Voilà un moment que je ne suis pas passé dans cette section. Quelle agréable surprise que de tomber sur cette petite perle d'apparence de simplicité.
Reviendras-tu
Blanchir de tes pas
Ma nuit ?
Cette manière de jouer avec l'ombre de l'expression "nuit blanche", en même temps que celles des pas du "partenaire" pourrait se suffire à elle-même.
Où flânes-tu donc
Nomade ?
Jusqu'à l'aurore
C'est drôle j'ai d'abord compris "Ou", qui aurait fait suite à la strophe précédente.
En tout cas tu nous poses l'envers du décors. La description se fait presque féline.
J'ai veillé
À rompre la lune
De pain noir
L'image qui a semble-t-il le plus marqué les esprits. J'ai quand même du m'arrêter un peu pour la rendre signifiante.
Et alors pas mal de sens s'échappent de cette image. A moins que ce ne soit l'image qui m'échappe.
"à rompre la lune", j'y comprends "toute la nuit", mais également un antagonisme entre la narratrice (?) et cette lune séduisant l'esprit nomade et nocturne qui pourrait symboliser sa plus éternelle concurrente. Puis "lune de pain noir". Une image de terroir populaire, presque pauvre, démuni. un contraste entre la galette mi obscure, mi claire de la lune, et le pain normalement clair, sauf quand c'est du pain noir. cette lune de pain noir est elle la lune du pauvre, celle du vagabond, celle qu'il faut rompre et dont il faut se rassasier ensemble ? Celle d'un cœur volage qu'il faut apprivoiser, domestiquer, nourrir, élever ? J'ai vu également un instant dans le miroir de "rompre du noir", "broyer du noir".
En somme, une image originale et sobre, un peu obscure au premier abord, mais qui avec un peu d'effort offre une certaine richesse et latitude d'interprétation, il me semble, sans que le sens n'échappe pour autant à l'auteur et au poème.
Point culminant du poème sur lequel il ne faut pas passer trop vite, comme je l'ai fait à la première lecture, sous peine de le trouver accessoire ou contradictoire dans ses oppositions de clairs et d'obscurs (mais en réalité ce jeu des oppositions entre clair et obscur est présent dès le début avec les pas qui blanchissent la nuit. En fait le poème nous plonge dans une ambiance ou les ombres sont lumineuses comme la nuit et les lumières sont noires comme l'absence et le pain. La nourriture est autre. C'est un peu déroutant au niveau du sens, mais ça produit un joli jeu d'images antagonistes qui renforce la thématique du poème)
Pour la tendre
À ton cœur mendiant
renforcement de l'image romantique de la pauvreté heureuse et libre avec "mendiant". Continuité de l'image de l'invitation à partager la lune ensemble. Avec la déclaration explicite, touchante, qu'il s'agit d'une affaire de cœur, dont il faut rassasier la mendicité.
Il ressort de tout ça l'image d'une narratrice (?) nostalgique, dans l'attente ("Pour la tendre" - ?) qui n'a pas accès à la vie nocturne de son interlocuteur mais qui entreprend d'évincer sa rivale dans une nouvelle version de l'expression "décrocher la lune", version beaucoup moins héroïque et clinquante, beaucoup plus humble, moins tournée vers l'exploit et le sacrifice, mais plutôt vers la séduction et l'invitation au partage de la nuit (le pain quotidien des amoureux ?), de la vie. La narratrice parait immuable et rayonnante, essayant par le seul pouvoir poétique, comme la lune de briller, d'attirer à elle.
J'aurais pu essayer de creuser encore un peu plus, et plus précisément ce que m'inspire, au fil de la plume, ton poème. mais cela suffit, il me semble, à en reconnaître la puissance évocatrice et la maitrise du geste qui a présidé à son écriture. D'ailleurs, c'est souvent à ça qu'on reconnait un poème qui touche juste. On essaye d'expliquer en quoi il a mis des mots sur une réalité qui nous parle, qui fait sens, mais au moment où l'on entame l'explication, plus on se rapproche du sens, plus on se rend compte qu'on est condamné à tourner autour de ce qui ne peut être dit que comme cela a été justement dit.
Juste une question de méthode : dans ma lecture, il y a une place assez importante aux expressions sous-jacentes et détournées ou revisitées implicitement. Est-ce que tu travailles particulièrement avec les expressions figurées ? En toute conscience de partir d'elles et de les faire entrer en résonance avec ton poème, ou par simple domestication des hasards de l'écriture et des convergences qui peuvent se manifester heureusement entre une idée et une expression déjà existante ? Je ne sais pas trop comment le dire.