Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

19 Mai 2026 à 18:00:47
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La baleine, l'homme échoué, et Catherine

Auteur Sujet: La baleine, l'homme échoué, et Catherine  (Lu 931 fois)

AliBehrouz

  • Invité
La baleine, l'homme échoué, et Catherine
« le: 23 Décembre 2018 à 18:37:22 »
Ma première intention fut de créer un personnage de la trentaine, qui regarde le monde avec un air désabusé, et qui est foncièrement individualiste. L'autre idée formelle était de me rapprocher de la narration américaine des années 40 (que ce soit les films noirs o les auteurs de de la hard boild generation) en reprenant la  structure d'enquête qui ne mène à rien de tangible mais qui fait renaître le personnage.  L'autre aspect qui m'a intéressé est d'écrire sous forme de journal pour n'avoir que le prisme du personnage principal, et ainsi, être tout autant perdu que lui.
C'est un début de nouvelle.
Merci pour vos avis !


9 décembre, soir

   « Billy Conn ne se défait pas, il se maintient comme un mur sur le point de s'écrouler. Louis a choisi la droite et s'est calmé pour son œuvre. Il a pris le pouvoir pendant... cinq... six... sept... — il est sur son dos — huit... neuf... L'arbitre est derrière lui. Il se relève, l'arbitre dit que tout est fini. Il dit que c'est finit. Le vainqueur, et toujours champion, est Joe Louis ! »

   Richard était furieux.
   — Joe Louis n'est pas un boxeur, tu le sais ça, Walter ?
   — Il vient quand même de confirmer son statut de champion du monde. Et boxeur ou non, tu me dois 200 pesos.
   — C'était un combat de coq. Billy est un bon gars, il a un gauche déterminé et un jeu de jambes rapide. On devrait laisser les nègres se bagarrer entre eux, à leur façon, c'est deux types de jeux. C'est comme ça que ça devrait se passer. C'est que ton coq s'en est pris à lui comme il s'en serait pris à moi ou à toi. 
   Je ne savais pas quoi en penser, mais Richard voyait souvent juste. Dans sa sphère philosophique, disons que ça se tenait. Mais je ne pouvais pas en vouloir à un Noir qui m'avait fait gagner 200 pesos.
   Avec Richard, on était accompagné de Juanito, avec qui on n'a jamais vraiment échangé une seule parole mais qui aimait se retrouver chez mon camarade qui captait la radio américaine. Juanito avait commencé à développer un langage technique relatif à la boxe et, ne sachant pas s'exprimer autrement, c'est comme ça que les bagarres ont commencé. Sa copine, Sofia — enfin celle qui l'accompagnait et qui nous traduisait les excuses de Juanito après s'être bagarré avec Richard — était une femme locale de la trentaine. Belle pour le pays ; disons que si ce pays dominait économiquement le monde je la trouverais certainement séduisante, sans aucun doute. Richard, c'est le genre de type à avoir mangé une bougie entière pour voir je sais plus quoi, mais il voulait comprendre quelque chose sur la vie. Je sais plus s'il a compris ce qu'il voulait démontrer mais il est tombé malade pendant une semaine. Il n'a plus mangé de bougie depuis.
   Je savais que Richard n'avait pas 200 pesos sur lui alors je lui ai dit que j'emmenais Sofia avec moi. Elle n'avait généralement pas son mot à dire alors je suis sorti de son taudis et elle m'a suivie pendant que j'apercevais Juanito mimer des gestes de boxeur devant le miroir déjà cassé par les bagarres. Ca m'a fait penser au ridicule de Bogart quand il se prend pour un caïd devant son miroir en s'entraînant à dégainer.           Richard, lui, avait mis du jazz finalement et, tout en ayant les yeux à moitié fermés, allongé sur son sofa, se prenait une douche avec son whiskey.
   Quand on est sorti, j'avais envie de rentrer à l'hôtel et de coucher avec Sofia. Mais il faisait tellement nuit que nous nous sommes perdus dans le quartier d'Obrera : on s'appelait, on essayait de se rapprocher l'un de l'autre, de se toucher, et un instant j'ai cru sentir sa chevelure, mais c'était une prostituée. J'ai cherché Sofia toute la soirée dans les ruelles, mais je tombais à chaque fois sur d'autres femmes. Des femmes qui s'étaient perdues elles aussi.
   Ne la trouvant pas dans ce noir, j'ai marché au bord de la plage comme le font ces personnes qui aiment mettre en scène leurs sentiments, et je me demandais si — pourquoi pas après tout — certains allaient naitre en moi. Mais Joe Louis avait gagné, et c'est tout ce à quoi je pensais. A mes futurs 200 pesos qui allaient me permettre d'avoir moins soif la nuit.
   Je me suis posé près de la plage en me disant que, tout de même, rester là à regarder la mer, c'était suffisamment absurde pour se torcher, ce que je fit donc raisonnablement, avec la fiole que j'avais récupérée chez Richard.


10 décembre, nuit
   
   Ils dansent autour d'elle. Ces enfants. Peut-être même que quelques autres sont dispersés derrière son immensité.

   Ils dansent.

   Je n'avais pas écrit depuis au moins deux semaines. Joe Louis... Merci pour tout. J'ai reçu une lettre de mon journal et je sais qu'ils attendent quelques nouvelles de ma part. Je n'ai pas ouvert la lettre, je n'aurais jamais dû accepter de travailler dans un pays où la guerre se vit dans les journaux. Il n'y a rien ici à Tampico, et que des journaux locaux dans les cafés. Je ne sais même pas si la guerre est finie, le silence tombe chaque jour sous nos yeux par des points d'interrogation, à l'envers, à l'endroit. Je n'avais jamais vu ça.

   Je suis assis près d'un arbre au bord de la plage et j'ai essayé de lire les visages des gens en arrière plan des photographies imprimées du journal. Il y a quatre hommes devant une devanture de boucherie qui fixent un hors champ, une petite fille qui semble ramasser un bout de tissus par terre. Enfin, il y a plein de types en uniforme. Dans la foule, une femme en grains me regardait. Jupe noire, chapeau à la mode. Je vois mal son visage mais je crois deviner qu'elle est blonde. Elle traverse la rue. C'est tout ce qu'il y a à dire sur elle j'imagine.
   Son nez me fascine un peu. Ce n'est qu'un point gris. Comment un point gris peut-il être si bien posé aux côtés d'autres points plus ou moins gris.

   Elle allait quelque part.

   J'écris, après deux semaines de silence, parce qu'une baleine s'est échouée au bord de la plage. Je ne sais pas si ça les intéresserait. Une baleine grosse comme un roc livrée à ces enfants aux vêtements déchirés. Je les entends rire d'ici. Je me demande si cette scène est aussi belle qu'elle le serait dans un poème.

   Elle bougeait encore sa grande nageoire quand je suis arrivé.

   Je pense à Sofia, où a-t-elle bien pu atterrir. Si je savais où elle habite j'aurais pu coucher avec elle ce soir, au lieu de boire sans même une once de romantisme. Je me demande comment on peut rester là à regarder un poisson géant et s'en émerveiller.
   Les seins de Sofia m'émerveillent. Des seins comme ça qui dominent une femme de son genre (j'en parlerai plus tard peut-être), ça c'est une compromission. Pour tout homme.

   Ses yeux sont encore ouverts. Les gamins sont partis depuis un moment. Il est deux heures passées et ce pays ne connait pas le froid. Et moi j'ai enfin un article pour eux  : une bande de mariachis jouent à côté du grand mammifère. Je me demande combien de cérémonies vont bien pouvoir se succéder autour de cette pauvre bête. Je doute de mes mots quand j'écris "bête", parce qu'elle me semble bien plus sage que n'importe quel type ou nana que j'ai pu rencontrer dans mon métier. Je n'y connais rien en chants de baleines, mais ça doit pas lui plaire des masses ce type de fréquences.

   Un mexicain est allongé dans la gueule de la baleine, je crois qu'il s'est endormi après que les mariachis aient fait leur célébration. Je devrais peut-être aller le voir, si jamais la baleine se réveillait et le bouffait dans son sommeil. Ce serait un spectacle, ça.
   Les poils qui s'hérissent au milieu des seins de Sofia.

   Quelle nuit.

   Je crois que je vais leur écrire un poème pour bien les embêter. Ca parlerait de grandes funérailles d'une grosse baleine, et ça, ça leur plairait, oh oui : un échos avec tous ces hommes laissés pour mort dans la boue. Là, une baleine, et on en fait des caisses.

   C'est immense une baleine. On pourrait y vivre.


10 décembre, matinée

   Je viens de me réveiller, il doit être onze heure d'après ce que j'ai cru apprendre chez les scouts. Ce sont leurs psaumes qui m'ont réveillé. Derrière moi se trouve une foule, mais quand je dis une foule, je parle bien d'un banc de cathos grouillant sur les pavés chauds de la rue d'Álvaro Obregón à la poursuite silencieuse et ordonnée de la Madone. Ca, c'est pour eux, pour mon éditorialiste. Je marche avec eux et je leur envoie quelques clichés, quelques légendes, ça fera bien pour leur journal.

    Il doit être onze heures passées parce que les boutiques sont fermées.

   Une lucky strike devant la mer, j'ai dessoulé. Je vais chercher mes pellicules à l'hôtel et je les rejoins. Y en aura encore quand je serai de retour, au même endroit, c'est  l'avantage de ces grandes liturgies. On sait toujours où les trouver.


11 décembre

   Hier, je ne suis pas allé à la marche. Quand j'entamais ma cigarette, j'ai vu l'homme encore endormi, étendu sur le sable. L'immense baleine poétique n'était plus présente. Je suis resté toute la matinée à attendre que ce type se réveille pour m'expliquer pourquoi il était là comme un homme échoué sur le sable, comment il avait fait pour dormir dans la gueule d'une baleine et se retrouver encore là. Mais il ne s'est pas réveillé. Aucun passant, juste cet homme en blanc allongé dans une position vénérable sur le sable et c'est tout. Au bout d'un moment, la marée montait jusqu'à sa figure, et son chapeau est parti loin, très loin. Je n'avais plus de pellicule mais ça aurait surement fait une bonne double page pour le Pennsylvania Paper.
   J'ai attendu jusqu'à dix-huit heures vingt, plus aucune trace du chapeau. Des marins sont venus le ramasser sous mes yeux et je ne sais pas ce qu'ils en ont fait. Ils ont longtemps marché vers le port.

« Modifié: 23 Décembre 2018 à 20:19:47 par AliBehrouz »

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.013 secondes avec 20 requêtes.