Les comprimés craquaient entre les dents de Quentin.
Il faisait un temps de chien !
C’était la fin de l’automne. Les arbres du parc étaient nus et le sol couvert de feuilles, brunes et moches pour la plupart. Avec le ciel gris et la pluie battante, le paysage n’était pas folichon.
Mais Quentin tournait le dos à cette désolation.
Il regardait la route abîmée, les voitures rouler trop vite et soulever l’eau avec leurs pneus en passant dans des flaques en un « splotch » déprimant, les buildings de béton à l’air morne et pataud.
Il avala les miettes du cachet qu’il mâchait depuis presque cinq minutes, tenta d’en attraper un autre en enfonçant ses gros doigts dans la boite en carton. Celle-ci se déchira tant l’eau qui s’abattait sur elle l’avait fragilisée.
Quentin grommela.
Une jeune femme arriva.
Le parapluie bleu ciel qu’elle tenait évitait à ses jolies boucles de dégouliner dans son dos et de coller à son visage mince.
Elle s’approcha aussi vite que le lui permettaient ses talons aiguilles, s’arrêta brusquement devant l’énorme flaque à la couleur peu avenante et l’enjamba soigneusement.
Elle fit la bise à Quentin et s’assit à côté de lui, sans prendre garde à l’humidité flagrante du banc.
-Qu’est-ce je suis contente de te voir, Roger !
Un filet d’eau coulait du parapluie et atterrissait sur le crâne dégarni de Quentin, qui y fit autant attention qu’à la pluie, c’est-à-dire pas du tout.
-Vous devez faire erreur, désolé.
La jeune femme éclata de rire.
Quentin mit un cachet en bouche et commença à le broyer minutieusement.
-Qu’est-ce que tu manges ?
Quentin lui montra la boite de médicaments. Les inscriptions étaient devenues presqu’illisibles mais elle ne protesta pas et enchaîna directement :
-C’est bon ?
-C’est dégueulasse.
Elle regarda un instant les gouttes tomber dans une flaque, formant ainsi de petits ronds à la surface, puis elle demanda :
-Tu te souviens du jour où mon père nous a emmené à la plage pour la première fois, Roger ?
-Je m’appelle Quentin.
La jeune femme, que Quentin avait décidé d’appeler en lui-même « Tess », continua :
-Amy avait couru jusqu’à l’eau… C’était Ed qui tenait la laisse, mais il était si petit ! Amy l’avait entrainé et il a failli marcher sur une méduse…
Tess fit une pause et sourit. On entendait les craquements du cachet.
Quentin regardait devant lui.
-Amy… J’aimais beaucoup cette chienne, reprit Tess. Une terre-neuve… tu te souviens ?
Quentin n’avait pas la moindre idée de quoi elle parlait. Il n’en dit rien.
-Mais je crois que j’ai toujours préféré Poussy… C’était mon chat à moi. Je l’avais reçu pour mes sept ans. Tu t’en rappelles, de mon anniversaire cette année-là ?
-Je ne vous connais pas.
Tess pouffa.
-Sacré Roger ! Tu as pris du poids, des rides et des cernes mais tu es toujours le même boute-en-train !
Quentin ne dit rien.
-Quel drame quand Poussy est mort… Une voiture l’a percuté. Le conducteur c’est arrêté et nous a vu, Ed et moi, à côté de la route. Tu n’étais pas là. Ed m’avait rejoint quand il m’avait entendu crier. À l’époque, on habitait dans la maison dont le jardin longeait la route. Poussy avait eu peur, je voulais l’habiller en poupée, je…
Elle s’interrompit et commença à sangloter.
Après trois bonnes minutes de pleurs et de hoquets, Quentin chercha dans sa poche. Il réussit à en extirper un mouchoir en papier et tourna la tête vers Tess.
Ses yeux étaient rougis et gonflés, son nez coulait de manière disgracieuse.
Il tendit le mouchoir, quelque peu trempé, à la jeune femme.
Elle se moucha.
Calmée, elle sourit et assura :
-Tu as toujours été là pour moi.
Quentin en avait fini avec le comprimé, il n’en reprit pas et rangea ce qu’il restait de la boite dans une des poches de sa vieille veste élimée et rapiécée de partout.
-Tu sais, Roger, je suis contente d’être là.