Le poil est au poil
Le poil est au poil. Avec lui, pas de problème, il arrive pile poil à l’heure, il est précis, méticuleux, il ne travaille pas à l’arrache, non, il veille à ce que tout soit fignolé, agencé au poil près. Et puis, il est franc du collier, il joue carte sur table et se met vite à poil car il n’est pas dans l’apparence et la préciosité. Il a, certes, des variations d’humeur. Il peut être de bon ou de mauvais poil. Mais il ne le cache pas et expose même les raisons qui le poussent parfois à se hérisser ou, au contraire, à friseliser joyeusement sur le satin d’une peau.
Il est au poil mais certains faits de société le contrarient. Il ne comprend pas pourquoi il est devenu un diktat dans nos sociétés modernes. Il ne voit pas pourquoi on ne le laisse plus s’épanouir, peinard, sous les aisselles, dans l’entrecuisse ou sur les jambes des femmes. Il ne saisit pas pourquoi on l’épile ou on le rase à peine a-t-il sorti le bout de son nez de poil. Il est poli, il ne dit rien le poil, mais ça le ronge d’entendre dire qu’il est inesthétique et sale. Il préférerait que les femmes le caressent, le brossent dans le sens du poil, qu’elles le flattent et lui reconnaissent une qualité, une vertu, une utilité. Il n’a jamais saisit le sens de l’adjectif glabre et l’a d’ailleurs rayé de son vocabulaire.
Il est d’autant plus perdu dans ce vaste monde qu'il caracole depuis toujours sur le menton et sur le corps des hommes sans que nul ne s’en offusque. On le trouve viril, il a son genre. Sur le menton, autour de la bouche, on le rase ou on le laisse pousser, on le confie au barbier, le poil se fait chic, on s’en préoccupe, on le soigne d’autant plus quand le cheveu fait défaut et qu’il vient combler un vide. L’homme a le choix, il est barbu, moustachu ou il ne l’est pas. Il peut aussi faire mal rasé, savamment négligé sous ses petits poils insolents. Le poil s’en fout de paraitre négligé, insolent et même envahissant. Il est comme tout un chacun, du moment qu’il existe, il est content.
Le poil passe par des cycles. Il commence par être un duvet puis il s’épaissit, gagne du terrain sur les zones de l’enfance, devient piquant de jeunesse et fourmille de vie condensée. Il peut tomber, ce n’est pas grave, il se renouvelle, repousse et fait confiance à son bulbe ultra résistant. Il lui faut du temps pour trouver son rythme de croisière. Pour atteindre une calme maturité. Avec l’âge, il s’effiloche un peu et, sur le corps, se fait plus discret. Il change de couleur, grisouille, jaunit, blanchit. Il se sent alors plus à poil que jamais et frissonne de solitude. Il est vieux.
Il est au poil, le poil. Tellement au poil qu’il a envie de finir sa vie de poil dans la joie et la bonne humeur. Il a bien l’intention d’affronter le néant en disant poil aux dents. Ou bien l’éternité en pensant poil au nez.