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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le grand saut

Auteur Sujet: Le grand saut  (Lu 1314 fois)

Hors ligne andre48

  • Aède
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    • ajranc
Le grand saut
« le: 28 Décembre 2018 à 00:53:29 »
Mike River, le propriétaire de la galerie Artĭfĭcĭum située sur la 5ème avenue de New-York attendait Glen Dinano. Le court message de l’artiste l’avait laissé rêveur. Le titre - Le grand saut de Ronald McDonald - semblait accrocheur et cette idée de vendre des répliques de l’événement principal, ces douze maquettes numérotées. Mia son associée avait eu un petit sourire et lâcha un : « pourquoi pas ? »
***
Mike avait choisi le salon de l’hôtel Peninsula pour en discuter avec Glen. Petit, replet, il arborait une chemise rose, juste pour égayer son costume anthracite. Confortablement installé dans son fauteuil grège, son regard balayait la salle de l’hôtel. Une musique agréable, peu de consommateurs, deux longues silhouettes blondes au bar, courbes parfaites, certainement hors de prix. Çà et là quelques hommes, la cinquantaine comme lui, des gestes lents dans des costumes sur mesure.
Glen franchit la porte-tambour, grand, mince, jean étriqué et blouson fatigué, visage émacié et une barbe de trois jours. Immédiatement le galeriste le reconnut et marmonna « style vieil ado anglais, caricature de l’artiste rebelle, du marginal, certainement addict… » Glen esquissa un sourire et tira un fauteuil.
« Bonjour Mike, vous avez réfléchi à mon projet ?
— Oui Glen, l’objet de ton mail : suicide du monde capitaliste représenté par Ronald McDonald, me semble intéressant et nous connaissons tous Ronald.
— Accrocheur, facile, dans l’air du temps, en fait ce qui me motive le plus, c’est de réaliser mes douze répliques synchrones.
— Le projet est ambitieux, je pense que c’est réalisable mais on doit tout revoir en détail. »
Mike remplit son verre d’eau gazeuse.
Glen commanda son Bloody Mary et commença son récit.
« Voilà la scène principale.
Ah oui, en fait, l’idée m’est venue un soir, dans un McDo quasi désert, sans enfants. J’ai mis mon plateau sur une table, en face du clown bêtement assis sur son banc, il souriait dans le vide, indifférent aux odeurs de frites.
J’ai mangé lentement sous son regard, puis, je me suis assis à côté de lui. Cela m’amusait de voir les regards furtifs des employés. J’ai posé ma main sur celle de Ronald. En fait j’ai ressenti l’horreur de sa situation, sa lassitude, depuis toutes ces années. Une empathie douloureuse m’a étreint : « à sa place, je me suiciderai ! ».
Quand ils ont éteint les lumières, ma décision était prise, son suicide pouvait le libérer, fermer ses lèvres. Oui, mais un suicide utile, dénonciateur de ce monde capitaliste ; et, je l’avoue, si possible lucratif pour moi. En sortant, je me suis retourné, il m’a paru résigné, consentant.
Ronald apparaitra perché en haut d’un bâtiment, penché dans le vide, évidemment je serai à ses côtés pour les selfies. À vingt-deux heures précises, il chutera au pied de l’immeuble, vers la cible, s’y écrasera, s’y disloquera dans une mare de sang. »
***
Glen reprit son souffle et commanda un deuxième verre.
En silence Mike se repassa le film, son film : contre-plongée, vers le haut de l’immeuble, Ronald se penche, chute. Il a une caméra insérée dans son œil droit, images tourbillonnantes, le sol se rapproche, noir de trois secondes, balayage des visages des spectateurs, gros plan sur la tête éclatée, la mare rouge …
Imaginatif, Mike cultivait un don, à partir des mots, les images lui venaient, s’enchaînaient…
Une partie des solutions lui venaient à l’esprit.
« Oui Glen ; c’est possible, je connais un immeuble, à deux pas de ma galerie, bon emplacement, bien visible, avec, en bas un petit espace sur le côté droit.
— Mike, tu peux avoir le feu vert du proprio ?
— Je pense, il vend des objets luxueux, l’évènement artistique rendra l’adresse célèbre. Il voudra conserver ton installation au moins quelques mois.
— OK, ça me convient. »
L’artiste vida son verre avant de décrire ses répliques.
« Mike, Je connais ta salle d’expo, mes douze répliquent s’aligneront de part et d’autre d’une allée centrale. Chaque maquette aura une base carrée, grise, de soixante centimètres avec sa cible blanche et rouge. À un angle, un bloc blanc d’un mètre et son petit Ronald perché dessus.
Quand ce clown chutera depuis le haut de l’immeuble, les douze petits Ronald s’écraseront dans ta galerie. Tu devras mettre l'accent sur la synchronicité, des suicides instantanés, du sang sur tous les slogans que j’aurai écrit sur les cibles. Treize œuvres d’art crées au même instant ! »
Glen enthousiaste, emporté par son discours avait élevé la voix, les regards se tournaient vers eux.
Mike le fit redescendre : « Attends, on se revoit avec Mia à la galerie. Budget, contrats, plan de com, ça ne peut pas se faire sur un coin de table. »
***
Mike connaissait la réputation de Glen, des idées, un peu de travail et toujours à court d’argent. Il savait que Mia, son associée serait son meilleur rempart contre les dépenses inutiles. Il s’amusait déjà de le voir drivé par Mia, de se plaindre… La belle eurasienne était née trente-cinq avant, uniquement pour museler ce genre de mec. Il l’imaginait née d’un père auvergnat et d’une mère de la Chine profonde ; un couple improbable, un merveilleux résultat. Avant même la rencontre de ces deux-là, Mike se dit : « direct, il essayera de se la faire, elle le rembarrera. Il va se vanter, déployer son égo surdimensionné ; pas intéressée, elle pensera à nos seuls gains ».
Glen comprit vite que Mike le laissait entre les griffes de Mia. Tout se déroula comme prévu. Elle mit sa petite robe noire et croisa impeccablement ses fines jambes. Excité, il l’invita au resto. Elle lui dit ne manger que carottes concombre à 18 heures, dans un snack bio. Elle ajouta que se levant à 4 heures trente chaque matin, elle devait se coucher à 8 heures trente. Il lui dit qu’il serait l’artiste du siècle. Elle lui répliqua qu’il saurait cela dans cent ans, lors de sa deuxième réincarnation, en homme modeste…
Il lui restait la soumission et de museler un temps son égo, elle n’était pas pour lui. Il se plaignit à Mike de la froideur de Mia.
« C’est quoi le problème de Mia, une vraie dictatrice.
— Narquois Mike le taquina, essaye le charme.
— J’ai pas envie d’être sous sa coupe.
— Avec elle tu réussiras, elle a les contacts internationaux, sans elle tu dois chercher une autre galerie.
— C’est elle la patronne ici ?
— Non, on a chacun notre domaine, la com et les contacts, c’est elle.
— Vous êtes deux drôles d’associés ! »
Glen sortit, résigné.
***
Plannings, demande de devis, suivi des dépenses, contacts avec les amateurs d’art moderne… Mia se chargeait de tout. 
Ronald le grand et les douze petits Ronald furent réalisés, sous leurs vêtements on plaça des sacs remplis de peinture rouge. Glen commença à écrire ses slogans rageurs sur les cibles, dénonçant - État, Finance, Illuminati …
Mia surveillait les états d’âme de l’artiste, veillait sur les dépenses que Glen essayait de faire allégrement grimper. Il voulait plein de caméras : vers le haut de l’immeuble, vers les futurs spectateurs, dans l’œil de Ronald, dans la galerie et l’enfilade de répliques. Grâce à elle en cinq mois, tout était en place pour inonder les réseaux sociaux, s’assurer le soutien des médias, se doter d’un système d’enchères en ligne. Mia savait que tout reposerait sur le buzz fait par le suicide du clown pour entraînant la vente des douze répliques alignées dans la galerie.
***
C’est le soir fatidique, Mike est assis devant son écran, serein, autant que possible.  Ce qui s’est passé à vingt-deux heures précises, à deux pas de sa galerie, c’est si énorme.
Tout a été filmé, sous tous les plans, avec mise en scène, musique et jeux de lumière :
La silhouette noire et longiligne de Glen tenant la main de Ronald. Ils sont penchés dans le vide. Toutes les lumières s’éteignent quelques secondes, reviennent et là, l’impensable. L’artiste et le clown chutant vers la cible.
Mike suit la scène sur ses écrans, les deux corps étalés dans des flaques et trainées rouges, la foule sidérée commençait à réagir. Les connections explosaient, Mia restait muette. Son regard balayait la salle, les douze petits Ronald gisaient chacun sur sa cible. Elle esquissa un sourire en voyant les enchères s’affoler.
« Mia ! Le con. Il s’est suicidé ! Comment tu peux rester assise, sans rien dire ?
— Respire Mike, on a gagné, tout est vendu au-delà de nos prévisions.
— Mais Glen !
— Attend cinq minutes et tu verras.
— Vous avez monté un coup, il n’a pas sauté ?
— Évidemment, il aime trop le fric et la vie dans ce monde qui lui insupporte. C’est son mannequin qui gît en bas. »
« Modifié: 28 Décembre 2018 à 10:58:41 par andre48 »
« Quand on écrit, faut-il tout écrire ? Quand on peint, faut-il tout peindre ? De grâce, laissez quelque chose à suppléer par mon imagination ! » Denis Diderot

Hors ligne B.Didault

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  • Messages: 670
  • L'éternel néophyte
    • Bernard Didault
Re : Le grand saut
« Réponse #1 le: 28 Décembre 2018 à 08:17:10 »
André,

Heureux de te lire à nouveau.

Après une seconde lecture - Hé oui ! je fus embarqué immédiatement dans l'histoire lors de la première - j'ai trouvé quelques anomalies ou améliorations potentielles :

Citer
Mia son associée avait eu un petit sourire et lâche un :
Je ne suis pas sûr, mais puisque les phrases précédentes sont au passé, ne serait-il pas judicieux d'écrire :
"Mia son associée avait eu un petit sourire et lâché un :" ?
Je me demande également si la description de Mike ne devrait pas être également au passé, comme les reste du récit ?

Citer
Glen repris son souffle
Glen reprit

Citer
En silence Mike se repassa le film, son film. Contre-plongée,
J'y verrai bien deux points à la place d'un seul, puisqu'une énumération suit.

Citer
Treize ouvres d’art crées au même instant !
De belle oeuvres d'art !

Je ne te connaissais pas ce talent de metteur en scène :
Citer
En silence Mike se repassa le film, son film. Contre-plongée, vers le haut de l’immeuble, Ronald se penche, chute. Il a une caméra insérée dans son œil droit, images tourbillonnantes, le sol se rapproche, noir de trois secondes, balayage des visages des spectateurs, gros plan sur la tête éclatée, la mare rouge …
Imaginatif, Mike cultivait un don, à partir des mots, les images lui venaient, s’enchaînaient…

Belle chute !
Je parle de celle de l'histoire, bien entendu, mais celle de la copie de Glen ne manque pas de panache.

Merci pour ce partage
« Modifié: 28 Décembre 2018 à 08:24:20 par B.Didault »
Bernard
- La poésie est un art, une belle aventure, la dentelle de l’écriture.
- La haine est le venin de l’amour,
  Le sarcasme est celui de l’humour.
Page Personnelle (Indiscrétions, Textes et Poésies)

 


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