Un premier essai dans le Monde de l'écriture.
Mais avant, une devinette : savez-vous pourquoi les Nains (de Tolkien) peuvent passer un temps infini à se masser dans les sources chaudes de la Moria ?
Parce qu'un Nain s'étant tanné ne perd pas son temps.
Bonne lecture !
Hors di temps
C'était une grande valise, qu'on manipulait avec soin. Plutôt grise, me semble-t-il me rappeler, d'un difficile exercice mémoriel tentant de rapiécer, dans une projection intérieure, les restes embrumés, fragmentés, parfois insaisissables, d'instantanés involontaires qui ont survécu aux successions d'ères et me permettent aujourd'hui de témoigner de cet âge d'or dont on ne sait s'il existe, n'ayant jamais été perçu de la sorte quand il filait alors au gré de ses interminables secondes nous séparant d'un devenir merveilleux.
C'est amusant de constater que ce qui m'était alors merveilleux se fond désormais dans les habitudes, construit un décor invisible, une route facile à emprunter, et atténue simplement le sentiment de captivité d'un présent qui pourrait, mais dont les conditions s'étiolent, dont les promesses déçues ternissent jusqu'à l'imagination, pour n'en donner qu'un réel peut. Pourtant, ce vague souvenir de valise, lui, est devenu dans le processus de l'oubli, le nouveau mystère, le nouvel étonnement, d'une mue ou bien d'un caprice, d'une envie de peindre son histoire d'aléas enchanteurs à tisser des rêveries pour s'en parer au présent.
Bien sûr, l'exploration à rebours n'a rien d'un devenir, d'un élan productif, d'un en-avant rebondissant sur son passé, et personne n'en est dupe. En êtes-vous dupe ? Je n'en suis pas dupe. Évidemment que le souvenir bouffe, comme les écrans, ou ces autres activités masturbatoires se mêlant de tracer dans le plaisir ou le labeur l'infini chemin rubané qu'on emprunte comme un poche à la bibliothèque, ou pire, à l'une des tablettes de ses propres étagères à romans usés.
Et c'est un écran qui occupe le centre de la scène : cathodique, bombé, de vert monochrome. Au premier rang de ce théâtre en boîte figure un cercle. Ou bien est-ce une boule ? Non, c'est bien un disque, mais peut-être est-il plutôt au dernier rang, je ne sais. Sa rotation, d'un doigt, commande au virtuel. L'espace soudain s'étire sur le champ de touches d'un clavier. L'ensemble n'est pas articulé. Aucune dissociation, aucun réajustement de la chimère monolithique n'est possible. L'idée même de séparation semble saugrenue devant cet air ramassé − idée possible uniquement via la déformation temporelle. Du temps d'où provient cette image, les canons de l'esthétique commandent à l'œil encore vierge d'en apprécier la vision. D'où cette gourmandise qui se glisse par capillarité en forme de reconstruction anachronique. L'objet est beau, malgré sa laideur contemporaine. Et dans chaque valise pourvue d'un clavier, cette beauté irradie encore, et sème.