. Comme tu le vois, j’ai eu de la chance : ici, je m’occupe des enfants comme si j’étais fille au pair, et c’est déduit du loyer. »
Gênée, je veux avaler une gorgée de tisane pour me donner une contenance, mais ma tasse est vide. Abigail éclate de rire, lâche ma mèche de cheveux qu’elle tortillait, et prend la théière pour me resservir. Pendant que je souffle sur le liquide, elle fait brûler une deuxième lamelle de papier.
« Tu n’as pas à t’en vouloir de m’avoir demandé, tu sais. Je m’en sors mieux que la plupart des gosses ; moi, j’arrive à vivre avec.
- Tu m’as un peu prise de court…
- Désolée, dit-elle, et je sens qu’elle est sincère. Je pensais que, comme tu es si proche de Justin, tu l’aurais plus ou moins deviné. C’est aussi pour cela qu’il voulait nous présenter l’une à l’autre : il était persuadé qu’avec toi, je pouvais bien m’entendre.
- Pourquoi avec moi ?
- À cause de sa mère. À cause des jeunes du foyer aussi, il m’a dit que tu les connaissais.
- Quelques-uns.
- Il a dit aussi que toi non plus, tu n’as pas toujours été bien. »
Je détourne le regard ; je n’ai pas envie d’entendre ça, même si je comprends que Justin en ait parlé à quelqu’un - ce genre de secret est étouffant, on ne peut pas le garder pour soi. Elle ne veut pas insister ; quand elle continue à parler, elle ne s’adresse pas vraiment à moi, murmure en regardant dans le vide :
« Tu sais, j’ai grandi en croyant que c’était normal de perdre un ami de vue parce qu’il avait fait une fugue, et de toujours ignorer ce qu’il était devenu. Je me demandais souvent si l’un ou l’autre vivait encore ou s’était suicidé. Et cet été, en travaillant, j’ai rencontré d’autres gens, qui avaient grandi ailleurs, certains qui ne savaient même pas ce qu’est un foyer. J’ai eu l’impression qu’ils avaient été protégés, qu’on les avait gardés en sécurité, et pas nous. Tu le penses aussi, n’est-ce pas ?
- Oui. » Je m’entendais bien avec les amis de mon cousin, ceux que je voyais rarement. Des orphelins, des fugueurs, des dizaines de gamins perdus qui passaient le temps en traînant dans les alentours ; en grandissant, des filles qui me confiaient qu’on les battait - pourtant elles préféraient affronter les coups, plutôt que la solitude. Mais une solidarité sans bornes, leur optimisme dans une vie toute noire, des éclats de rire au bord d’une route où l’on partageait une bière volée. Il était plus facile de m’ouvrir à eux qu’aux gamins avec lesquels j’allais à l’école, sûrs de leur avenir, ceux qui pouvaient encore accorder leur confiance à quelqu’un sans difficultés. Il y a un gouffre immense entre ces deux mondes.
Abigail allume une nouvelle flamme de papier d’Arménie ; la fumée me brûle les yeux et la gorge ; j’ai envie de partir. Elle m’inspire une confiance presque irrésistible, et pourtant côté d’elle je me sens nue et vulnérable comme si son regard pouvait me passer au travers. Elle glisse sa main aux doigts squelettiques dans la mienne.
« Je suis désolée de t’avoir gênée, répète-t-elle. Justin me l’avait dit : tu aimerais que tout le monde soit heureux. Il dit qu’il ne connaît personne de plus dévoué que toi. C’est bien. »
Le portrait que mon cousin a fait de moi me fait hausser les sourcils. Abigail se met à parler de sujets moins sensibles avec un soudain enthousiasme qui ne tarde pas à me contaminer. Le malaise qu’elle a réveillé en moi est toujours là, tapi au fond de mes entrailles, mais je parviens à l’écarter pour un moment. Justin nous rejoint bientôt ; anesthésiée par la tisane et la fumée entêtante, je somnole, appuyée contre son épaule.
« Réveille-toi, Margot. On va à la fête. »
J’ouvre les yeux, prête à affirmer que je ne dormais pas, mais ma bouche est pâteuse et le coin de ciel que j’aperçois derrière le velux est noir. L’air que je respire est lourd, suffoquant.
« Quelle fête ? »
Justin écarquille les yeux avec une expression coupable.
« Désolé… J’ai oublié de te le dire. Coline nous a invités ce soir.
- J’admirerai toujours ta prévoyance, Justin. »
Abigail éclate de rire et m’ébouriffe les cheveux, puis elle se lève d’un bond et commence à préparer son sac. Je m’étire de toute ma longueur pour me réveiller et lui emboîte la pas. Cette soirée me réjouit : je n’ai pas vu Coline depuis des années.
***
Nous sommes partis tôt pour pouvoir attraper un train. Coline habite en ville, c’est-à-dire près du foyer, du lycée et de l’hôpital ; cela n’empêche pas l’endroit d’être très petit, et nous arrivons tout juste à nous faufiler dans un des seuls magasins, sur le point de fermer, pour acheter une ou deux bouteilles. Abigail me tient par la main depuis que nous avons quitté sa maison. L’air frais et ses odeurs hivernales m’ont réveillée, et c’est aussi excitée qu’elle que j’arrive devant chez Coline. Quand elle nous ouvre la porte, quelques personnes sont déjà à l’intérieur, mais le plus gros des invités habite dans le coin et arrivera plus tard. Je compare mentalement la jeune fille au souvenir que j’ai d’elle : à dix ans, on coupait ses cheveux bruns très court, elle était timide et paraissait toujours mal à l’aise. Maintenant, de lourdes boucles auburn descendent jusqu’à ses épaules ; elle est très légèrement maquillée et porte une marinière sur un jean délavé. Elle ne m’a pas oubliée : pendant que Justin et Abigail partent s’installer sur un canapé, elle me propose de l’aider en cuisine pour les préparatifs de dernière minute.
Régulièrement, des ados arrivent, nous saluent, me demandent qui je suis. Ils se souviennent de moi ou non, déposent une bouteille d’alcool sur la table, décapsulent une bière et repartent au salon. Je discute avec d’anciennes connaissances en sortant du four les dernières pizzas, avant d’en couper des parts. Coline a ouvert une bouteille de vin de groseille qu’elle cache sous la table et dans laquelle nous buvons à tour de rôle ; il n’y en a qu’une et nous la gardons jalousement. Très sucré, le vin me monte rapidement à la tête, et nous ne tardons pas à partir de grands rires ivres, appuyées l’une sur l’autre. Quand la dernière goutte a été bue, je farfouille dans les bouteilles, un peu euphorique ; je ne cesse de me répéter que je suis ravie d’être là. Les autres ont l’air d’avoir l’habitude de faire la fête ici, ils se servent tranquillement en pizzas et boissons pendant que Coline, absolument confiante, part danser au salon. Je déniche de quoi faire une Margarita, remplis deux verres et quitte la cuisine.
Les personnes ivres ont des réflexes étonnants quand il s’agit de ne pas renverser une goutte de liquide. Une partie de moi s’admire sérieusement tandis que je me faufile entre les corps chauds agglutinés. Je m’avance sans vraiment savoir où je vais, jusqu’à ce que Justin m’intercepte. Il prend l’un de mes verres et commence à le siroter, un bras serré autour de mes épaules dans un geste protecteur. Pendant un moment, je reste debout sans penser, sans rien faire que savourer sa présence contre moi et la Margarita glacée qui descend dans ma gorge. Il se baisse et me chuchote à l’oreille :
« Tu n’aurais pas vu Abby ? »
Je secoue la tête, le sens soupirer. Après quelques secondes, il engloutit le reste de son verre, lâche mes épaules et s’éloigne, probablement pour la chercher. J’ai envie de le suivre. À chaque fête où je l’accompagne, nous restons ensemble main dans la main, ou dansons jusqu’à ce que toute la maison se soit endormie ; alors, l’esprit encore un peu embrumé par l’alcool, nous parlons, allongés par terre, jusqu’au petit matin. Mais cette fois, quelque chose dans son attitude m’en dissuade. Je pars dans la direction opposée, me retrouve dans la cuisine, m’apprête à rebrousser chemin, puis je l’aperçois : une silhouette est appuyée à un mur du couloir, derrière la porte entrouverte. Malgré la pénombre, je reconnais Abigail ; elle est la seule ici à porter un bustier. Ses épaules blanches tremblent dans l’obscurité. Intriguée, je la rejoins.
« Justin te cherche.
- Je sais. »
Sa voix s’est brisée ? Elle relève le visage et je le vois inondé de larmes ; d’un geste dont je suis incapable lorsque je suis sobre, je l’attire vers moi. Elle s’agrippe comme une naufragée, sans pleurer. Stupéfaite, je tente de la réconforter en bafouillant. J’ai l’impression qu’elle met toute sa force dans cette étreinte, et pourtant elle est tellement frêle que je pourrais casser tous ses os sans difficulté.
« Calme-toi, Abby. Tu as dû boire un peu trop. Viens, on va chercher Justin.
- Désolée… »
Elle me lâche, sèche ses yeux nerveusement et je remercie le ciel qu’elle ne soit pas maquillée. Avant que je ne puisse ajouter un mot, elle me demande :
« Qu’est-ce que tu bois ?
- Une Margarita. Tu en veux ?
- Oui.
- Avec ou sans citron vert ? »
Ma question lui arrache un petit rire, et elle fait un vague mouvement de la main pour indiquer qu’elle s’en fiche. Je lui laisse un moment d’intimité et retourne à la cuisine en m’appuyant contre le mur. Je fronce les sourcils : l’alcool est monté trop vite et trop fort, ou alors je n’ai pas eu conscience de la quantité que je buvais. Tout en préparant le cocktail, je croque dans des rondelles de citron amer en espérant me dégriser. Finalement, un coup d’œil vers le couloir m’apprend qu’Abigail a encore disparu. Je retourne au salon et la chaleur m’empêche de respirer correctement ; quand j’arrive à me dégager du gros de la foule et à m’appuyer au mur, la pièce commence à tourner. Je me laisse glisser au sol, la tête entre les genoux, en essayant de reprendre mon souffle.
« Ça va, Margot ? »
Je n’ose pas lever les yeux tout de suite. Où est Justin quand j’ai besoin de lui ? Quelque chose martèle les bords de ma conscience sans que je puisse le saisir ; je n’arrive pas à me souvenir de ce que je suis venue chercher. J’enfonce mes ongles dans ma peau mais je suis incapable de sentir la douleur. Je me mords les lèvres sans effet, jusqu’à ce que quelqu’un crie mon nom en me remettant violemment sur mes pieds.
Une vague de vertige me heurte de plein fouet. Ce n’est pas Justin mais Coline, l’air vaguement inquiète, plutôt désorientée. Je lui fourre mon verre dans les mains et lui explique que je vais prendre l’air. Quand j’aperçois mon cousin près de la porte, le soulagement me submerge, sans que j’en connaisse la raison. Je veux lui demander de m’accompagner, de rester avec moi, mais avant de l’avoir atteint, je réalise qu’il est avec Abby. Il la serre contre lui désespérément, sans me voir. Son regard est fixé sur le sol et il a les larmes aux yeux ; l’expression de son visage me bouleverse. Je saisis un manteau au hasard avant de sortir sur le perron. Là, je me recroqueville sur une des marches, en attendant que mes entrailles cessent de se tortiller.
« Ah, voilà la première malade de la soirée. »
Malgré l’ivresse, j’ai entendu la porte s’ouvrir et se refermer derrière moi, et les pas de quelqu’un se rapprocher. Je ne reconnais pas la voix. L’inconnu s’assoit à mes côtés pendant que je marmonne un « Je ne vais pas vomir » ; même à mes oreilles, cela ressemble plus à une prière qu’à une affirmation. Il rit un peu. Je respire profondément pendant plusieurs minutes avant de pouvoir tourner la tête vers lui, mais je ne l’ai jamais vu. Les jambes étendues, il regarde le ciel, parfaitement à l’aise dans l’air glacé de la nuit d’hiver, alors qu’il n’a qu’une fine chemise.
« Tu es fou de sortir comme ça.
- Tu portes mon manteau.
- Oh… pardon.
- Mais tu peux le garder.
- Merci. »
Pendant un long moment cela reste notre seul échange. Le froid me fait du bien et la nausée s’estompe, mais je ne suis pas calmée pour autant. J’essaye de ne pas en vouloir à Abby. Une partie de moi est peinée par mon incontrôlable jalousie, alors que, tout au fond, je sais qu’elle est responsable de ce qui s’est passé - l’inquiétude de Justin, tout à l’heure, était déjà inhabituelle, mais jamais avant ce soir je ne l’avais vu aussi perdu. Inconsolable. C’est sa faute et je n’arrive pas à l’excuser. Quand je me redresse avec un long soupir, l’autre me jauge du regard et me demande si ça va mieux. Ce n’est pas le cas, mais je hoche la tête.
« Alors, veux-tu bien regarder dans ta poche droite et me filer le paquet de cigarettes ? Tu seras gentille. »
Je m’exécute, et refuse la cigarette qu’il me tend. Avec un haussement d’épaules, il allume la sienne. Je remarque que ses bras tremblent violemment. Il se lève et je ne peux m’empêcher de le suivre des yeux avec inquiétude. Il s’en rend compte, me dit qu’il va seulement chercher un manteau, et revient effectivement au bout d’une minute.
« Merci de me tenir compagnie, dis-je sur un ton pitoyable.
- Pas de quoi. C’est toi qui est venue avec Justin ? »
J’acquiesce. Il continue :
« Je m’appelle William.
- Enchantée. Margot. »
Jamais la perspective de faire la connaissance de quelqu’un ne m’a paru aussi futile, dénuée d’intérêt. Pourtant, je soupire, chasse Justin de mes pensées ; puis c’est avec toute la bonne volonté du monde que j’engage la conversation avec mon compagnon nocturne.
***
« On dirait que ça s’est calmé, à l’intérieur. »
Comme Will, je tends l’oreille : la musique s’est tue. Quelques bribes de conversations nous parviennent, mais elles ne ressemblent en rien aux éclats de voix de tout à l’heure. Nous nous relevons et je suis surprise de trouver cela difficile ; j’ai l’impression que le froid a pénétré mes os sans que je m’en sois rendu compte. Je plonge mes doigts engourdis dans ma poche et en sors mon portable.
« Il est cinq heures du matin.
- Tiens, je n’ai pas vu le temps passer, répond-il. Mais j’ai sommeil. »
Il passe devant moi, et je lui emboîte le pas. Au salon, la majorité des invités a disparu, mais je comprends en voyant William monter les escaliers qu’ils sont simplement partis dormir à l’étage. Coline m’intercepte avant que je ne le suive, elle me demande où j’étais et si je vais mieux. Je la rassure et décide de l’aider à ranger la maison avant d’aller me coucher. Le plus gros est déjà fait : un sac poubelle au milieu de la pièce est rempli d’assiettes en carton et de gobelets en plastique, les quelques verres qui ont été utilisés sont dans l’évier avec les plats des pizzas. J’aide, dans la cuisine, à mettre les bouteilles vides dans une caisse et à rassembler les autres. Quand je retourne au salon, je remarque, étonnée, que la demi-douzaine de personnes qui n’est pas partie dormir s’est assise par terre, en cercle, comme dans l’attente de quelque chose. Justin, que je n’avais pas aperçu jusque-là, est pelotonné dans un coin du canapé, assoupi, et je m’assieds à ses côtés. Ma présence le réveille ; il regarde autour de lui et attrape ma main d’un geste égaré, avant de soupirer profondément. L’absence d’Abigail me soulage et m’inquiète à la fois.
Tous les regards sont braqués sur Coline quand elle revient dans la pièce avec une bouteille que je n’avais pas vue, une petite fiole et un verre. Elle les pose par terre et s’assied avec les autres pour clore le cercle. Leur silence et leur attention me font penser à un rituel. Deux dés et un gobelet rejoignent le centre ; je n’ai pas vu qui les y a posés. Coline vide le contenu de la fiole dans la bouteille ; elle semble s’apprêter à parler, s’interrompt et me regarde.
« Tu veux jouer, Margot ? »
Je jette un coup d’œil à Justin, mais ce qui se passe ne l’intéresse pas. Je dégage ma main, délicatement, pose la sienne sur son genou et prends place dans le cercle.
« On joue à quoi ?
- Au jeu de la vie. C’est comme le Mexicano ; tu connais ?
- Le Mexicain, avec les dés ? Oui.
- Pas besoin de t’expliquer les règles, dans ce cas. »
Elle sourit, une lueur étrange dans le regard, brasse les dés dans le gobelet et le retourne sur le sol. Elle les regarde, annonce un nombre et les fait glisser vers sa gauche. C’est un jeu de bluff où l’on surenchérit sur le joueur précédent ; le menteur pris en flagrant délit doit boire, et la chaîne continue. Il m’est familier, mais je suis surprise qu’il close la soirée ; généralement, c’est plutôt une façon d’engager les festivités.
Trois personnes boivent avant qu’un lancer malheureux ne m’y condamne ; je laisse Coline me servir un fond de verre, et l’avale cul-sec. La boisson n’est pas alcoolisée.
Pendant un instant, je regarde bêtement le verre vide, attendant la brûlure de ma gorge, la chaleur le long de ma poitrine, mais il n’y a rien. Ce n’était que de l’eau gazeuse. Devant mon air perplexe, les autres joueurs sourient. Coline reprend le verre en me lançant un regard énigmatique. La personne à ma gauche brasse déjà les dés et le jeu continue. Quelque chose m’échappe. Je regarde les invités tour à tour, essaye de comprendre pourquoi ils jouent avec de la limonade, et boivent pourtant leur verre avec un air de défi lancé à la cantonade. Ma distraction me fait perdre deux fois de suite, et à chaque fois, le cercle est parcouru d’un murmure qui me paraît de plus en plus effrayant.
Ce n’est qu’au quatrième verre que je demande :
« Qu’est-ce qu’on boit ? »
Justin se redresse un peu sur le canapé et fronce les sourcils. Il regarde Coline avec un air de reproche, et elle hausse les épaules à son intention.
« De la digitaline », répond-elle si bas que je dois me pencher pour entendre. Elle ajoute, toujours aussi doucement, « C’est du poison. »
Je me redresse avec un rire nerveux, prête à accepter la farce, même si je ne l’apprécie pas. Mais les autres restent impassibles. Il me faut quelques secondes pour réaliser ce qui se passe, et mon expression doit se décomposer, car l’un des garçons a un geste vers moi, et même Coline paraît troublée. Puis elle reprend son masque imperturbable de maîtresse du rituel, et j’ai l’impression que ses mots sont une litanie cent fois répétée :
« Tu joues au jeu de la vie. Il y a une vie par bouteille que nous partageons : assez de digitaline pour tuer un adulte en un quart d’heure. On l’utilisait comme médicament, avant, parce qu’elle stimule le cœur. Mais le dosage est trop délicat, trop dangereux, et il y a longtemps qu’on ne peut plus en acheter dans les pharmacies. Une dose par fiole, qu’on extrait nous-mêmes ; et quand tu bois un peu de cette vie, ton cœur s’accélère, ta respiration s’emballe mais ça ne dure que…
- Vous buvez du poison. » Le son de ma voix me paraissait lointain ; je n’arrive pas à donnée à l’idée plus de substance qu’à un fantôme.
« Ce n’est qu’un jeu, Margot.
- Mais est-ce qu’il y a eu des…
- Bien sûr que non. » Elle ne me laisse pas terminer ma question. Je cherche à croiser le regard des autres, mais ils ont les yeux vides, indifférents. Tout au plus paraissent-ils impatients de continuer à jouer.
« Si, intervient Justin, Pierre est mort. Il était au foyer », ajoute-t-il à mon intention.
Les yeux de Coline deviennent assassins. « Ça n’a rien à voir. Un gamin imbécile qui mange les fleurs des digitales au bord de la route, n’a rien à voir avec ce que…
- Pourtant, c’est à cause de lui que vous avez commencé ce jeu stupide, non ?
- Laisse-le en dehors de tout ça ! » Sa voix a des accents hystériques. Elle est prête à se jeter sur lui alors qu’il lance ces mots avec une complète indifférence qui me donne la nausée. Parfois, on n’a pas de choix : il faut lâcher prise, ou accepter d’être dévasté.
« De toute façon, tu n’as rien à craindre », me lance le garçon assis en face de moi. Son ton est effrayant : cynisme, venin, désespoir. « Même si tu en prends trop. Les secours sont arrivés à temps, quand c’était Abby. »
Un silence glacial s’abat sur cette phrase, et je suis persuadée que c’est exactement ce qu’il voulait. Je sens Justin se lever derrière moi et s’éloigner, mais j’essaye de ne pas quitter l’autre des yeux. J’ai l’impression que mon dos est trempé de sueur, et je n’arrive pas à déterminer si le léger vertige qui fait tourner ma tête provient de mon imagination ou du liquide que j’ai bu. Je respire profondément en espérant que cela passe, mais mon souffle s’accélère jusqu’à ce que je ne puisse plus le contrôler. Je porte une main à ma gorge, deux doigts contre l’artère ; le sang cogne follement dans mes veines. Suivant son rythme, j’essaie de me raccrocher au monde réel, en vain. Je n’arrive plus à aligner deux idées claires, ni même à appeler à l’aide. Ce sentiment de déjà-vu m’emplit d’horreur. Je sens un certain désordre autour de moi, quelqu’un appelle mon cousin et il n’entend pas, ou alors il m’a abandonnée, et ce vague soupçon se transforme en certitude. Le garçon de tout à l’heure veut me coucher par terre ; je me rends compte que je me suis mise à trembler violemment, repousse sa main et tente de le griffer. Il me plaque au sol, sans ménagement. Je rue, essaye de me dégager, lui hurle de me lâcher, je vais étouffer si l’on m’allonge ici, je vais étouffer. Le monde est devenu noir et sourd.
***
Le soleil fait éclore de grandes fleurs rouges derrière mes paupières fermées. Petit à petit, je prends conscience du vent gelé sur ma peau et mes lèvres crevassées. Tout mon corps me fait mal. Je n’avais pas envie de me réveiller. J’essaie de me tourner pour me recroqueviller, mais une main fermement posée sur mon front m’en empêche. J’ouvre les yeux. Justin ne semble pas faire attention à moi ; son regard est perdu au loin. Je suis allongée dehors, la tête sur ses genoux, et il fait jour.
Je soupire alors que les éléments de la soirée me reviennent en mémoire. Mon cousin l’entend, et caresse mes cheveux distraitement. Puis, d’une voix lasse, que je ne lui connais pas, il murmure :
« Je suis désolé. J’aurais dû te prévenir pour leur jeu ridicule. »
Je secoue la tête. Ma gorge est sèche, mais je tente quand même d’articuler :
« Non. C’est moi qui aurais dû demander.
- Tu veux te lever ?
- Non. »
J’ai mal à la tête, et le cœur au bord des lèvres, mais j’estime que ce n’est que le dû de l’alcool.
« Hier soir… c’était une crise de tétanie ? »
Il a l’air gêné de me poser la question, alors que cela m’est déjà arrivé en sa présence. Je devine ce qu’il pense ; si j’avais perdu connaissance à cause de la digitaline, il ne pourrait jamais se pardonner de ne pas avoir prévenu les secours. Mais les autres ont dû dire que ce n’était qu’une crise de panique, que j’étais encore sous l’effet de l’alcool, et refuser qu’il appelle. Je réponds sincèrement, en essayant de lui éviter de vains remords :
« Je n’en ai aucune idée. Probablement. Je ne me sens pas plus mal qu’un autre lendemain de soirée.
- J’ai vraiment eu peur. C’est la première fois que ça arrive à quelqu’un. Ils ont eu beau m’assurer qu’ils en buvaient souvent plus que toi, je…
- La première fois ? Et Abby ? »
Il détourne le regard et je sens sa main se crisper sur mon front. Je devine qu’il aurait envoyé balader tout autre que moi. Il hésite même à me répondre. Son indécision me blesse et m’effraie ; j’ai l’impression qu’il glisse lentement, tombe dans un abîme où je ne pourrai pas le suivre.
« Elle n’y a jamais joué. Elle a pris une fiole dans la chambre de Coline et l’a avalée. Elle a voulu se suicider. »
Je m’assieds, trop vite ; le mouvement me donne le vertige. Je veux lui prendre le poignet, montrer que je suis là, mais la douleur sur son visage m’arrête. Il est déjà trop loin, inaccessible. Je me donne l’impression de fouailler dans une plaie quand je lui demande :
« Pourquoi elle pleurait, hier ?
- Parce qu’elle est séropositive. »
Sa réponse me laisse un moment sous le choc. Puis je saisis toute son envergure. Je ne sais ce que je m’apprête à lui dire quand je prends une inspiration brusque, de colère plus que de désespoir ; la voix tendue de Justin se transforme en cri : « Mais pas moi, idiote ! », et il éclate en sanglots.
Je réagis juste un peu trop tard ; il s’est déjà levé et mes doigts ne font que frôler sa manche quand j’essaye de l’atteindre. J’ai peur qu’il ne parte - il l’a déjà fait et je ne pourrai pas le retrouver. Mais il n’est qu’à quelques pas quand il s’arrête, se recroqueville sur le sol et pleure comme un enfant. Je le suis, m’assieds en retrait de lui. Au bout d’un moment il se met à parler ; je l’écoute sans lui répondre, en laissant ses plaies saigner. Abby ne le lui a appris qu’il y a un mois, dit-il, mais cela fait plusieurs années, depuis le foyer. Elle a été très mal, ça va mieux depuis qu’ils se connaissent. Il l’aide. C’est difficile, elle a besoin de lui. Elle prend de plus en plus de médicaments, tous les jours, comme maman. Je me mords l’intérieur des joues quand il évoque sa mère.
Il finit par se taire, mais il reste assis plusieurs minutes, à renifler discrètement. Il frotte ses yeux mouillés avec son poignet. Le temps me paraît long avant qu’il ne se lève, l’air plus assuré, comme s’il avait pris une décision. Je tends la main pour qu’il m’aide à me redresser, et garde ses doigts serrés entre les miens. Il est brûlant.
« Je voudrais que tu me rendes un service. »
Je hoche la tête. Il sait que j’accepterai, quoi qu’il me demande.
« J’ai quelque chose à faire. Je reviendrai ce soir. Est-ce que tu peux raccompagner Abby ? Veille sur elle, s’il te plaît.
- D’accord. » Le mot m’écorche les lèvres à son passage. J’ai envie de le secouer, de lui hurler d’oublier Abby. Qu’il arrête de se sacrifier avec tant d’enthousiasme ; pour sa mère et pour moi, il a déjà fait plus qu’assez. Je veux lui dire de l’abandonner, qu’elle est en train de l’empoisonner. Je me tais. Justin lâche doucement ma main et me tourne le dos.
« Attends ! Tu rentreras avant que je prenne mon train ? »
Je ne peux m’empêcher de rire, un peu amèrement, à son incrédule « tu pars déjà ? ». Son visage se radoucit, il lâche un « oups » penaud, sourit enfin et répond que, bien sûr, il sera sur le quai ; ne t’inquiète pas, cours rejoindre Abby avant qu’elle ne se réveille.
Je n’en crois pas un mot. Pourtant, docile, je lui adresse un signe de la main, avant de retourner vers la maison.
La pendule à l’entrée n’indique que huit heures du matin. À l’étage, j’entrouvre les portes doucement et trouve la chambre de Coline. Elle et deux autres filles sont entassées sur le grand lit ; par terre, roulée en boule dans un amoncellement de couvertures, Abigail dort profondément. J’écoute les respirations tranquilles et régulières ; toute la fatigue accumulée s’abat soudain sur moi et je baille à m’en décrocher la mâchoire. Je me glisse entre Abby et son voisin. Elle ouvre un œil, grogne vaguement et jette sur moi la moitié de sa couverture. La chaleur m’assomme ; je laisse la fatigue m’emporter.
***
À mon réveil, je trouve Abby mussée contre moi, ses cheveux qui chatouillent mon menton. J’essaye de retrouver toute la jalousie d’hier, la force avec laquelle je souhaitais la voir disparaître, mais elle paraît tellement fragile ainsi que mon cœur se serre. Je me dégage doucement de son étreinte squelettique ; inconsciemment, elle croise ses bras et les plaque sur sa poitrine comme pour combler un vide béant. Je m’assieds en essayant de ne pas faire de bruit, mais c’est inutile : le lit est vide, et mon voisin éveillé me regarde tranquillement. Je rends son sourire à William ; en silence, nous sortons de la chambre pour aller déjeuner.
Il est midi passé. Beaucoup sont repartis chez eux, mais il reste quelques personnes en bas, plantées devant la gazinière, qui essayent de faire entrer un kilo de pâtes dans une casserole. Coline me salue à peine ; elle a l’air d’avoir une solide gueule de bois. Je m’assieds à table aux côtés de William, et nous grignotons quelques biscuits en silence, accompagnés de jus d’orange bu à la bouteille. Quand il annonce qu’il doit rentrer chez lui, je lui dis adieu rapidement, promets de le faire prévenir si je reviens par ici, et retourne à l’étage.
Abigail est réveillée. Elle se redresse à mon arrivée et repousse son sac de couchage. J’avais cru que ses cernes, sa maigreur faisaient partie de sa physionomie, mais à présent je lui trouve un aspect chétif, malade. Elle me demande où est Justin ; je lui répète ce qu’il m’a dit, en essayant d’insister sur le fait que je ne fais que tenir ma promesse en restant avec elle. J’ai une peur incontrôlable de l’emprise qu’elle pourrait avoir sur moi. Elle, n’a pas l’air préoccupée par quoi que ce soit. Les yeux encore gonflés de sommeil, elle rassemble ses affaires et passe la porte. Sans la suivre, je lui lance que je la rejoindrai dans une minute.
En bas, je la trouve dans la cuisine en train de se servir un grand verre d’eau, et d’aligner devant elle des cachets de différentes tailles et couleurs. Elle n’a pas amené les boîtes des médicaments, ni les notices, et je me demande ce que les autres savent de ce traitement. Coline nous propose de rester manger ; il y a peu de chaleur dans sa voix. Ce n’est qu’à ce moment que je prends conscience de la réalité : ce sont les amis de Justin qui sont dans cette maison, pas les nôtres, et nous ne sommes pas les bienvenues. Nous déclinons l’invitation et prenons le chemin de la gare.
Après le train, je suis Abigail chez elle. Mon antipathie a disparu bien malgré moi, et comme hier, je ne peux m’empêcher d’aimer sa façon de sourire, de poser sa main décharnée sur la mienne pour appuyer ses paroles. Nous avons croisé sa propriétaire, qui lui a remis une enveloppe sur laquelle j’ai reconnu l’écriture maladroite de Justin. Elle dit l’avoir trouvée coincée dans la poignée de porte quand elle est allée chercher du pain ; il a dû la déposer tôt ce matin. Dans la mansarde, Abby prépare des pâtes et de la tisane, l’enveloppe fermée posée près d’elle. Ils doivent avoir l’habitude de s’envoyer des lettres ; je reconnais cette façon de jouer avec l’impatience, d’allonger l’attente jusqu’à ce qu’on ne la supporte plus.
J’accepte la tasse qu’elle me tend et respire son parfum : citron. Abigail m’explique que la recette est un vieux remède contre la gueule de bois, dont elle doit se contenter car son traitement ne lui permet pas de prendre d’autres cachets. Elle ne précise pas de quoi elle souffre. Assommée par la nuit trop courte, je bois doucement, perdue dans mes pensées. Un choc sourd me tire de cette torpeur. Je lève les yeux ; Abby me tourne le dos, elle est debout au milieu de la pièce, complètement immobile. Sa tisane, tombée par terre, se répand sur le parquet, mouille ses chaussettes. Je ne comprends qu’au moment où je vois la lettre entre ses mains tremblantes, et l’angoisse me fait comme un coup de poing dans l’estomac. « Merde », murmure Abigail. Merde, merde. Sans réfléchir, je me dresse d’un bond, lui arrache la feuille des mains et l’écarte de moi. Elle ne résiste pas du tout et ses épaules cognent contre le mur.
Je connais son écriture, je la connais si bien que pendant un moment je n’arrive pas à lire, seulement à regarder la forme des lettres, les majuscules scolaires, les hampes démesurées qui embrouillent les lignes. Les mots ne sont pas pour moi ; je les lis trop vite avant de m’apercevoir que je les vole. Abigail est recroquevillée par terre et elle tremble. Toute la tendresse des lignes qui lui sont adressées me donne la nausée. Elle est prostrée, sa tête dans ses bras de squelette comme si elle s’attendait à ce que je la frappe, c’est ridicule - pourtant mes poings sont serrés, je fais un effort pour les détendre, j’ai froissé la lettre, un peu d’encre a taché ma paume moite. Elle se met à croasser : « Il m’a abandonnée ».
Je lis les dernières lignes et la stupeur m’empêche de lui répondre. Il ne s’est pas tué, répète une voix dans ma tête, il ne s’est pas tué - faites-la taire. Il l’a abandonnée, m’a abandonnée, c’est ce qu’il écrit. Il ne tenait plus, il se croyait assez fort mais il s’est trompé et a choisi de fuir. Ce matin encore c’est ce que je lui souhaitais de tous mes vœux, et maintenant j’ai l’impression qu’il m’a porté un coup plus dur encore qu’à Abigail. L’écho d’une promesse qu’il m’a faite il y a des années sonne dans mes oreilles, étourdissant. Est-ce qu’il a oublié que sans lui, je me tue ? Je le lui ai dit pourtant. C’était notre marché. Il devait rester avec moi, pour toujours. Sans lui, je me tue.
Je le dis à haute voix, et elle ne m’entend pas. Je n’ai même plus envie de la frapper. Elle est tellement pathétique, avec juste ses os pour m’arrêter. Et Justin est parti à cause d’elle.
« Rends-moi la lettre ». Sa voix tremble. Elle se relève avec précautions et tend la main. Comme je ne réagis pas, elle la prend, la replie soigneusement. « C’est ma faute, Margot. C’est ma faute ». Et elle se met à tout m’expliquer. Elle me raconte sa maladie. Je n’ai jamais rien vécu de plus ridicule. Justin a disparu et elle me parle de cachets, debout dans une flaque de tisane. Qu’elle se taise. Je me baisse pour ramasser les morceaux de tasse, sans douceur, les serre jusqu’à m’entailler la paume. Elle marmotte un moment pour elle seule, puis elle va s’asseoir sur son lit et se met à pleurer en silence. L’eau des pâtes déborde. Je les égoutte, éponge le sol. J’enlève mes chaussettes et vais retirer celles d’Abigail. Je n’ai rien à lui dire. J’enflamme une lamelle de papier d’Arménie - hier me semble si loin - m’installe sur le canapé et la regarde se consumer.
Je me suis endormie. Complètement égarée, j’essaie de me souvenir où je suis. La mansarde est plongée dans l’obscurité ; je me lève, me cogne sur la table basse et atteins l’interrupteur. Les pâtes, froides, sont toujours dans la passoire, près de l’évier. Abigail dort étendue sur son lit. J’essaye de comprendre ce qui m’a réveillée quand des coups à la porte me font sursauter. J’ouvre. C’est Justin.
Pour la première fois depuis des années, mon réflexe en face de lui est de reculer. Je m’écarte de la porte comme si j’avais vu un fantôme. Et c’est presque le cas, je pense soudain ; une partie de moi aurait préféré le voir se suicider que me laisser. Il pose son regard sur le lit et son visage se décompose.
« Ferme-la, lui dis-je avant qu’il ne puisse parler. Elle dort seulement. »
Je prends la mesure de ma colère et de ma déception, et lui aussi.
« Pardon, Margot.
- C’est comme si tu m’avais laissée pour morte. »
Avec difficulté - le sommeil a rendu mes mains moites - j’ôte sa chevalière de mon doigt, prends sa main et la dépose au creux de sa paume. Puis je me détourne. Pour occuper mes mains, je nettoie la cuisine, relègue les pâtes au frigo. J’entends dans mon dos le cri étouffé d’Abigail quand Justin lui secoue doucement l’épaule. Du tissu se froisse, je devine qu’elle s’est jetée dans ses bras, la pauvre noyée. La jalousie me pince le cœur un instant, très bref. Il est revenu, rongé par je ne sais quel remords, mais je sais qu’une fois qu’on a découvert sa faiblesse, on y retourne tôt ou tard. On peut feindre que tout va bien ; on ne guérit jamais vraiment.
Je pioche dans les herbes à tisane d’Abigail, celles dont l’odeur me plaît, et fais chauffer de l’eau. Plus rien ne presse, maintenant. J’ai l’impression que nous étions un triangle qui se cherchait. Je n’arrive à en vouloir à aucun d’eux deux tant la situation me paraît inéluctable. Finalement, nous sommes tous les trois nécessaires les uns aux autres. Un triangle qui s’affaisse sur lui-même et s’autodétruit.
Je tends sa tasse à Justin. « Je suis heureuse que tu sois revenu ». Je le regarde dans les yeux en lui parlant. Soulagé, il accepte la tisane. Je donne sa part à Abigail. Tous deux ont soif, la voix rauque d’avoir parlé et pleuré. L’infusion est tiédie ; nous buvons quasiment d’un trait. Les plantes me laissent un goût fleuri dans la bouche. Je vais m’assoir de l’autre côté du lit. J’espère que ce sera rapide. Faites que ce soit rapide, je prie mentalement. Abigail effleure ma main de ses doigts squelettiques. Ce n’est pas pour cela, mais mon cœur s’est mis à battre très fort. Il veut sortir de ma poitrine, prêt à la broyer au passage. Continuer aurait été trop difficile. Il vaut mieux en finir maintenant, tant que l’équilibre est rétabli. Justin et Abby ont l’air inquiets. Elle se met à serrer mon poignet convulsivement. C’est bientôt fini, je murmure. Ça va plus vite pour elle, elle est tellement maigre. J’aurais aimé ne pas voir les yeux de Justin quand il a compris. J’aurais être la première, mais je sens que j’en ai fini, juste un peu avant lui. Je me laisse tomber sur son épaule. S’entrechoquant dans ma poche, tintent les fioles de digitaline.