Vie et mort d'un petit four
Le tressautement final de Tambourette, qui en était à l'essorage, le réveilla. Il bailla discrètement et s'aperçut que la table qui était devant lui avait été recouverte de victuailles. Végétales ! Ouf. L'appartement était donc à nouveau occupé. Il scruta précautionneusement ce qui avait été déposé et manifestement acheté au marché. Une petite colonie de champignons, quelques oignons au teint ravageur, des dattes.... Il tenta de plisser son écran tactile pour mieux voir, sans y parvenir. Mais il en était à peu près certain : c'est du gingembre qui est caché derrière le bocal de cornichon.
Il soupira, temporairement rassuré. Né à Berlin, le paradis des vegans, il avait été installé ici il y a trois ans. Pour sa plus grande chance, il était tombé sur un couple de jeunes vététaliens militants qui non seulement ne l'avaient jamais envoyé faire cuire un œuf mais en plus recevaient du monde un soir sur deux. Il avait donc ronronné de plaisir durant ces années en dépensant des joules sans compter. Qu'il s'agisse de cuire du soja en prévision de le marier à un heureux zygomycètes ou de cuisiner délicatement une foccacia avec son ail et ses fines herbes, les journées s'étaient écoulées dans cette douce sérénité qui vous vient aux clayettes lorsque le thermostat est réglé avec doigté.
Et puis sa famille était partie. Partie sans lui, qui avait été incrusté. Il en avait été crucifié. Depuis il somnolait, bien au triste, bien au froid, dans cet appartement sans voix. Même Tambourette, la machine à laver, s'était tue. Puis une question avait commencé à le tarauder : les prochains arrivants auraient-ils le même savoir-vivre, les mêmes égards pour lui ? Lui, le four de Berlin. Parce qu'il se l'était maintes fois répété : vegan un jour, vegan toujours. Sur ce qu'il voyait sur la table, il avait de bonnes raisons d'espérer. D'autant que les nouveaux occupants revinrent vider un autre sac pour déposer flocons d'avoine et sachets de noix de coco rapée, du persil, de l'échalote... Il essaya vainement de soupirer de soulagement. A chaque végétal qui sortait du sac c'est un peu de tension qui s'échappait.
Et puis ce fut le choc, la déflagration. Il aurait voulu avoir un cœur pour pouvoir faire un infarctus. Un tas d'immondice fut déposé sur une assiette : du broyat de cadavre, du macchabée haché aux allures de vomi, de la charogne rose et blanche que les apologistes du crime organisé, ces panégyristes de la mort sur ordonnance, appelaient chair à saucisse. Il essaya de trembler sans y arriver. Il avait la fonction pyrolyse et la fonction auto-nettoyage, mais pas « trembler de colère ». Pour un peu il en aurait conçu du ressentiment.
C'est alors qu'un chat fit irruption. D'un bond il sauta sur lui et le contourna pour visiter son panneau arrière. D'abord un peu irrité que l'on visite son arrière-train dès la première rencontre, il eût soudain une idée. Il se concentra au maximum et guetta le moment où le chat passerait au bon endroit. Un fil étaient légèrement dénudé, il le savait. Là, maintenant !
Clash ! Gagné ! Il avait gagné. Dans un crépitement mortel et une joie désespérément réparatrice, il se sentit partir dans en un éclair cependant que le chat était sermonné.
Il flotta dans une sorte de ouate. A sa droite un vieux four à pain qui toussait pour des cendres, un peu devant lui un grille-pain qui éternuait quelques miettes de baguette. Un long couloir blanc immaculé s'offrait à leur multitude et il apercevait au loin ce qui ressemblait à l'entrée de la gigantesque cuisine de Jupiter, celle qui était à l'origine de toute chose. Il s'apprêtait à tenter de suivre le fil d'une discussion très électrique entre ses voisins lorsqu'il se sentit désorienté puis happé vers l'arrière, aspiré vers l'entrée.
La table était à nouveau là, devant lui, et Tambourette aussi. Mais quelque chose avait changé : il se voyait depuis l'extérieur de lui-même, et n'était plus que l'ombre blanche de lui-même. On avait découpé la paroi supérieure de son corps et sectionné son câble d'alimentation. On avait aussi mastiqué tout le pourtour de sa porte et au travers de la vitre il voyait le reflet de lui-même en mode fantomatique.
Il avait beau essayer de se souvenir, il ne se connaissait pourtant pas ce mode. Puis il frémit du linceul : derrière la vitre, un poisson le regardait. Le poisson le fixa brièvement puis se retourna, manifestement content de son nouveau bocal.