Les plus mélomanes pourront lire cette lettre d'une traite. Les plus "portés sur la chose" pourront sauter une ligne.Bonne LectureSonate au Clair de Lune
Chère Giulietta Guicciardi,
Si l’envie vous prenait de voir jouer,Sous chandelles du boudoir mauve,
L’adagio de ma Sonate au clair de lune, Je serai alors le plus ému des hommes.
Je vous accueillerai sans artifice,L’âme au bout des doigts, le cœur
Entièrement nu, tel le premier hommeAux jours heureux de la Création,
Tandis que j’ôterai vos effets,Satin, taffetas, broderies fleuries,
Vous prendriez le bec de ma flûte,Pour réveiller le doux enfant Jésus,
Puis, me tailleriez une longue plumeD’aigle, afin que j’achève ma partition.
Une fois ravivée ma brûlanteFaim de bécoter l’ivoire du piano à
Queue, j’aviserai enfin la lune,Galant, avec tact et révérence,
Mes doigts se languiraient de frôler Les touches du Pleyel, d’entrouvrir
L’huis de ce chaud puits d’amour,Dont vous êtes la tendre inspiratrice,
Pour se chauffer, l’index et le majeurVous joueront la gamme en ré mineur
Tous deux tendus, humides et joints,À leur tour, ô exquise sarabande,
Entraîneront sous peu le reste de la bandeDans les profondeurs de la trame musicale,
Vous ouvrant plus encore au premierMouvement, je suspendrai suavement mon
Assaut. Gratifiant mes bémols d’un massageMielleux et ferme en même temps,
J’enfoncerai plus avant mes touches,Jusqu’à faire pleurer de bonheur
Là, dans un Everest de délices,Vos yeux et votre bouche en cœur.
À genoux sur le douillet sofa,Divertie par tant de volupté,
Toute encore miaulante d’extase,Vous laisseriez la porte un rien ouverte,
Ma canne à pommeau s’introduirait alors,L’écartant tendrement d’une pression friande,
Et je verrai tomber à la queue leu leuLes perles de lune dans ma main chavirée,
Toutes ces larmes contenuesDe mon amour désintéressé.
Votre dévoué serviteur,
Ludwig Van Beethoven