Il n'y avait plus que la respiration de la forêt et les pas d'Ève sur la terre souple. Plus de chalets, plus de route, plus personne. Ève marchait sans se hâter, elle avait le temps. Elle avait quitté le dortoir sans bruits tout à l'heure, et elle savait que les lits resteraient occupés longtemps ce matin. Pas de cortège rieur, pas d'agitation inutile. Pour une fois, il y aurait seulement le ciel, la forêt, et puis elle, tranquille, légère, volatile. Ève s'écoutait marcher : les battements dans ses veines, son souffle un peu rauque, ses pieds sur le sol. Ces sons lui plaisaient, elle se sentait mieux. Plus vivante peut-être. Le chemin ondulait entre les troncs bruns et le vert frissonnant des fougères. Pas après pas, elle s'enfonçait dans la forêt. Le soleil filtrait un peu à travers le feuillage, on voyait de tous petits papillons voleter dans la lumière. Il y avait l'odeur du bois, forte, prégnante, presque palpable, et le bruissement des insectes. Elle avança longtemps et les minutes s'effilochaient en s'accrochant aux branches dans son sillage. Sous ses pieds, la terre devenait plus humide, plus sombre aussi. L'air était frais, presque un peu froid. Ève s'arrêta, levant les yeux : le décor avait changé à présent. Les arbres immenses remplissaient le ciel de leurs grands corps noirs. Finies les fougères, adieu les papillons. Ici la forêt était imposante, froide et étrangement immobile. Elle emplissait l'espace et le temps, sans entrave et sans bruit. Ou presque. Le son étouffé des pas sur le chemin résonnait dans le silence. Des pas rapides, agiles, des pas qui n'étaient pas ceux d'Ève.