Mes pieds touchent les galets. Ils se cognent et se griffent à leurs côtés tranchants. Tantôt trop fins ou trop épais, je n’arrive pas à m’habituer à la sensation des pierres sous ma peau. Le bruit des vagues est encore loin, mais une odeur salée m’entoure et me transporte.
La marée monte peu à peu, je peux presque entendre le tic-tac de l’écume. Je hurle « Je vous en prie, c’est bien trop tôt ! » Mais qui est là pour m’entendre ?
Les rafales iodées me giflent le visage, elles emplissent ma bouche du sable qu’elles projettent. Le sel m’irrite les lèvres, creusent des sillons sur ma peau. C’est alors que je sens l’eau froide qui touche mes jambes. La surprise me fait ouvrir les yeux et je la vois. Elle est là : noire, glacée, profonde, puissante, inarrêtable.
J’ai appris à nager… En théorie. Il paraît que c’est ça grandir, apprendre à nager au milieu de ces eaux impitoyables qui nous étreignent un jour ou l’autre. Mais le courant est trop fort, je tombe à genoux et le liquide glacé aspire la chaleur de mon corps. Je me retourne vers la berge cherchant des yeux une aide quelconque.
Tout le monde est là. Je les vois se débattre dans leur propre océan, tout aussi noir, tout aussi profond. Certains ignorent encore que la houle se faufile jusqu’à eux... Mais même les bons nageurs sont rattrapés par cette mer, tôt ou tard.
Je ferme les yeux et des images de toi apparaissent. Je suis enfant et tu me regardes, tu me souris. Tu m’appelles « mademoiselle Rose » en me brossant les cheveux. Ça c’était quand l’eau était encore limpide et tiède. J’entends le bip des appareils autour de toi, à l’époque où ceux-ci étaient encore un mystère pour moi. L’eau remonte, elle est déjà bien plus froide.
Tu me regardes et ne me reconnais plus, tes yeux sont perdus et les sons qui sortent de ta gorge sont hachés par des râles détrempés. L’eau m’engloutit.
J’ouvre les yeux, l’eau salée y pénètre, les brûle en s’infiltrant. Est-ce pour cela que je pleure ? Suis-je en train de me noyer dans mes larmes ? « Je voudrais bien n’avoir pas tant pleuré, » dit Alice… Les mots me reviennent en tête, c’est toi qui m’avais lu cette histoire.
J’essaye de hurler mais ma bouche se remplit d’eau. Je ne peux plus respirer. Comme toi. Toi aussi tu as froid ? Toi non plus tu ne savais pas nager …
Je me noie, là, quelque temps. Je sombre. Rien ne m’entoure, chaque seconde est une petite éternité.
Alors, lentement, mes yeux s’habituent à l’obscurité, mon corps au roulis des vagues… Combien de tic-tac ai-je entendus pour en arriver là ? Je ne sais plus. Je bats des jambes et des bras, je me réchauffe.
Quand ma tête sort de l’eau, je peux de nouveau penser à toi sans pleurer. Je suis encore trempée mais je me rapproche de la terre. Je ris, fort, comme toi et je réalise que le son éraillé de ma voix a des accents familiers. Les vagues sont loin maintenant.
Je n’ai plus froid aujourd’hui. Tu m’as appris à flotter dans cet océan-là. Je sais qu’un jour j’y retournerai, fatalement. Mais mon cœur aura le pied plus sûr la prochaine fois, grâce à toi.