La mue du serpent
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Le type lève la tête, reniflant un soupçon de poudre dans l’air, petite insignifiance dans ce paysage goudronné. Sifflant à tout va, l’effort des criquets à noyer la tension régnant sur les lieux est agaçant. Silence.
Une voiture roule sur la route, silhouette visqueuse au long corps désarticulé. C’est à peine si l’homme qui en sort se découpe. Costume noir sur autoroute noire. Le corbeau de mauvaise augure. Les deux hommes se dévisagent et hochent la tête ensemble.
***
- Un diabolo menthe s’il vous plaît.
Eris esquisse un vague signe à une ombre au loin. C’est Tran qui lui apporte des infos sûrement. Il n’a pas trop tardé. L’homme s’assoit à la table, à la chaise en face, mais d’une manière déconcertante, n’arrivant pas à le regarder en face. Il sait. Il est habitué. Il préfère cela que l’expression d’horreur qu’on peut lire parfois sur le visage des autres, ou pire, la pitié. Dieu qu’il détesta les sentiments humains.
- On a retrouvé le corps du serpent. Il a encore mué. Sa dépouille a été trouvée près de la Rivière du Sud, à 10 km de là.
- Tu as pris des photos ?
- Oui je vous les ai envoyés toute à l’heure à votre bureau.
- Parfait, j’y jetterais un œil en rentrant. Quelque chose d’autre à me signaler ?
Tran se tord les mains, visiblement peu sûr de lui.
- Eh bien ?
- Il est revenu je crois.
Il hoche la tête. C’était prévisible. Il les avait retrouvé
***
Eric se dirige vers le bâtiment M, où il avait rendez-vous avec le Dr. Stan. IL arrive en face des doubles porte qui mènent au jardin et à la cour centrale, où trône en plein milieu un bassin avec des poissons. Un vrai bout de paradis ici. Pitié qu’il ne croise aucun fou. Mais c’est tout à fait prévisible dans une institution de psychiatrie. Il voit quelques bonhommes en blouse blanches et les évite comme des mouches volantes. Couloir, couloir, couloir, ne pas regarder, attention une autre mouche, non ne pas regarder. Au loin, il peut voir la porte du cabinet du docteur avec la petite plaque dessus. Il voit un patient quitter la pièce avant de s’y engouffrer.
Bonjour-j’avais-rendez-vous-avec-le-Dr Stan-oui-vous-pouvez-patienter-dans-la-salle-d’attente-merci. Zut ! Coincé avec les demeurés. Il prend place et attend son tour, comme une autre de ces fantômes d’être vivants, prêts à avaler leur ration de salades et drogue. Il patiente. Tic-tac, tic-tac, tic…
- Éric ?
Le docteur n’a pas pris une ride depuis toutes ces années. Les cheveux intacts, le teint hâlé, les habits impeccables, il ne laisse rien transparaître de ses journées éreintantes de travail.
Sans plus de formalités, il lance l’objet de sa visite :
- Bonjour doc. J’ai un service à vous demander. C’est au sujet du cas 02.
- Monsieur Hervé ? vous l’avez retrouvé ?
- Oui, et vous savez que vous ne pouvez le protéger plus longtemps. Il refait une de ses crises, son traitement n’est de toute évidence plus équilibré et nous aurions besoin de votre aide.
- Je ne vois pas en quoi cela me concerne. Il ne fait plus partie de mes patients, et n’est pas un danger pour les autres ni pour lui-même.
- Vous connaissez les conséquences que ses crises peuvent avoir.
- Je connais le genre d’hallucinations et de délires qu’il peut avoir oui. Killian n’est pas dangereux, pas tant qu’il ne se sent pas menacé.
- Il va pourtant faire capoter la mission. Si l’on n’intervient pas maintenant, il va passer à l’acte et ce sera l’équipe de l’unité interventionnelle d’urgence qui le récupèrera. Vous savez ce qu’ils vont en faire.
Le doc. Pousse un soupir. Il sait que ses arguments sont irréfutables, le docteur tient trop à lui pour le laisser entre les mains judiciaires ou policières.
- Je vais passer un coup de fil à sa mère. Je vais voir ce que je peux faire pour le raisonner.
Éric sait qu’il l’a convaincu. Après avoir échangé quelques mots, il quitte le cabinet. Il doit encore parler à un autre doc. Quelqu’un impliqué dans l’affaire cette fois.
Il ne peut pas laisser le petit Killian lui mettre des bâtons dans les roues, pas cette fois encore. Il va voir Anna, l’interne de l’aile qui s’occupe de la schizophrénie. Elle mène une étude sur le traitement de ses patients par l’hypnose, particulièrement pour des patients comme le Killian, avec un trouble schizophrène de délire mégalomane et de persécution.
Il franchit à nouveau ce terrible couloir et rejoint l’autre aile.
Éclairée par les lanternes du labo, il regarde les lumières bleues danser sur son visage, ridé par la concentration. Il l’observe un instant, amusé. S’il l’avait voulu, il aurait pu jouer un peu avec elle, bien qu’il manqua cruellement de temps. Malgré lui, il avait commencé à instiller un peu de tension entre eux, ce qui ne manquait pas de la troubler à certains moments. Mais la jeune Anna n’était pas des plus réceptives, surtout à son lieu de travail. Elle ne savait que trop bien gérer ce genre de situations, particulièrement dans son métier.
- Bonjour.
Elle sursaute, ne l’ayant pas vu venir. Elle ne l’a visiblement pas entendu s’approcher. Elle réajuste ses lunettes
- Éric, bonjour, que me vaut l’honneur de ta visite ?
- J’ai malheureusement de mauvaises nouvelles. Le cas 02 est revenu. Il n’y a même pas deux jours, nous avons vu traîner des peaux de serpent pas loin des hangars. Aujourd’hui, on en a retrouvé une autre près de la route, à 10 km.
- Flûte ! On a contacté sa mère pour voir si elle savait quelque chose ?
- J’ai demandé au Dr. Stan d’intervenir.
- Ah. Je suis venue avec un nouveau protocole cette fois-ci. En fait, ce n’est pas plus mal qu’on ait trouvé le cas 02.
De ses longs cils bruns, elle lui jette un regard farouche. Oh-oh. Éric a un mauvais pressentiment.
- J’ai trouvé un moyen d’effacer leur mémoire.
- Non, non, c’est beaucoup trop dangereux.
- Le cas 02 serait parfait pourtant. Nous avons accès à tout son dossier, des tonnes de données sur lui, et si ça foire, on sait comment le faire disparaître. Et si ça marche, on serait débarrassé d’une énorme épine dans le pied.
Éric prend un instant et s’approche de la fenêtre donnant sur la cour. Il voit ces éternels bonhommes en blouse blanches se promener dans le parc, à bout d’une vie qu’ils ne vivent qu’à moitié, enfermés dans un monde qui n’existe pas, un monde qui n’appartient qu’à eux. Ceux-là sont perdus depuis longtemps, irrécupérables malgré tous les efforts de la médecine. Ils sont livrés à la merci de leurs hallucinations et délires. D’une certaine manière, ils agissaient pour leur bien, pour les libérer de ce cauchemar.
- Il ne faut pas tarder. Dès ce soir, on lance les recherches. On sait où le trouver.