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03 Juillet 2026 à 03:52:31
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Ce qui advint de ma guitare, ma flûte et ma vie [Thriller un chouille explicite]

Auteur Sujet: Ce qui advint de ma guitare, ma flûte et ma vie [Thriller un chouille explicite]  (Lu 1108 fois)

Hors ligne Galianis

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Ce qui advint de ma guitare, ma flûte et ma vie

J’imagine que c’était ça, renaitre : quitter brutalement sa bulle d’insouciance et de fraicheur et se faire balancer dans le vrai monde. Aux premières secondes, je retrouvais la vue pour la reperdre aussitôt, aveuglé par une lumière vive. C’était, je le compris après quelques instants d’hébétude, le soleil qui me brûlait la rétine avec la violence de son éclat estival. Je fus lâché sur l’asphalte brûlant de la route, impuissant, désorienté, les larmes aux yeux comme un nouveau-né. Au moins ne sanglotais-je pas. Enfin, je compris à ce moment précis, par la démonstration cruelle de la pratique, pourquoi nous effaçons tous le traumatisme de l’accouchement de notre mémoire. Il n’y a que les mères pour le vivre et s’en souvenir. Dans mon cas, je pouvais remercier cette vieille allemande d’avoir supporté les contractions du coffre. À ma connaissance, elle n’avait pas de nom, mais peu importait ; les registres apprécieraient tout autant un simple Volkswagen Golf AH – 662 – FR 76.   

Je tournai mon regard vers mon ravisseur, le fameux Poète, probablement l’assassin que je recherchais à Rouen et qui, vraisemblablement, était meilleur que moi au jeu du chat et de la souris. Debout en plein contrejour, il apparaissait comme une ombre me dominant de toute sa hauteur. J’avais mal à l’auriculaire droit et à l’index gauche, car mes doigts, resserrées dans la promiscuité d’une paire de menottes, s’étaient emmêlées en un enchevêtrement chaotique auquel seule la douleur me renseignait. Quand je pensais au long quart d’heure que j’avais passé à les décrasser le matin même, j’étais franchement navré… Pardonnez la digression. La peur m’a toujours fait perdre mes moyens. Non pas à la façon du temps perdu qu’il est inutile de chercher, mais plutôt à la façon de la chaussette gauche d’une paire désunie, mes moyens se perdent ailleurs, dans la contemplation de l’intarissable cascade de pensées qui coule en moi comme en tout un chacun, se focalisant sur des souvenirs lointains que je croyais oubliés ou sur des futilités du genre de celles qui me font songer à la propreté de mes doigts. Bref, dès qu’une situation de crise se présente à moi, je ne peux m’empêcher de penser à tout et n’importe quoi ; et j’allais en souffrir.

M’étant finalement rendu compte de mon égarement, je me reconcentrai et tentai de prendre mes marques. Je balayai les alentours du regard. J’étais couché au beau milieu d’une route droite et simple – deux fois une voie ; une départementale, j’en aurais juré, et toujours en Normandie, pas très loin de Rouen au vu des trois quart d’heure de route que j’avais fait dans le coffre, probablement vers le Nord, à en juger par la quantité de tournants que j’avais ressentis dans le roulis de la voiture que les vieux amortisseurs exacerbaient.
 
– Allez, relevez-vous et avancez Sir l’enquêteur.

Le ravisseur maintenant. Un homme de taille et de carrure banals, caucasien au vu de la couleur de sa peau ; et à son accent châtié, français de nationalité et d’origine. Il semblait confiant et je distinguais même très bien son sourire sous la courbure grotesque de la fausse bouche de son masque ; un masque comme ceux des pièces tragiques du théâtre grec antique, représentant exagérément la tristesse. Le Poète était donc globalement méconnaissable, mais, à mon grand avantage, je pouvais scruter ses expressions faciales, et je notai le moindre détail que je pusse retenir, de ses yeux vert sombre à ses lèvres fines près desquelles était planté un grain de beauté unique et très rond, lequel me ramena à une camarade de l’école primaire qui avait le même, que j’aimais sans espoir qu’elle me rende cet amour en retour et dont l’attitude un peu trop volage à l’égard de notre couple inexistant avait précipité ma glorieuse destiné chez la police judiciaire ; camarade qui n’était évidemment pas cet homme, à moins qu’il n’ait passé une opération longue et difficile. Et puis, ce fameux grain de beauté était de l’autre côté de la bouche chez cette fille.

– Je ne me répéterai pas deux fois.

Je m’étais encore perdu. Je me levai finalement, prêt à obtempérer. En tirant sur la chaîne qui pendait à mon cou, il m’emmena dans la forêt. Nous y louvoyâmes entre les arbres, foulant une terre légèrement battue, probablement par lui-même. Il y faisait clair et frais grâce à la lumière du soleil qui perçait le couvert végétal sans faiblir. Les troncs très élancés, l’air de jeter leurs branches dans le ciel bleu comme ils jettent leurs racines dans la terre meuble, donnaient à l’ensemble une allure harmonieuse de cathédrale arborée, où prêcherait le chant du coucou devant ses ouailles écureuils et insectes.

– Bienvenue Sherlock Holmes des temps modernes abandonné de son cher Watson, fit mon ravisseur, au royaume de la sylve dont le peuple n’a cure de ton état. Ne pense même pas à les flatter pour obtenir le bout d’un secours ; cela fait bien longtemps que le corbeau ne s’y laisse plus prendre.

Le Poète était décidément médiocre, et je préférais largement ma métaphore à la sienne. Sur toute la longueur du chemin, il continuait d’ailleurs à jaser sans discontinuer sur la beauté littéraire de ce bois dont, vous en conviendrez, nous passerons outre étant donné que cela est déjà dit, et mieux.

Je repris mon repérage. Les troncs étaient lisses – j’éliminais de mes suppositions chênes et autres arbres ridés – et recouverts de mousses, des plantes d’apparence peu glorieuse mais dont les critères de sélections quant à leur position par rapport au soleil étaient on ne peut plus stricts. Je sus ainsi que nous nous dirigions globalement vers l’Ouest et, aux feuilles simples et ovales des arbres, que nous évoluions dans une hêtraie comme il en existe quelques-unes dans la région.

Au total, le sentier parcouru en dix minutes trente me laissait approximer sa longueur, en ses bonnes unités du système international, à un petit kilomètre. Il débouchait sur une cabane miteuse devant laquelle le Poète se planta fièrement. Elle était posée au milieu d’un semblant de clairière minuscule, entre trois arbres et six cailloux, dont l’un d’entre eux, par sa jolie forme, me rappelait celui qui m’avait généreusement luxé l’épaule un après-midi de novembre, lancé par un camarade de classe, un autre, avec qui il était plus question de haine que d’amour, et qui, un peu tristement, me rendait très bien la haine que je lui portais. Il était ce genre de garçon incapable de considérer quiconque ne lui ressemblait pas assez, crachant fièrement sur ceux-là dès qu’une occasion se présentait, certain d’être un modèle, un mètre-étalon de ce que devait être un garçon, puisque les autres étaient trop faibles, trop timides, trop idiots ou que sais-je encore. Mais lui, que représentait-il si bien ? Il ne le savait certainement pas mieux que moi. Quand on respire l’égo, les justifications se créent par elles-mêmes, en assemblant des bouts de vérité ou de demi-vérités au forceps dans l’espoir de tisser un ensemble cohérent à ses propres yeux d’abord, et un peu aux autres ensuite.

– Voici ta nouvelle demeure, fit le Poète, où tu ne couleras sans doute pas des jours heureux.

Simple, en bois et peinte en rouge, la cabane ne valait l’effort de la description que pour l’antenne qui en dépassait du plafond.

– Quel effet cela te fait petit enquêteur ? Voici devant toi ton ultime demeure, ton tombeau et ta tombe !

Savoir qu’un poète aussi raté et dont la verve était si peu colorée allait me tuer m’inspira une intense lassitude qui abima une fois de plus mon esprit dans les profondeurs des déceptions de mon enfance. Je revoyais le visage de mon père hurlant dans sa logorrhée quotidienne quel genre de rejeton abominable j’étais. Il commençait généralement par me prendre à parti en hurlant mon nom sans bouger de son fauteuil, un beau fauteuil rouge, style Louis XV. Lorsque je me plantais devant lui, et uniquement à ce moment précis, il daignait se lever, se mettait à tourner autour de moi comme un loup en chasse, à la recherche de la moindre faiblesse que laissait présager mon aspect. Puisqu’il était enquêteur, lui aussi, et qu’il était loin d’être mauvais, je dois bien le concéder, il trouvait toujours quelque chose. Chaque courbure du tissu d’un vêtement racontait quelque chose ; chaque tache, chaque micro-geste, comme un affaissement des épaules ou des yeux trop fuyants ; chaque détail, insignifiant aussi insignifiant pouvait-il paraître, racontait quelque chose de moi. Aussi la pièce qui se jouait n’était composée que de trois scènes.

Scène première : la recherche.

– Qu’est-ce donc ? me faisait-il, en constatant, mettons, une tache de terre sur mon oreille. Tu ne travaillais pas ?
Aux premières années, j’essayais de répondre.

Scène deuxième : le mensonge.

– Non papa, j’ai dû me faire ça hier.

La panique me faisait dire n’importe quoi. Cela n’a pas beaucoup changé depuis. Ainsi, ce qui devait arriver arrivait.

Scène troisième & finale : les conséquences.

Quelle terrible déception ! Je détruisais tous les efforts et les sacrifices qu’il avait fait pour moi, toute l’abnégation dont il avait fait preuve pour me rendre moi, ce petit morveux capricieux de Gaël Melmann, vertueux ou, au moins, si je le voulais bien, respectable. Ce n’était rien d’autre que des accusations manipulatrices, de celles qui tirent autant que possible, tant que rien ne rompt, sur toutes les cordes sensibles qui touchent un petit garçon. À défaut de casser, mes cordes se sont effilochées, devenues incapables de vibrer. Contrairement aux cordes de guitare qu’il est possible de changer, les miennes n’ont jamais su se régénérer. Que me reste-il maintenant de l’orchestre de mes états d’âme ? Sans doute une pauvre flûte qui sait jouer l’indifférence et quelques airs gais, mais jamais trop, sinon le son sature, et les cuivres qui battent à merveille la colère et la discorde.

J’appris très vite à m’isoler du chagrin, à mettre les mauvaises voix en sourdine. La douleur mentale, voyez-vous, se contourne plus facilement que la douleur physique. On ne retire pas son attention d’une plaie à vif. On peut en revanche ne pas écouter, ou, en quelque sorte, se saouler l’esprit des futilités de sa cascade de pensées.

– Il est temps ! fit le Poète, voyant peut-être que je sombrais sans même avoir besoin de son aide.

Allais-je donc mourir sous les coups, de poings, de couteau ou de plus original – qu’en sais-je, avec ces gens-là – d’un psychopathe névrosé ? Il allait sans dire qu’avec une attitude pareille, le diagnostic était sans équivoque.

– Il est temps, reprit-il, d’avouer ton meurtre.

Je le regardai d’un œil ravivé. Était-ce une autre envolé lyrique, un délire malade ou du sérieux ?

– Je suis enquêteur. Mon travail est de faire avouer au meurtrier, pas d’avouer à sa place.
– Oh, tu dis que tu es innocent.
– Blanc comme neige.

Le sadisme de son sourire qu’exagérait la moue triste de son masque faillit bien provoquer du dégoût chez moi – ç’aurait été un nouvel instrument de musique ; reste à définir lequel. En même temps, mon esprit se remettait sur de bons rails ; les rails d’un chemin qui reliait mes ennuis à de bonnes idées pour m’en débarrasser. Il avait commis le meurtre qui m’avait amené à Rouen, c’était certain, et souhaitait jouer avec moi. Je pouvais peut-être monnayer ma survie d’une façon ou d’une autre.

– J’ai droit à un procès, fis-je.
– Le droit, oui, mais ai-je quelque chose à faire du droit ?
– À vaincre sans péril…
– … On triomphe sans gloire. Vous commencez à m’amuser.

C’était une bonne nouvelle.

– Eh bien, nous avons la journée pour nous amuser, j’espère que vous avez prévu quelques défis intelligents.

J’espérais viser juste en touchant son égo. Il approcha sa tête de moi, me permettant de détailler plus avant les quelques traits que je distinguais de son visage qui, en somme, me parurent complètement ordinaires.

– Alors ? dis-je.

Il parut réfléchir.

– Un manque d’imagination ? continuai-je.
– Silence.

Enfin il parut trouver.

– En voilà un jeu amusant ! Sans verbe. Des mots, des mots, du direct, du haché, du poignant ! Je te laisse une chance,
mon garçon, une seule.

Il m’écrasa une paire d’écouteurs dans les oreilles et me fit entrer dans la cabane. L’intérieur était à l’image de l’extérieur : ni beau ni laid, s’attachant à offrir le strict nécessaire : une chaise et une caisse en bois. Ma venue était d’ailleurs fort bien organisée. De la caisse, il tira une paire de menottes avec laquelle il m’accrocha à la chaise qui était elle-même solidement ancrée au sol, et deux pavés recouverts d’aluminium, de fils électriques et d’un simple afficheur sept segments – une bombe artisanale.

– Je manque peut-être d’imagination, dit-il, mais je n’ai pas trouvé de méthode plus simple et efficace.

Il posa le bloc de C4 en évidence devant moi, juste assez loin pour m’empêcher de l’atteindre, puis posa une webcam qu’il braqua sur moi.

– Tu n’auras pas la journée, hélas. Ce serait trop facile. Je t’abandonne ici M. l’enquêteur, mais je te laisse de quoi t’amuser et peut-être même te sauver. Tu as droit à un discours en direct sur internet. Vingt minutes, ni plus ni moins. Si en ce laps de temps, quelqu’un vient te libérer avant que tout n’explose, tu as réussi. Mais une erreur et j’appuie sur le petit bouton de ma télécommande qui précipite le décompte… À toi de faire en sorte que l’on te croie et que l’on fasse l’effort de se déplacer. Je ne veux pas un seul un verbe, sinon, la télécommande... Marché ? Oh, évidemment, marché. Ne sois pas médiocre. Je veux de la verve et je serai intransigeant.

Je tentai de préparer mon texte. Il fallait tout expliquer, faire réagir les gens vite et bien, pour les jeter sur les routes et organiser une battue immense, jamais vue, où les hommes enfin alliés contre un ennemi commun seraient en chasse sur les routes, dans les villes, les forêts et les campagnes ! Et il y aurait des chiens, non, des centaines de chiens et des fusils, des milliers de fusils et des canons et des avions ! J’imaginais bien, très bien… trop bien la scène tandis que l’excitation me faisait serrer les poings et gonfler les veines.

Je soufflai. Inspiration, expiration. Concentration. Je devais absolument reprendre le dessus, autant sur lui que sur moi-même. Il fallait me calmer.

Le voyant de la caméra s’alluma. 19:59. Le minuteur commençait son décompte.

À 18 minutes 23 secondes, je me lançai.

– Mesdames, Messieurs, bonjour, me voilà pour une tâche difficile pour quiconque n’est pas écrivain. Ici, pas de ces fameuses phrases de la célèbre formule sujet-verbe-complément. Ma vie à vau-l’eau…

Non, trop littéraire.

17:02.

– Ma vie, à l’égal du saltimbanque sur le fil à l’équilibre précaire, sous la menace, à dix minutes de la mort.

Trop ridicule pour le grand public… la bombe n’était pas dans le champ… mais y avait-il seulement un spectateur pour me regarder ? Il n’y avait pas d’écran. Je pouvais aussi bien être tout seul, comme un idiot, pigeonné jusqu’au bout. Pathétique.

– Oui, pathétique, aurait dit mon père. Honteux. Tu déshonores la famille, Gaël. Je n’aurais donc jamais pu rien faire de toi.

15:33.

Je finis par me reprendre.

– Pas de plaisanterie dans ce plaidoyer. Juste quelques mots et la stricte vérité d’un homme empli de terreur.

Adieu les verbes. Plus aucun ; incarnation entière de moi dans cette maxime. Un verbe ? Quoi ? Inexistant, pas à ma connaissance. Une voix : « et l’école, et les cours de français ? » Oui, oui, mon nom sur les listes d’appel, mais pas un verbe, pas un seul : jamais aucun. Un verbe ? Inconnu à cette adresse.

– Au secours, à quinze minutes de Rouen. Une cache dans une hêtraie, avec moi dedans, en attente, à l’aide. Le trajet ?
Une départementale toute droite avec la forêt d’un côté. Ensuite, rien de plus simple : un léger sentier, à peu près dix minutes de marche entre les arbres de direction Nord Est-Est. Enfin, la cabane simple et rouge. Police, gendarmerie, pompiers ou n’importe qui, S.O.S.

12:42.

La voix du poète dans l’oreillette :

– Tu as droit aux verbes maintenant, mais je veux quelque chose d’original. Je veux m’amuser ! Fait moi une phrase qui commence par un mot d’une seule lettre suivi d’un mot de deux, puis de trois, et ainsi de suite jusqu’à… disons… treize.

Je me creusai la tête. Y avait-il seulement un mot d’une seule lettre en français ? La réponse était dans la question. « Y », « a » ou encore « t’ » et « j’ ». Pour débuter le « j’ai » fonctionnait bien et m’inspirait.

– J’ai, commençai-je.

La suite la plus logique :

– …une…

Un besoin, six lettres ; une envie d’être sauvé, cinq lettres et du n’importe quoi ; une soif de vivre ! soif, quatre lettres.

– … soif… forte : …

J’arrivais aux six lettres. L’exercice devenait complexe, abandonné des déterminants et de tous ces mots pratiques et courts.

– … rester présent, survivre fièrement.

Je crois qu’à ce moment-là, toute l’énergie de ma rage s’était précipitée dans l’exercice. Toutes les fibres de mon corps, toutes les cordes, toutes les guitares et les flutes de mon orchestre intérieur s’accordaient pour jouer la mélodie crescendo de la simple phrase que je composais. Je repris avec aplomb, enchainant les mots avec un semblant de fluidité, le temps d’en compter les lettres :

– J’ai une soif forte : rester présent, survivre fièrement, persévérer aveuglément, furieusement, passionnément.
– Quel artiste ! fit le Poète, dans le son saturé et grésillant de mon écouteur. Quel auteur ! Quel écrivain! Quel manieur de mots ! Toi qui es donc si talentueux, écris-moi un pangramme.

Un pangramme… pensais-je, presque étourdi, car la force et la concentration me quittaient aussitôt la besogne abattue.

8:33.

Toutes les vingt secondes, je devais me reprendre. Chaque fois je pensais à autre chose. J’étais assommé par la pression, l’angoisse et l’exercice. J’aurais voulu que tout se termine, être libéré ou peut-être mourir en paix.

Machinalement, sans réfléchir, je répétai la bien connue :

– Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume.
– Pas celui-là ! Du neuf ! Ne te moque pas de moi !

Cette épreuve-là était, croyez-moi, bien plus difficile que l’autre. En huit minutes à peine, il fallait composer une phrase unique et pas trop longue, sinon, évidemment le Poète n’apprécierait pas, et qui n’oublie aucune des innombrables mais néanmoins vingt-six lettres de notre cher alphabet latin. L’exercice ne m’était pas inconnu, pour l’avoir déjà effectué pour le plaisir, mais il m’avait fallu deux bonnes heures, voire trois, avant de parvenir à un résultat satisfaisant.

Je fouillai mes souvenirs.

6:02.

Mirifiques dragons, enjolivez mes cieux à l’heure du déjeuner ! Non. À l’heure du whisky ? Manquait toujours des lettres. Vieux wagons devant le coq, zébrez mes cieux d’une lyre mirifique ! Presque sensé. Presque toutes les lettres. Doigt sur un fez enjolive mes cieux de bière et whisky. Mieux, on y est presque.

3:15.

– Fez bleu ou cyan qui vexe mon joli doigt proche des woks.
– Un fez, enfin c’est rouge. C’a n’a aucun sens… C’est un échec…
– Attendez ! Je peux recommencer.
– Ah oui ? Alors je vais être exigeant. Je ne veux revoir aucun mot déjà utilisé.

Je fulminais à nouveau. Mon sang bouillonnait, mes bras, mes mains et mes tempes semblaient moins recouvertes de peau que de veines violacées. Je m’imaginais cogner la tête de ce salaud contre un mur, en n’omettant aucun détail : le sang qui gicle, les viscères qui sortent, les os qui craquent… et puis je le laissais par terre, près du caniveau, seul, en train de mourir. Tremblant, pris par l’angoisse et la peur, je m’apaisais un peu malgré tout, car c’était dans la concentration que se trouvait mon unique voie de sortie, à l’improbable condition que le Poète eût été honnête et qu’il respectait ses règles du jeu. Je pouvais aussi bien avoir tout le sang-froid du monde, puisque la vie reste la vie, je ne voulais pas la perdre.

Revenant au pangramme, je pensais à exprimer ma détresse, s’il était seulement possible de le faire en une seule phrase. Le bien utile « whisky » m’étant interdit, que me restait-il ? Les walkyries et le zéphyr. Ce dernier mot m’inspira. J’imaginais ce vent d’Ouest, un ciel bleu qui me calmait, qui remplaçait par sa douceur le sang et la rage. Puisqu’il me fallait encore un J et un X, je pensais aux jeux, qui me firent songer à des enfants dans une cour.

– Devant le ciel souffle le zéphyr, et les kiwis tombent de mains de gosses qui cessent les jeux.

0:33.

Il ne disait plus rien et le temps continuait à défiler. Je ne voyais plus que le compteur et la bombe.

0:25.

Allait-il se passer quelque chose ? Allait-il me tuer ? Je n’en savais rien. Je n’aime pas ne pas savoir.

0:15.

Et moi ? Allais-je finir ici, seul, comme un rat, c’est-à-dire, sans doute, à y réfléchir le temps de mes dernières secondes, de la même façon que j’avais vécu jusqu’ici, dans la frustration et la haine des autres, de cette société pourrie, de cette hypocrisie permanente, de cette famille de demeurés qui m’avait vu naître ? Je me résignais.

0:10.

Alors quelqu’un ouvrit la porte. Un brigadier du GIGN ou peut-être du RAID. Allez savoir. Il balaya la pièce de regard,

0:09.

constata la bombe,

0:08.

s’approcha de moi,

0:06.

et me libéra.

0:00.

Je ne sais plus trop comment, à part que ce fut rude.

Je sortis, tremblant comme une feuille et pâle comme si j’étais déjà mort. Il n’y eut aucune détonation. Je fixais le sol pour ne pas mettre du cœur sur le carreau.

On s’approcha de moi. Je crois qu’on me fixait alors je levai la tête. Mon père. Il ne disait rien. Au lieu de ça, il se mit à me tourner autour, réfléchissant, évidemment, à comment il allait pouvoir me reprocher mon incompétence.

Heureusement, derrière lui se trouvait une jolie fleur qui me rappelait la campagne…
« Modifié: 02 Juin 2018 à 18:30:25 par Galianis »

Hors ligne Alela

  • Tabellion
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Waouh ! Rien à dire sur le fond, histoire rudement bien menée !

J'ai relevé cependant quelques coquilles :

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J’imagine que c’était ça, renaitre : quitter brutalement sa bulle d’insouciance et de fraicheur
renaître, fraîcheur

Citer
Debout en plein contrejour,

contre-jour

Citer
car mes doigts, resserrées dans la promiscuité d’une paire de menottes, s’étaient emmêlées
resserrés, emmêlés

Citer
au vu des trois quart d’heure
quarts d'heure

Citer
Un homme de taille et de carrure banals
banales

Citer
avait précipité ma glorieuse destiné
destinée

Citer
une intense lassitude qui abima
abîma

Citer
chaque micro-geste,
microgeste

Citer
Était-ce une autre envolé lyrique,
envolée

Citer
je gagnais en idée qui pouvaient tourner la situation à mon avantage.
idées, ( je n'aime pas trop cette tournure de phrase)

Citer
et j’appuis sur le petit bouton de ma télécommande
appuie

Citer
La lumière de la caméra s’alluma
"la lumière s'alluma" me gène un peu

Citer
les flutes de mon orchestre intérieur
flûtes

Citer
enchainant les mots
enchaînant

Citer
écrit moi un pangramme.
écris-moi

Citer
Alors je vais être exigent
exigeant

Bien vu la relation problématique avec le père... jolie métaphore musicale.
J'adore le fait que la bombe n'explose pas et la jolie fleur à la fin...   :mrgreen:

voili, voilou..

merci pour le partage !
"La simplicité est la sophistication suprême"
Léonard de Vinci

"Pour écrire, il faut aimer, et pour aimer "il faut comprendre".
John Fante dans mon chien stupide

Hors ligne Galianis

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Bonjour Alela,
Merci beaucoup pour ton commentaire détaillé, en particulier parce que mon texte est très long comparé à ce qui se fait dans la section.

Je m'occupe de prendre en compte tes remarques, mais j'ai quelques petites réserves :

microgeste au lieu de micro-geste... il y a une règle qui précise comment on rajoute ce genre de préfixes ? Je ne trouve rien sur internet.

contre-jour au lieu de contrejour --> là, je suis l'orthographe rectifiée de 1990, pareil pour renaitre et fraicheur, enchainant et flute. Même si pour flute j'ai mis l'ancienne orthographe dans le titre... à changer aussi.

Voilà voilà. En tout cas, content que l'histoire t'aie plu.  :)
« Modifié: 02 Juin 2018 à 18:27:13 par Galianis »

 


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