Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

03 Juin 2026 à 14:02:21
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Cette drôle de vie

Auteur Sujet: Cette drôle de vie  (Lu 1031 fois)

Hors ligne Bey

  • Calligraphe
  • Messages: 141
Cette drôle de vie
« le: 16 Juillet 2018 à 01:52:39 »
Voici un petit nouveau de ma part, faisant partie de ma suite de nouvelle, mais qui se lit facilement comme tel. Attention, il y a du québecois ici !

Cette drôle de vie



Vingt-deux heures sept. Le butin dans la main, je rentre chez moi.

—   Oh, Éric ! Tu t’es acheté une liqueur ?

Le frère m’accueille du sofa, la tête retournée pour me voir dans l’entrée. Son film de gangster à la télé. Son fils, Mathieu, à côté de lui. Il zieute déjà mon achat. C’est louche.

Je m’avance jusqu’à la cuisine pour y trouver ma mère et ma belle-sœur. Chantale et Maria, qui ragotent, attablées devant leur verre de scotch. À peine entrée, la femme de mon frère m’envoie son fiel :

—   L’agent de retour de sa mission !

Maman serre les lèvres. Je reste de marbre. Je me rends jusqu’au comptoir et y dépose mon Coksi.

C’est à ce moment précis que tout commence.

—   Qui a touché à Monsieur sac de chip ?

Sur le comptoir, son chapeau de feutre repose mollement. À ses côtés s’échouent les restes de ses tripes. Le sac de Layfles, ventre ouvert, à moitié éviscéré. Maria la conasse répond en premier :

—   De quoi tu parles Éric ?

Chantale, la maman, ma maman, soupire et demande :

—   Ton Monsieur, encore ? Tu avais mis le chapeau sur le sac ?

—   Oui, et là il n’est plus là. Il était à moi ce sac.

—   Tu sais, Éric, s’incruste Maria, t’as quarante-deux ans, va falloir t’apprennes à partager.

Ma première envie, évidemment, fut de fracasser son crâne sur la table. Mais je respecte bien trop mon titre pour tomber dans un tel panneau. Un super enquêteur connaît sa base, et tous les policiers d’élite pourront vous le dire : le sang-froid devant le meurtre, ça demeure le seul moyen de garder le respect, dans le monde des criminels. Sans ce respect, on se voue au cul-de-sac.

Je m’assois à la table. Je dépose les mains l’une sur l’autre. Je prends mon temps pour installer l’ambiance. Maria s’enfonce dans son dossier pour se faire plus imposante. Le Quaid qui toise son laquais. Le coin de sa bouche retroussée, histoire de m’intimider par la dérision. Elle a peur. Je frappe :

–   Vingt et une heures douze.  Je sors à l’extérieur. Monsieur le sac reste complètement sans défense. Un court moment, un vraiment court moment où je baisse ma garde. C’est tout ce que vous avez eu. Vingt-et-une heure douze, dernier moment connu où Monsieur Sac était encore en vie.

–   Je sais Éric. Ça t’a presque pris une heure pour aller chercher une calice de bouteille de Coksi en bas de la rue. 

–   Cinquante-cinq minutes, plutôt. La précision est importante, ici. Et on va avoir besoin que tu fasses preuve d’autant de rigueur. Pourrais-tu me dire, exactement, ton occupation durant ces cinquante-cinq minutes ?

Son masque persiste. Toujours cachée sous ces apparences de moquerie, toujours aussi agressive, ses yeux maintenant ronds comme des bouches de révolver. Elle feint l’étonnement. Acerbe, elle me répond :

–   J’étais ici, le malade. Je prenais mon petit verre avec ta mère. Comme j’étais après faire quand t’es partie. T’as pas oublié, j’espère? Tu perds la mémoire, en plus ?

–   Hum. Les paroles c’est bien, Maria. Mais ce que je demande, ce sont des preuves.

–   Oh mon dieu… je peux pas croire. Écoute, demande à ta mère, si tu veux.

Je me retourne vers l’amour de ma vie. Elle me fait signe de la tête. Ses traits sont tirés. Elle est inquiète.

Je retourne à mon accusée.

—   Tu étais dans la cuisine.  Donc tu as pu voir toutes les allées et venues dans cette salle.

—   Oui Éric. Bravo pour la déduction.

—   Alors qui est le coupable, si ce n’est pas toi, dis-moi ?

Sur le bord de l’hystérie, elle se lance pour me crier sa réponse. Arrêtée en plein élan. Le neveu entre en scène, suivi de son géniteur.

—   Ça va m’man ? Ça parle fort depuis tantôt.

—   C’est beau Math, ton oncle fait le con, comme d’hab.

Yves, mon frère, visiblement de mèche avec le bourreau de son mariage, ne réagit pas au commentaire odieux.  Il plante ses pupilles dans les miennes. Son front se parsème d’inquiétude. Son visage transpire la douleur. Du bras, il tente d’amener son fils à quitter la salle.

—   Ok Mathieu, on retourne au film.

Mais les sentiments doivent être mis de côté. J’ai un travail à faire.

—   Non! Non, mon frère. C’est parfait. Ça tombe à pic, même.

Le corps lentement tourné, le torse bombé, je m’élève. Je me fais le plus théâtrale possible. Les jeunes demeurent plus facilement impressionnables. Une carte sur laquelle je dois miser. Je m’approche du neveu, lève la tête de quelques degrés pour pouvoir le toiser dans les yeux. Prends un moment pour laisser peser le poids de mon jeu d’acteur.

—   Dis-moi, Mathieu, que faisais-tu, de vingt et une heures douze à vingt-deux heures sept ?

L’expérience parle. J’ai touché ma cible. Le petit est désemparé. Il cherche des prunelles le support de son père. Celui-ci, sonné par la confusion, lui répond par le silence et le malaise. Le nouveau suspect se voit obligé de répondre.

—   Heu… bah, dans le salon. On commençait le film.

—   Un alibi ?

—   Mais oui imbécile : Yves !

C’est Maria qui crie la dernière phrase, évidemment. Mon frère, qui ne peut nier son cœur noble, se jette aussitôt à ma défense.

—   Calice, Maria !

—   Ben quoi ! Arrête donc de faire comme si ton frère était pas fucké. Ça y fait pas de bien, qu’on continue de faire comme ci.

—   Comme si t’avais déjà « fait comme si ». J’ai assez grandi avec lui pour te dire que le reste de la planète y rappelle assez souvent qu’il est « fucké » comme ça pour qu’on ait besoin d’en rajouter !

—   Faque là nous faut qu’on ferme nos gueules pis qu’on fasse comme si tout était normal ? À chaque crise de débile qu’il nous pète ? Aye, c’te fois là c’est un sac de chip avec un chapeau, Yves. Tu m’as-tu entendu ? Un sac de chip avec un criss de chapeau.

—   Maria taba…

La phrase meurt dans sa gorge. Il regarde maman. Ne peut plus contenir sa honte.

Mais le sang des enquêteurs coule aussi dans ses veines. Il se retourne vers moi, de nouveau calme.

—   Mathieu était avec moi. On a commencé le film ensemble. Je confirme son alibi et lui-même pourrait confirmer le mien.

—   Vous n’avez pas ouvert le sac de chip ?

—   On n’a pas quitté le salon.

J’ai ma réponse, enfin. Et quelle réponse ! Un crime en apparence irrésolvable. Je titube vers ma chaise. M’assoie avec nausée. Comme si le mal de tête me prenait. La confusion me dominait. Mais ce n’est que mise en scène, encore. Bien trop d’Agatha Christie ont passé sous mon flaire pour m’arrêter à si peu. De simples débutants ne peuvent me mettre en échec de la sorte.

Deux alibis qui se défendent l’un l’autre. Un seul coupable et ce nœud ne peut être défait. Deux meurtriers, et leur corde devient raide.

Ils ont oublié une faille énorme dans leur plan. La pire qu’il soit : un allié indéniable à la justice.

Je relève la tête d’un coup sec. Triomphant, je me retourne vers maman :

—   Maman, confirme-moi. Yves et Mathieu sont-ils bien les coupables du meurtre de…

—   C’est moi qui a mangé ton sac, Éric.

Ma voix s’éteint. Le tonus coule de mon visage et dépose son goût métallique dans ma gorge. Je sens la lame froide de la réalité me scier la colonne vertèbre par vertèbre. Elle détourne ses yeux humides. Ma mère. Ma propre mère. La femme d’amour et d’affection qui m’a élevée, qui m’apprit la justice, la tendresse. Ça serait elle ? Cette bénédiction des cieux serait la meurtrière ?

—   J’avais… je savais que tu avais encore mis ton chapeau. Que c’était rendu un de tes « Monsieurs ». Je savais que tu réagirais comme ça. Mais faut que t’apprennes Éric. Parce que moi j’en peux plus. J’en peux juste plus…

Elle se lève brusquement de la table. Elle court hors de la cuisine, les sanglots de peine contenue jusqu’au corridor. Maria fixe la table, immobile. Yves accourt vers maman. Mathieu ne sait quoi faire de sa peau.

Je reste là, immobile. Vaincu.

Ma mère, une meurtrière.

Hors ligne olivier

  • Tabellion
  • Messages: 45
Re : Cette drôle de vie
« Réponse #1 le: 16 Juillet 2018 à 04:46:24 »
Bonjour Bey,

Bon, bah... pas grand chose à dire si ce n'est que j'ai pris un vrai plaisir à lire ton texte.  :)

Certaines tournures de phrases sont plutôt étonnantes - probablement le québécois - , mais sans pour autant nuire à la lecture je trouve, au contraire, ça contribue à son charme.

Je voudrais pouvoir te proposer un axe d'amélioration, mais là comme ça, rien ne me vient, et le texte me semble se suffire à lui-même tel qu'il est.

@+
C'est tout ce que j'ai à en dire

Hors ligne BleuAcier

  • Scribe
  • Messages: 60
Re : Cette drôle de vie
« Réponse #2 le: 16 Juillet 2018 à 11:36:06 »
Hello, même avis qu'olivier. C'est drôle, sympa et les tournures quebécoises donnent du charme.  Je serai ravi de te relire.  Salutations.

Hors ligne Bey

  • Calligraphe
  • Messages: 141
Re : Cette drôle de vie
« Réponse #3 le: 23 Juillet 2018 à 23:28:54 »
Bon eh bien merci pour les commentaires ! Faute de me permettre d'améliorer le texte, ils m'encouragent à continuer et me réconfortent sur le produit final.  :)

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.02 secondes avec 22 requêtes.