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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Nuits d'été

Auteur Sujet: Nuits d'été  (Lu 1288 fois)

Hors ligne Oussri

  • Aède
  • Messages: 208
Nuits d'été
« le: 14 Juillet 2018 à 17:12:24 »
J’ai toujours eu peur du noir.

Le noir, c’est l’inconnu.
Il nous prive de notre sens le plus rassurant.
Il est le royaume des monstres imaginaires… Et de ceux qui le sont moins.

Quand j’étais enfant, j’avais une petite veilleuse ronde qui diffusait une jolie lumière douce et orangée. Je l’ai gardée pendant des années. A cette époque, je dormais dans la salle de bain avec mon petit frère, dans des lits superposés. Notre maison était grande mais mon père n’avait pu rénover que trois pièces de cette ancienne ferme délabrée : l’entrée qui faisait office de cuisine, salon et salle à manger ; une deuxième pièce, un bureau couplé à une chambre conjugale ; et la dernière pièce, la salle de bain. Notre chambre.

Je ne me suis jamais plainte de notre petit espace de vie. Il avait ses avantages. Quand nous regardions la télé, mon père, ma mère, mon frère et moi nous pelotonnions sur un fauteuil noir, tous les quatre. Et nous nous fichions de ne pas avoir de place ou d’être mal installés ; nous étions tous ensemble et nous profitions simplement de ces moments d’amour familial.

Nous avions un grand terrain d’un hectare, couvert d’herbe, planté d’arbres, de sapins. Il compensait largement l’absence de chambre pour mon petit frère et moi. Nous jouions dès notre retour de l’école, tout le weekend, à grimper dans les arbres, à courir, à faire de branches ordinaires de véritables épées, à créer des cabanes dans tous les bosquets suffisamment épais.

Nous étions insouciants et nous étions heureux. Je crois que jamais je ne l’ai autant été.

Malheureusement, un jour… Un jour, tout a basculé.
Mais ce n’est pas ce jour que je veux vous raconter.
Pas tout de suite.

Quand j’ai eu onze ans, mon père a eu fini de rénover le premier étage de la maison ; nous avions deux belles chambres, grandes, avec une mezzanine pour y dormir. Ma chambre était la plus belle des chambres dont une jeune fille peut rêver. Les murs semblaient peints de nuages, tous les meubles étaient en bois et un rideau de perles multicolores pendait de la grosse poutre qui traversait la pièce.
Mais cette chambre est devenue la chambre forte de tous mes secrets et de toutes mes souffrances.

Mon attitude a changé. Elle avait déjà changé bien avant cet âge.
C’est arrivé brusquement. Et en même temps, un certain processus s’était mis en place, comme un parasite qui grandissait et s’étendait dans la chair de son hôte. Mon parasite a d’abord rongé tout ce qui me rendait heureuse. Il a rongé ma confiance en moi. Ma confiance en les autres. Il a rongé mon estime de moi. Et enfin, il a absorbé toutes mes émotions pour ne laisser place qu’à la rancœur, la peur et la colère.

J’ai perdu la relation qui me liait à mon petit frère. Je le repoussais. Je n’arrivais plus à jouer avec lui.
Son innocence, son ignorance me rappelaient sans cesse que, quoi que je puisse faire, jamais plus je ne serai une enfant.

Je regrette de ne pas avoir réussi à lui dire que ce n’était pas sa faute si je m’étais éloignée. Que je l’aimais et que je voulais le protéger.

Je me suis accroupie, j’ai serré mes genoux contre ma poitrine. J’ai étouffé ma souffrance mais la peur… La peur était toujours là.

Et le noir… J’avais toujours peur du noir.

J’avais huit ans la première fois. Nous étions en vacances, comme tous les ans, dans la famille de ma mère. Il faisait nuit et je ne voyais rien. Le noir. C’est dans l’obscurité que les prédateurs sont les plus dangereux. Alors que la nuit me rendait vulnérable, elle donnait à mon agresseur ses meilleurs atouts pour agir. J’avais peur du noir. Après cette nuit, j’en étais terrorisée. Et toutes les nuits qui ont suivi n’ont fait qu’accroître cette terreur, cette angoisse qui enfonçait son poing dans ma gorge jusque dans ma poitrine pour y attraper mon cœur et le serrer jusqu’à ce que je suffoque.

C’étaient des nuits d’été.

J’ai grandi seule dans ma belle chambre, emmurée dans mon silence et dans ma douleur, incapable de trouver le sommeil quand le soleil était couché, revivant jour après jour, année après année, ces horribles nuits d’été. Cinq années d’affreuses nuits d’été torturées par le monstre de mon enfance, cinq années de sévices qui ont perduré par les souvenirs qu’elles me rappelaient sans que je puisse les oublier un instant.

L’heureuse enfant épanouie est devenue une adolescente triste, silencieuse, colérique et sombre, tellement sombre. Une ado qui crachait à la gueule du monde parce qu’elle le trouvait si laid, ce monde, il était si atroce et sa vie était si atrocement insignifiante et pourtant tellement douloureuse.

Une ado qui avait toujours peur du noir. Jusqu’à ce qu’elle réalise que l’essence de son être, les fondations de son existence, tout ce qui faisait d’elle cette ado malheureuse et perturbée étaient encore plus noirs que la plus sombre nuit d’été qu’elle ait vécue.

Certains vivent leurs plus beaux souvenirs lors de nuits d’été.
Certains aiment la nuit pour pouvoir observer la lune et les étoiles et écouter le silence propre à l’obscurité.

Et il y a moi.
J’ai toujours peur du noir.
Et je détesterai à jamais les nuits d’été.
« Modifié: 16 Juillet 2018 à 14:04:03 par Oussri »
"Chat du Cheshire, quand je recommence à t'oublier, c'est toujours le souvenir de ton sourire qui disparaît en dernier." Gage

Hors ligne Berceuse Violente

  • Aède
  • Messages: 184
Re : Nuits d'été
« Réponse #1 le: 14 Juillet 2018 à 18:16:02 »
Bonjour, j'ai trouvé ce texte bien écrit et il se lit tendrement. Il est sensible. Même si tu ne dis rien, on devine très bien. J'aurais voulu savoir qui lui avait fait ça, s'il est du cercle familial ou non.
Il y a deux choses qui ressortent, il y a le noir, les nuits d'été, qu'elle associe au moment de son agression, mais il y a aussi le lieu, le jardin, la maison. Je n'arrive pas à savoir si elle a de la haine aussi pour le lieu, je ne crois pas. Elle dit du bien de ce jardin.
Pourquoi est-ce que la chambre qu'on lui offre la rend si triste ? Quel lien fait-elle entre cette chambre solitaire et le mal qu'elle a eu ?

A bientôt.
"Pour devenir un meilleur artiste, il te faut prendre les bonnes critiques positivement et les mauvaises critiques positivement aussi. J'espère que tu seras un artiste qui prête davantage l'oreille à des paroles qui le défient plutôt qu'à des paroles qui le flattent." BYG

Hors ligne Chapart

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 639
Re : Nuits d'été
« Réponse #2 le: 15 Juillet 2018 à 02:43:54 »
Salut,

J'ai bien aimé ce texte par la façon dont tu suggères les choses, il est prenant :  l'agencement des différents événements, les moments d'amour en famille, puis la nouvelle chambre, le noir, qui rappelle ce que la narratrice a vécu, sans rentrer dans le détail. On n'est pas dans la recherche d'effets au niveau de l'écriture, tout est suggestif tout en était parfaitemnt clair, et ça rend le texte encore plus fort, je trouve. Peut-être que tu aurais pu jouer encore un peu plus sur ces aspects et la façon dont tu les enchaînes, à partir de "Un jour tout a basculé" j'ai eu l'impression que plusieurs informations nous étaients données assez rapidement, sans que le lien entre "la chambre noire" qui rappelle ce que le personnage a vécu soit exploité plus que ça (au vu de l'introduction qui insiste sur l'amour familial, peut-être que tu aurais pu en dire un peu plus sur tout ça). Mais dans un autre sens, j'aime bien cette transition qui s'opère quand on commence à parler de la nouvelle chambre : en lisant le début je ne m'attendais pas à ce basculement, j'ai trouvé ça très habile (ce n'est pas un basculement tombé du ciel, à la lecture de tout le texte la transition fait sens).

Je rejoins Berceuse sur le côté sensible et tendre du texte.

Son innocence, son ignorance me rappelaient sans cesse que, quoi que je puisse faire, jamais plus je ne serai une enfant.

serais

Merci pour le partage !  :)
Chapart

Hors ligne BleuAcier

  • Scribe
  • Messages: 60
Re : Nuits d'été
« Réponse #3 le: 15 Juillet 2018 à 08:35:11 »
Hello,
En fait je n'ai pas grand chose à ajouter par rapport à mes prédécesseurs. J'ai apprécié la façon dont tu narres la beauté, les joies  de l'enfance et la pudeur avec laquelle tu décris le basculement, sans partir dans le pathos ou une description précise des événements.  On devine les choses et cela suffit. Des mots simples et touchants.

Citer
L’heureuse enfant épanouie est devenue une adolescente triste, silencieuse, colérique et sombre, tellement sombre. Une ado qui crachait à la gueule du monde parce qu’elle le trouvait si laid, ce monde, il était si atroce et sa vie était si atrocement insignifiante et pourtant tellement douloureuse.

je pense qu'il y a un souci dans les temps. (était devenue ?)

Salutations.

Hors ligne olivier

  • Tabellion
  • Messages: 45
Re : Nuits d'été
« Réponse #4 le: 15 Juillet 2018 à 09:45:51 »
Bonjour Oussri,

J'ai bien aimé l'atmosphère d'ensemble, et le côté sombre de ton texte. J'ai deux remarques qui me viennent à chaud.

1) La phase introductive m'a paru un peu lourde:

Citer
J’ai toujours eu peur du noir.

Le noir, c’est l’inconnu.
Il nous prive de notre sens le plus rassurant.

3 phrases qui globalement reprennent la même information. Peut-être plutôt "J’ai toujours eu peur du noir, cet inconnu qui nous prive de notre sens le plus rassurant."? une idée comme ça

2) Le passage suivant a créé chez moi une attente - celle de l'histoire du jour où tout a basculé.

Citer
Malheureusement, un jour… Un jour, tout a basculé.
Mais ce n’est pas ce jour que je veux vous raconter.
Pas tout de suite.

Or c'est un point que tu développes à peine - pour ne pas dire pas du tout  :(

Du coup, et même si l'ambiance générale m'a plu et que j'ai été plutôt satisfait de la manière dont le décor était planté au départ, ça m'a laissé un peu sur ma fin.

@+
C'est tout ce que j'ai à en dire

Hors ligne Oussri

  • Aède
  • Messages: 208
Re : Nuits d'été
« Réponse #5 le: 16 Juillet 2018 à 14:26:47 »
Bonjour à tous !

Merci pour vos retours.

Je me rends compte grâce à vous que je n'ai pas bien formulé certains passages, notamment le fait qu'il n'y a pas eu qu'une agression mais que cela a duré cinq ans. J'ai modifié pour que l'on comprenne mieux.

Quand j'ai écrit ce texte, je savais bien que je n'avais pas développé certains aspects. C'est assez difficile pour moi. Mais j'ai envie d'en écrire davantage. Alors je me disais que, peut-être, je pourrais écrire cette histoire en plusieurs parties. Une sorte de nouvelles avec des petits chapitres.

J'ai envie de parler davantage de cette chambre parce qu'elle a beaucoup d'importance. Et pourquoi pas de la suite.

En tout cas, encore merci pour vos commentaires et l'accueil que vous avez fait à mon texte.
"Chat du Cheshire, quand je recommence à t'oublier, c'est toujours le souvenir de ton sourire qui disparaît en dernier." Gage

 


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