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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'express de quatre heures dix

Auteur Sujet: L'express de quatre heures dix  (Lu 2018 fois)

Hors ligne Roturierfinderace

  • Plumelette
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L'express de quatre heures dix
« le: 24 Septembre 2018 à 20:58:03 »
Le sept août 1963 à dix-neuf heures précises, après une journée splendide, "perfect day" au ciel uniformément gris, John Ferguson décida de tirer un trait sur son avenir. Ses doigts exécutaient leur ballet rituel sur les touches en ivoire du vieux piano quand une bourrasque perfide bouscula les nuages, un rayon de soleil déchira le voile protecteur, fondit sur le clavier comme une flèche. Il rabattit le couvercle, pivota sur son tabouret, regarda la fenêtre. Dans le ciel soudain bleu, le soleil brillait de l'impitoyable éclat de la vérité et John comprit ceci : deux décennies à pianoter ne l'avaient mené à rien. Il se revit, enfant timide faisant des gammes sous l'œil attentif de la fade et convenable miss Holmes, puis adolescent au Royal Collège, fantôme soumis dans un univers feutré, si convenable.
Le soleil plongea derrière les ifs du jardin, John alluma la cheminée dans sa vieille demeure humide même en été. Puis il ferma le piano, lança la clef dans l'âtre comme un roi jetterait un sceptre. Il prit une partition, voulut en faire une cocotte en papier, la livra aux flammes où elle se tordit, effigie au bûcher des vanités.
Affalé dans un fauteuil,  les yeux levés vers les hauts plafonds de lambris blanc, il entama un flacon de brandy. Un verre à la main, il déambula au hasard dans les grandes pièces vides, alla faire un tour dans sa chambre. Au mur une carte des mers du Sud, dans un coin une vieille raquette de tennis, sur une étagère quelques livres de Conrad, Kipling, Jules Verne et une coupe poussiéreuse : Wimbledon 1949, finaliste cadet.
Minuit sonna, il porta un toast à son récital imaginaire au Royal Albert Hall, célébra la fin de ses velléités artistiques. Vers une heure il eut envie de promener son ivresse sur la lande déserte, oasis miraculeuse, vierge de toute habitation, à quelques miles de Londres. Vêtu de sa veste de tweed démodée, il marchait le long de la voie ferrée, le visage baigné par l'air frais. Dans le ciel les étoiles jouaient une symphonie de cristal. Une étoile filante attira son regard, il songeait à un vœu quand soudain toc ! … il s'affala de tout son long, le nez dans le gravier.
-Surpris n'est-ce pas ?
Il se releva, vit une silhouette allongée sur les rails, une splendide jeune fille en robe de soirée, un collier de perles au cou.
-Que faîtes-vous là ?
-J'attends un train, un express pour être précise.
-Pourquoi ne pas l'attendre debout ?
-Pour l'usage que je veux en faire, je dois impérativement être allongée.
Il se pencha, vit la cheville et le poignet gauches enchaînés aux rails, maintenus par deux cadenas.
Elle dit d'un air calme.
-Vous ne pouvez rien pour moi, j'ai jeté la clef.
-Tiens, vous aussi. Quand votre express doit-il passer ?
-A quatre heures dix précises, il est réglé comme du papier à musique.
-Pourquoi vous être allongée si tôt ?
Du menton elle désigna le ciel.
-Splendide n'est-ce pas ?
John connaissait le coin, l'habitation la plus proche était sa vieille demeure isolée. Son seul voisin, le major Pickwick, un vieil original, ne lui serait d'aucune utilité. Il devait d'ailleurs dormir à poings fermés, imbibé de gin comme chaque soir. Sa montre indiquait deux heures, il ne chercha pas à discuter. La jeune fille le vit s'éloigner le long de la voie et reparaître une heure plus tard, le souffle court, muni d'un couteau et d'une vieille scie à métaux.
Après avoir vainement tenté d'ouvrir les cadenas avec son couteau, il attaqua la chaîne au poignet gauche. La fille se débattit, le frappa de sa main libre.
-Stoppez cet affreux grincement ! Quel manque de tact !
Il ôta sa ceinture, lui attacha le poignet et se remit à l'ouvrage. Elle le traitait de noms d'oiseaux, il n'écoutait pas, sciait, sciait … la vieille lame rouillée se tordait lors de laborieux allers-retours et ce qui devait arriver arriva : elle se scinda en deux.
-Vous êtes maladroit … j'aime bien les gens maladroits. Comment vous appelez-vous ?
-John.
-Jamais je n'ai rencontré de John ! Quel prénom original, romanesque ! La perfection !
Il s'escrimait avec le petit bout restant tel un prisonnier limant un barreau, la miss dévisageait son profil éclairé par la lune.
- Un instant je vous ai pris pour un de ces stupides héros, le genre qui ouvre les serrures comme on respire. Vous m'auriez sauvée, j'en aurais été quitte pour le ridicule, je peux tout supporter sauf le ridicule. Mais vous n'allez pas réussir, votre visage reflète la fascinante beauté de l'échec.
Le bout de métal rétif glissait entre ses doigts, lui entaillait l'index, enfin il cassa. John soupira, se gratta la nuque.
-Vous auriez mieux fait d'avaler une poignée de barbituriques.
-Quelle fin commune ! Et puis j'aime qu'on me passe sur le corps.
Trois heures trente. Trop tard pour espérer du secours. Une fois encore il échouait. Alors il s'allongea sur la voie aux côtés de la jeune fille.
-Que faîtes-vous ?
-Je renonce moi aussi et sans doute pour de meilleurs motifs …
-De meilleurs motifs ! Ma vie est une horrible tragédie. Rien, absolument rien de grave ne m'est jamais arrivé. Mère est morte en couches, me léguant sa garde-robe, ses bijoux et sa beauté. Père, lord richissime, possède dix voitures et autant de maîtresses, deux manoirs, des maisons de campagne, une armada de domestiques et une fille superbe comme vous pouvez en juger … tous mes désirs sont exaucés sur-le-champ, un vrai supplice chinois …
-Je compatis …
- … diplômée d'Oxford, je parle cinq langues, valse à la perfection, ai endommagé une Aston Martin et deux Bentley ; des tas de prétendants font le pied de grue devant ma porte, cinq se sont ruinés en corbeilles de roses, deux ont poussé la délicatesse jusqu'au suicide …
-Joli palmarès, je ne pourrais en dire autant…
- … mais tout cela ne serait rien si je n'étais tombée dans l'affreuse spirale de la vertu. La Veuve Clicquot me donne des aigreurs d'estomac, la cocaïne d'horribles migraines et les hommes la nausée. J'ai essayé les femmes, c'est affreux, quelle fadeur. Je me demande ce que vous nous trouvez. Voilà vous savez tout. Quelle heure est-il ?
-Trois heures quarante.
-John … êtes-vous un gentleman ?
-J'ose le croire.
-Seriez-vous prêt à satisfaire ma dernière volonté ?
-Vous voulez que je vous bâillonne ?
-Violez-moi !
-Ici ? Mais c'est très inconfortable.
-Ça me changera du Savoy.
Il se dressa sur le coude, se pencha vers ce visage dont la délicatesse démentait la crânerie des propos. Créature romanesque, fruit d'un hasard miraculeux, elle était belle comme une cause perdue. Il plaqua son visage contre le sien, l'embrassa puis défit la ceinture qui retenait le poignet droit. Délicatement il remonta la robe jusqu'aux hanches.
-Arrachez ma culotte !
Il ne l'écoutait plus, embrassait avec fièvre ce corps mi-enchaîné mi-déchaîné. Ce fut l'étreinte de deux fauves possédés, en transes, pris au piège et cherchant un exutoire dans le déchirement. Puis tout fut fini. John roula sur le côté. Il ne s'était jamais senti aussi bien mais n'arrêtait pas de se traiter de salaud.
-John, j'ai froid.
Il la couvrit de sa veste.
-Partez maintenant.
-Non … à propos quel est votre nom ?
-Rebecca.
-Non Rebecca, je reste avec vous.
La voix devint froide, détachée, avec un ton de supériorité.
-C'est un ordre. Je suis une lady, on exécute toujours mes ordres.
-Voyez où ça vous a menée.
La voix se fit douce, vibrante, envoûtante.
-John partez, je vous en supplie. Si vous m'aimez, sauvez votre vie. Ça vaut la peine de vivre, je le comprends face au ciel étoilé.
-Alors, si je retrouvais cette clé …
Elle baissa les yeux. Et John se mit à chercher en contrebas de la voie dans les buissons, les ronces, déchira sa chemise, s'écorcha les mains. Il ne trouva rien, s'allongea aux côtés de Rebecca, mit sa main ensanglantée dans la sienne. Ensemble ils regardèrent le ciel illuminé, traversé d'étoiles filantes.
-C'est beau" dit John.
-On dirait des lustres de cristal qui s'allument à l'infini …
-Connaissez-vous les constellations ?
-Leur beauté me suffit …
Puis ils se turent et malgré la terrible issue qui les attendait, John écrasé de fatigue
s'endormit comme un enfant …

Un rayon de soleil lui brûla les paupières, il ouvrit les yeux, le jour se levait. Il regarda sa montre, six heures trente, le train n'était pas passé.
Soudain une vibration le long du rail, là-bas dans la plaine … le train ! Dans une minute il serait là ! Il scruta les arbustes en contrebas, au pied d'un roncier brillait un objet métallique ; il plongea le bras et de sa main lacérée ouvrit le premier cadenas à la cheville. Il détourna la tête, trente secondes encore, la clef se bloqua. A genoux sur la voie, il jouait du poignet dans tous les sens … rien à faire.
-John, écartez-vous ! Reculez, je vous en prie !
La clef tourna, il arracha ce corps à la mort, elle sentit le souffle glacé du train sur sa nuque. Ils roulèrent au bas du talus, enlacés, meurtris … vivants …
Ils restèrent un moment serrés dans la poussière, souffle contre souffle, puis se relevèrent.
-Rebecca, voulez-vous vous unir à moi ?
-C'est déjà fait il me semble …
A court d'idées, John proposa un thé. Elle accepta. Ils marchèrent le long de la voie, silencieux, étrangement calmes comme après une tempête. Quand sa maison et celle de son voisin furent en vue, John remit sa veste pour cacher ses blessures, Rebecca réajusta sa coiffure d'un geste élégant. Ils croisèrent l'impeccable major Pickwick qui faisait sa promenade matinale, une main dans le dos, lissant sa moustache de l'autre, réajustant sans cesse le mouchoir dépassant de la poche de son blazer. Devant ce couple insolite aux vêtements chiffonnés, il eut un sourire de courtoisie un peu narquois.
-Bonjour miss, bonjour monsieur Ferguson.
-Bonjour major.
-Quelle époque vivons-nous, mon Dieu ! Ah la la, quelle nuit !
John le fixa de ce regard intense et vide propre aux rescapés.
-Quelle nuit en effet … ce ciel illuminé … ces étoiles filantes !
-Qui vous parle d'étoiles filantes ? Vous n'avez donc pas écouté la BBC … cette nuit des malfrats ont dévalisé le Glasgow-Londres !


Hors ligne txuku

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 423
    • BEOCIEN
Re : L'express de quatre heures dix
« Réponse #1 le: 25 Septembre 2018 à 19:29:54 »
Bonsoir

Un texte bien plaisant !

Aucun reproche - je suis encore sous le charme ! ;)




Merci a toi !!! :)
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne Mandemassa

  • Tabellion
  • Messages: 35
Re : L'express de quatre heures dix
« Réponse #2 le: 27 Septembre 2018 à 23:43:36 »
Bonjour Roturierfinderace,

J'ai beaucoup aimé ton texte. On reconnait la plume du premier texte que tu as posté, mais l'intrigue me semble beaucoup mieux construite. Il y a quelques jolies perles qui m'ont fait sourire, comme cette femme mi-attachée mi-déchainée :D.

Au plaisir de te lire à nouveau,

Mandemassa

Hors ligne Roturierfinderace

  • Plumelette
  • Messages: 7
Re : L'express de quatre heures dix
« Réponse #3 le: 28 Septembre 2018 à 11:00:39 »
Merci à tous pour vos remarques judicieuses.
Le texte Carte blanche faisait partie d'un concours "en 1000 mots".
C'est vrai qu'il faudrait le développer davantage.

J.

  • Invité
Re : L'express de quatre heures dix
« Réponse #4 le: 28 Septembre 2018 à 17:30:31 »
Bonjour. Bien que ce texte dépasse la diagonale de mon écran, je l'ai lu jusqu'au bout et je trouve la chute excellente.

 


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