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Auteur Sujet: Communion - souhaitant s'inspirer de Bukowski  (Lu 873 fois)

Hors ligne Passagepoeme

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Communion - souhaitant s'inspirer de Bukowski
« le: 24 Janvier 2019 à 12:07:32 »
Le rade pue un peu, des relents poisseux de morue avariée. À te faire gerber ou baver. Il faut dire que les fumées de cuisine s’évaporent juste en face de moi. Je termine mon scotch peinard tout en jetant un œil torve à la blonde bouclée. Elle est assise au bar et papote avec le serveur. À ma gauche, trois pauvres types la regardent. Elle incline sa tête sur l’épaule droite de ce mec en lui souriant vaguement. Ce bar est infâme, le décor est à chier. Un endroit plutôt étrange pour cette blonde superbe. Les parfums de friture me donnent définitivement la gerbe. Ça me semble compliqué, je pue déjà la vinasse, maintenant c’est le poisson, et je manque cruellement de sex-appeal. Je n’en ai jamais eu, à vrai dire. Je m’accoude au bar.

⁃ Tu lui remettrais pas un rosé à la p’tite dame ?
⁃ Bien m’sieur !

Elle me toise, l’air hautain. Je n’en attendais pas moins. La miss me remercie et continue de parler au serveur. Elle balance un de ces rires suraigus et à te foutre la trouille de ta vie. J’attends. C’est un peu long. Les vieux ringards derrière moi me font des signes d’encouragement. C’est lamentable... Bon, voilà, c’est plié, aucune chance avec la blondinette.

⁃ Un autre scotch, mister cocktail !
⁃ Je vous l’apporte.

Je le siffle d’une traite. Overdose. Le devoir m’appelle. Je me barre aux chiottes. Je me torche et commence à me gratter les couilles... Merde, j’ai des morbaques. C’est Jess qui a dû me les refourguer. Une jolie conquête de la semaine dernière. Il faut croire que je ne suis pas un si mauvais coup. Pour un vieux croûton. Mais elle est morte, a priori. Accident cardiaque. C’est ce que m’a balancé mon pote Jim hier. Bref, je me lave les mains et retourne voir le spectacle de l’anneau de Gygès. Bon vieux gars ou truand cynique, de toutes façons ça fait longtemps que je suis devenu invisible.

Je me suis assis à une table à côté des vieillards libidineux, mon verre à la main, les yeux braqués sur le serveur. Une arrivée soudaine détourne notre attention à tous. Deux kinders surprises. Des Billy the kid venant té- ter leur môman... Bon, c’est tout de suite moins détonant comme teaser. La blonde commande des hot-dogs frites. Je l’entends d’ici : « Ne dis pas "bon appétit" et toi, fais pas passer le sel à la main ! ». De la bonne tenue à deux balles. C’est vrai quoi, qu’on les laisse tranquilles ces gamins ! Les petites terreurs ne feraient pas de mal à une mouche.


⁃ As-tu déjà posé ton regard, jeune homme, sur la personne qui se nourrit de ton âme comme le jus d’une pêche fraîche ?
Je me retourne, je vois ce type, je regarde le serveur... mais en fin de compte ce mec s’adresse bien à moi !
⁃ On tisse le drame avec ce genre de femme. On s’agite, on brave l’émotion. En écoutant cette tonalité qui berce chaque seconde...

Je n’aime pas sa façon de parler comme un livre mais quelque chose me dit qu’il a oublié d’être con. Il allume une cigarette. Je sors mon cigare et pars le rejoindre.

⁃ Elle s’appelle comment ?
⁃ Laura.
⁃ Cette minette t’en a fait baver, manifestement.
⁃ Elle est ce qu’elle est...
⁃ À la tienne mon gars !

J’en connais une aussi, de belle salope. Ma maman. Je me suis tiré de la maison familiale assez jeune. Tim, mon frère aîné, zone dans tous les festivals de la planète et Georges, mon cadet, est devenu un putain de travelo. Je n’ai jamais recroisé ma mère depuis ma fuite. Salutaire.

Du coup, je me souviens d’un trans que j’ai rencontrée lors d’une soirée lyonnaise, une vraie beauté. On avait picolé jusqu’au bout de la nuit. Je me suis fait branler dans les chiottes et on a migré vers un hôtel miteux dans la foulée. Ou du moins le temps que je réalise le sordide de la situation. Je me suis tiré dare-dare mais je me suis fait rattraper deux heures plus tard par les flics. J’ai nié comme un péteux. Au petit matin, la patrouille m’a ré- veillé et je me suis barré. Fin de l’histoire.

Alors tu comprends, quand j’ai su que Georges voulait se faire une chatte... j’ai pété un câble. Chacun sa croix. Le type sort un jeu de cartes de sa poche et m’en jette quelques-unes à la figure. Je prends une grande bouffée de tabac en lui souriant. Il semble se concentrer pour ne pas perdre. Moi, j’en ai rien à secouer de perdre. Deux paires. Je tape sur la table.

⁃ Tu te fous de moi, là ? On joue à la bataille corse, t’as pas remarqué, ducon ? y’ me crie dessus.

Je ne sais pas si je dois en rire ou me tirer vite fait. Me tirer vite fait. Le type pique une colère affreuse, très déstabilisante, soulève violemment la table en hurlant comme un bœuf. J’attrape mon verre à la volée et je me casse du bar.

Je vire à gauche et me retrouve dans le quartier de Saint-Inès. Les venelles de cette ville réservent tant de belles surprises ! Mais je suis économiquement trop faible pour profiter de certaines de ces merveilles, comme la visite du jardin des Lilas. Dix-huit euros, ça a l’air de rien mais c’est pas dans mon budget loisirs. J’ai mes priorités.

⁃ Hey Ginger ! Qu’est-ce que tu fous là ?
⁃ Oh Jim, vieux bandit, tu m’as manqué mon cochon !
⁃ Tu es seul?
⁃ Mes morbaques et moi...
⁃ Doux Jésus, rase-toi !
⁃ Ça se passe pas comme ça avec ces buveurs de sexe.
⁃ Ça suce pas le sang !
⁃ J’ai pas dis ça.

Dans une vie antérieure, Jim était guitariste d’un groupe de rock indépendant. Un raté dans celle-ci. Ses fumeuses parties de poker l’ont pourtant sorti du lot, mais il préfère faire feignant. Pauvre bête. Ça ne fait rien, c’est mon pote. Pour ma part, j’ai fait appel à la douce France et je touche le chômedu, histoire d’écouler quelques fûts. J’ai le cul bordé de nouilles, voilà tout. Quand je pense à tous ces réfugiés politiques, je loue mon pays pour ses faveurs. Ben ouais, t’imagines pas ce que ça fait de perdre son chez-soi, sa famille, ses amis et de lutter pour retrouver un endroit où vivre. Juste vivre là. Non, t’imagines sûrement pas.

Je salue Jim et continue ma balade rue Bertoller. Une charmeuse de serpent appâte mon attention. Son pungi à la main, comble du sadisme. J’en suis vraiment tout con. Scotché à l’aguicheuse de lézards sans pattes, je regarde mes pieds, le serpent, mes pieds, le serpent. Une authentique terrariophile. Le cobra contrôle la situation, ondule devant elle. Repose-toi ! Dans un endroit sec, si tu peux.

Mais le cobra continue de danser devant le bout de bois. Dans son petit panier en osier. Sa p’tite banne à nana. On dirait que ses côtes se sont écartées... tu grossis mon petit, mais je crois que tu piques un roupillon, en vrai. Il commence à faire chaud ici. Je quitte ma veste, la mets sur mon épaule et je me barre. Je déteste ça.

Je me suis assis dans un bar sis quelques centaines de mètres plus loin. Il est bientôt dix-sept heures. Je me perds dans ma confusion habituelle, mes réflexions permanentes sur les femmes, la bouffe de mon chien, le voyage que j’ai prévu de faire, mon frigo vide, mon appart empanaché de bières et de cendriers pleins, mon manque de fric, de bol, mes potes éphémères, ce que je fous ici, la blonde bouclée du bar, mes parties de poker. Mes rêves. Une femme vient s’installer sur le tabouret à côté du mien. Bien joué le détournement d’attention. Mais je l’ignore. Je suis franchement préoccupé, à vrai dire.

⁃ Que bois-tu ? me dit-elle.
C’est assez rare ce genre de situation.
⁃ Une limonade.
⁃ Une limonade pour monsieur et une tequila frappée pour
moi.
Quand même. Elle assure la p’tite.
⁃ Allez, souris aux délices de Capoue et trinque avec moi !
⁃ Les délices de cas quoi ? Ça se boit ?
⁃ Une allusion historique, laisse tomber. Capoue, c’est fini.


Je me suis fendu la poire à ce moment-là. Mais elle est bonne, faut l’avouer. Madame sort de son sac à main un bout de papier plié en deux. Et un stylo. Elle déplie la feuille sur le bar et commence à dessiner devant moi.

⁃ C’est du pop-art ?
⁃ Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
⁃ Ben, y’ a une blonde avec des éclairs autour...
⁃ Attendez un instant.
⁃ Vous me vouvoyez maintenant ?
⁃ C’est le cas, en effet.
⁃ Ma foi... c’est plutôt torride comme ça aussi, faut croire.
⁃ Et là ? Qu’est ce que vous voyez ?
⁃ Toujours la même chose, ma grande...
⁃ Mais regardez-y de plus près, bon sang !
Je la regarde en fronçant les sourcils, sachant pertinem- ment qu’elle me prend pour un con. Je jette un coup d’œil distant.
⁃ Mouais, ben je suis sûrement pas assez initié au pop-art. C’est une bonne piste, cela dit. Merci.
⁃ Mais qu’est ce que je suis conne, c’est pas vrai, mais qu’est ce que je suis conne, c’est pas possible !
Elle se tape le front de la main et regarde par la fenêtre, toute désemparée. Je ne savais pas trop quoi faire, pour le coup.
⁃ Bon c’est pas grave, je vous laisse, dit-elle. 10

OK. Et elle s’est tirée du bar en vitesse.


 


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