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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Un plongeur né

Auteur Sujet: Un plongeur né  (Lu 1486 fois)

Hors ligne Dr. Krieger

  • Plumelette
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Un plongeur né
« le: 29 Juin 2018 à 11:27:31 »
Le type est un de ces types qui ont l’air heureux. Effronterie décomplexée. Sans doute a-t-il été élevé dans un Center Parc. Il n’est même pas midi. Comment peut-on  exhiber impunément tant de bonheur et de sérénité ? Jeanne, au secours ! Radieux comme un tueur en série, le mec. Épanoui comme un arracheur d’ongles. J’ai toujours l’impression que ces gens-là ont bricolé une Batcave de l’enfer quelque part et trompent l’ennui d’un dimanche après-midi en enfonçant des aiguilles à tricoter dans le nez de gamins activement recherchés par la brigade enlèvement et disparitions. Les types ravis, en pleine rue, complètement sobres... Ils puent, au fond. Bref, cet homme heureux s’assoit sur le banc à côté de moi et consomme effrontément sa joie, c’est-à-dire qu’il sourit en regardant autour de lui, comme s’il venait de façonner l’univers à son image et en était satisfait à tous points de vue. Cinq étoiles pour ce séjour apaisant dans le Monde Moderne, si délicieusement authentique ! Très bonnes prestations. Je conseille sans réserve. Un enculé de première. Moi, je suis plongé dans un bouquin que je n’ai pas vraiment le gout de lire, dans une position qui ne m’est pas confortable, empêtré dans des vêtements que je n’ai pas sélectionnés avec un état de conscience optimal. La tenue de l’homme heureux, quant à elle,  est d’inspiration je-ne-suis-jamais-très-loin-du-camp-de-base-grâce-à-ma-panoplie-Quechua-par-Décathlon-d’autant-plus-que-je-pratique-la-marche-rapide.

—   Comment allez-vous aujourd’hui ? me demande-t-il

Ma première impulsion consiste à lui répondre que s’il m’adresse à nouveau la parole, je lui tordrai le bras si fort que sa fracture sera ouverte, largement documentée, puis étudiée pendant des siècles dans le service traumatologie de l’hôpital le plus proche. Mais je réfrène cette impulsion. Mes impulsions sont terrifiantes et inexploitables, la plupart du temps. Je suis obligé de me composer en permanence. Plutôt que de me laisser aller à l’instinct et ainsi tenter le concours d’entrée à Daech, je pioche régulièrement dans un petit chapeau mental rempli de morceaux de papier pliés en quatre. Sur ces morceaux de papier,  je peux lire les réactions appropriées à toutes les situations pour lesquelles, instinctivement,  je serais davantage enclin à tordre des bras, égorger un proche ou violer des inconnus. Je pioche, donc, et  je lis « Ça va très bien, merci. Et vous-même ? ». Cependant, mon cerveau active malgré moi la fonction rébellion gratuite.

—   Vous voulez vraiment savoir comment je vais ou vous me demandez ça simplement parce que notre proximité vous met mal à l’aise et que la culpabilité de vos dimanche aprem' vous ronge ?
—   Non, je… vous demande juste comment vous allez. Mais si c’est trop délicat, tant pis.
—   Vous voulez sincèrement être mis au courant de mon état mental du jour, oui ou non ?
—   Oui… Je crois que oui.
—   Très bien. Dans ce cas… Je devais avoir neuf ou dix ans à l’époque. Ma mère m’avait emmené à la piscine. Enfin c’était plutôt un genre de parc aquatique. Toboggans, vagues artificielles, stands de glace, coup de soleil, ce genre de conneries. Bref, je déambule là-dedans et je me perds. Je perds ma mère. Il y a un monde fou, je commence à paniquer et puis je me dis que maman finira bien par me retrouver et qu’en définitive,  je n’ai qu’une affection modérée pour cette femme. Je continue donc à explorer le parc et je tombe sur les plongeoirs. Vous avez un bassin ni très grand ni très large, mais assez profond. Une fosse, quoi. Et au-dessus de cette fosse, vous avez les foutus plongeoirs, les escaliers qui y mènent et une file de gamins et d’adultes en slip de bains, attendant leur tour, pieds nus sur des marches en fer,  l’air con. Moi, j’ai toujours aimé plonger. C’est mon truc. A cet âge-là, neuf ou dix ans, j’étais déjà un plongeur né. Non pas que j’avais déjà beaucoup plongé à l’époque, mais j’étais convaincu d’être né pour m’élancer depuis une hauteur considérable, me déployer avec grâce et percuter la surface de l’eau dans un état d’allégresse inégalé. C’est quelque chose que j’étais convaincu de posséder. Alors je me place dans la file. Il y a à peu près quinze mille citoyens décharnés ou obèses devant moi et aucun d’entre eux ne mérite mon respect. D’abord ils ont l’air tarte dans leurs maillots de bain et surtout, ils sautent comme des merdes et percutent l’eau en produisant d’immondes éclaboussures. Ce ne sont pas des plongeurs. Ils n’ont rien compris. Ce sont des sauteurs. Ils ne savent pas vivre. Et ils ne sautent que pour avoir une nouvelle occasion de hurler. Moi je sais, même si je n’ai en vérité jamais plongé de ma vie, que je serai parfaitement silencieux pendant l’opération. Je vivrai le truc en silence et sans aucune vulgarité. Et donc, à force de patience et de self-control, mon tour arrive au plongeoir de 1 mètre.  Vous voyez, cette planche souple au bout de laquelle vous êtes censé rebondir à peu près huit mille fois avant de produire une vieille bombe dégueulasse en criant Banzaï puis inonder l’ensemble du département suite à l’impact de ce gros cul flasque pré-adolescent contre la surface de l’eau ? C’est mon tour.  Je pourrais en rester là, faire plouf et songer à retrouver ma mère pour qu’elle me paie un Cornetto chocolat-caramel et qu’on se tire enfin d’ici mais non, je ne suis pas quelqu’un qui peut se satisfaire du plongeoir d’un mètre. D’abord il y a cette planche qui me rappelle immédiatement le supplice des pirates. C’est une planche qui pue la mort, dans mon esprit d’enfant de dix ans. Il n’est pas question que j’emprunte ce chemin-là alors ce que je fais, c’est que je poursuis mon ascension vers le plongeoir de cinq mètres. Je n’hésite pas une seconde. Je quitte le monde des enfants en surpoids et je m’élève. Une petite voix suggère déjà qu’il s’agit d’une mauvaise idée mais je la fais taire, une marche après l’autre. Je suis un plongeur-né. La vie m’a choisi pour me jeter avec science d’une hauteur infinie. Allez tous vous faire foutre, peuple-sauteur-dégueulasse et mères qui perdez vos enfants de vue au milieu d’un parc aquatique bondé. Vous voulez toujours savoir comment je vais aujourd’hui, cher Monsieur ?
—   On peut parler du temps qu’il fait, si vous êtes plus à l’aise avec la météo…
—   Non, ça ira. J’arrive donc au plongeoir de cinq mètres. C’est une plate-forme tout ce qu’il y a de plus sérieux. Pas de planche rigolote sur laquelle rebondir comme un demeuré. Non. Du béton sous les pieds, une impulsion franche et le vide… Alors c’est enfin mon tour de briller. Dès que je mets les pieds sur la plate-forme, je réalise pourtant que je me suis mis dans une situation inextricable. Il y a une différence indescriptible entre le plongeoir d’un mètre et celui de cinq mètres quand tu es un enfant de dix ans qui n’a jamais plongé mais qui reste convaincu qu’il s’agit là de ton talent et de ton destin. Chacun de mes organes vitaux semble m’indiquer que je ne survivrai pas à l’impact. Visuellement, je prends mon environnement en pleine gueule. La fosse n’est plus qu’un point d’eau anecdotique, je vois aussi tous les autres bassins du parc, les clôtures, le parking, toutes ces bagnoles qui vont et viennent, la voie rapide, la forêt et même le visage voisin. C’est beaucoup trop pour un enfant en slip, les orteils jouant avec la bordure d’une plate-forme de cinq mètres. De là où je suis, j’essaie d’apercevoir ma mère. Mais cette conne n’est nulle part. C’est mon tour. Tout, dans le protocole d’utilisation responsable d’une infrastructure destinée au plongeon de loisir, indique qu’il faut à présent que je donne une légère impulsion, m’élance vers l’avant, bombe le torse, tende les jambes et, à l’horizontale au-dessus d’un vide de cinq mètres, plisse les yeux avec détermination, veillant sur l’élégance de ma chute et anticipant mon imminente rencontre providentielle avec la surface de l’eau.
—   Écoutez, je vais peut-être devoir y aller…
—   Attendez. Encore un instant. Si j’avais sauté, à ce moment-là, et si j’avais survécu, je vous aurais fait une réponse plus courte. Mais je n’ai pas sauté. Ce que j’ai fait, c’est trois pas à reculons. J’ai laissé mon tour au type qui était derrière moi. Un mec d’une vingtaine d’années avec un tatouage sur la cuisse. Un motif tribal. Lui, il a pris trois pas d’élans et il a disparu dans un cri d’indien.  Quand il est sorti de la fosse, s’appuyant sur le rebord du bassin et faisant apparaitre ses muscles dorsaux, j’imagine qu’une jolie blonde l’a accueilli en héros et l’a guidé vers une cabine de change pour une rapide fellation. Moi, je suis resté là-haut. Alors je vais vous dire précisément comment je vais aujourd’hui.  J’ai vieilli sur une plate-forme de cinq mètres. Je n’ai plus jamais osé regarder en bas. Je suis un ermite en slip de bain, sous les assauts du vent, depuis ce jour. Le parc a fermé. La fosse a été vidée. Je n’entends plus  un bruit. Je suis toujours convaincu d’être un plongeur-né. Pas un sauteur. Pas un type qui attend son tour avant qu’on le balance à la mer depuis une planche moisie. Je suis rongé par la solitude, le vertige et la certitude que le monde est une piscine vide. Et je n’ai jamais retrouvé ma maman. Voilà exactement comment je vais, Monsieur.
—   Très bien.
—   Parfait.
—   Il fait un temps superbe pour la saison, en tout cas. Ils ont annoncé des orages en fin de journée. Enfin, il faut bien remplir ces bonnes vieilles nappes phréatiques, n’est-ce pas ? J’ai été ravi de bavarder un peu avec vous, quoi qu’il en soit. Et je vous souhaite une bonne fin de journée.
—   C’est ça. Passez le bonjour au petit Grégory.

Et ainsi, d’une marche rapide à la trajectoire optimiste, l’homme heureux est sorti de ma vie.

Hors ligne JMLC

  • Troubadour
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Re : Un plongeur né
« Réponse #1 le: 29 Juin 2018 à 21:02:21 »
Je plussoie le commentaire précédent : c’est savoureux et bien écrit. Je n’ai relevé qu’une petite erreur : « visage voisin » alors que tu voulais sans doute écrire village voisin.
Bonne continuation !
JM
« Modifié: 30 Juin 2018 à 01:07:07 par JMLC »
Roman en cours : 2112 (SF)

Hors ligne Claudius

  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
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  • Miss green Mamie grenouille
Re : Un plongeur né
« Réponse #2 le: 29 Juin 2018 à 22:02:16 »


Je ne dirais qu'un mot : chapeau !

 :mrgreen: :mrgreen:
Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. Sylvain Tesson

Ma page perso si vous êtes curieux

Hors ligne Destryl

  • Plumelette
  • Messages: 7
Re : Un plongeur né
« Réponse #3 le: 30 Juin 2018 à 08:05:01 »
Wow on prend une sacrée claque ! L'histoire en général rend triste de par le protagoniste mais les petites touches d'humour et surtout l'allusion au petit Gregory m'ont clairement achevé. C'est original, moderne et vraiment bien écrit, un grand bravo !

Hors ligne seixal

  • Tabellion
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Re : Un plongeur né
« Réponse #4 le: 01 Juillet 2018 à 21:46:04 »
Que penser de ce texte? Sur le forme, techniquement, c'est n'est pas mal écris du tout. On sent que tu y as passé du temps pour paufiner cette pièce. Seul ombre au tableau, on peut peut-être regretter l'usage de jurons.
Sur le fond, ce texte fait le choix d'une tonalité désinvolte, soupoudrée d'effets comiques loufouques à la manière des films d'Aldo Maccione, ou de "Touche pas à mon poste", c'est-à-dire un peu potache. Ceci étant dit, je vois très ce texte faire la joie d'un public plus jeune, cést sans doute moi qui commence à me faire vieux  :D
« Modifié: 01 Juillet 2018 à 21:48:57 par seixal »
L'éloge offre à la vanité ce qu'il vole à l'humilité.
http://davereis.blogspot.com/

Hors ligne Manu

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 543
Re : Un plongeur né
« Réponse #5 le: 25 Septembre 2018 à 11:04:12 »
.
« Modifié: 13 Juillet 2022 à 12:13:35 par Manu »

 


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