Une envie me tenaille depuis plusieurs semaines. Alors, j’ai décidé de prendre la route. Pas de but vraiment précis et pourtant je roule depuis le matin dans la campagne champenoise. Des notes de Chopin s’échappent du lecteur CD. Les couleurs de l’automne s’alternent, se croisent, s’entrecroisent, se fondent et se délient comme la palette d’un impressionniste. Quelques touches de gris, de carrés, de pentus, parsemées au hasard des constructions.
Les méandres de la route au gré des plis du terrain m’amènent à l’entrée anguleuse d’un charmant village. Une rue, une autre, un boulanger, une église et une place. Il semble y régner une certaine animation.
Une dame âgée regarde vers moi pour traverser, je lève le pied, freine légèrement et m’arrête. Mon regard tourné vers elle découvre après son passage, un café, une terrasse, un ordinateur et tout un équipement audio installés sur une table juste à l’entrée.
Quelques places de stationnement m’invitent pour une halte. Le clignotant, tourner le volant, une manœuvre, le frein à main, déboucler la ceinture, prendre mon sac, ouvrir la portière, descendre, fermer à clefs, quelques pas.
Une silhouette dans une chemise bleue pâle, une chevelure blanchie par les ans. On sent toute la concentration qui émane de sa personne bougeant des boutons, appuyant sur des touches, survolant le clavier.
Je passe, il me jette un œil s’attardant quelques minutes sur ma jupe qui frôle mon mollet à chaque pas. J’entre dans le café, ose un « bonjour » d’un ton qui se veut amical. Les habitués se retournent pour dévisager cette étrangère au pays qui pénètre dans leur antre.
Un espace au comptoir avec un haut tabouret devant. Je m’avance, d’un mouvement souple, je grimpe et m’installe. Surpris par cette audace à laquelle ils ne s’attendaient pas, les conversations ne reprennent pas de suite et dans le silence, je demande un décaféiné allongé d’une voix douce accompagné de la formule de politesse d’usage. Quelques gorges se raclent. Les têtes se détournent et les conversations reprennent.
Je prends le sucre, le développe et le laisse glisser doucement dans la tasse, la cuillère le rejoint, quelques tours et je la repose sur la soucoupe. Délicatement, mes doigts cueillent l’anse et portent la tasse à mes lèvres. Une gorgée chaude coule dans ma gorge comme une caresse. Un bien-être que j’exprime en fermant un instant les yeux.
Je sens un regard sur le côté. Tournant la tête, je remarque qu’il est entré et sans doute intrigué, lui aussi, il m’observe un peu à la dérobée. Il dépose sur le comptoir quelques prospectus, tourne les talons et s’en va.
Je termine mon café, paie et au moment de m’en aller, le patron me demande : « Vous êtes venue pour l’exposition à la galerie, vous êtes une de ces artistes ? ». Ma réponse négative l’étonne, il m’indique néanmoins le chemin. En sortant, je sais déjà où mes pas me dirigent.
De grandes affiches à l’extérieur d’un bâtiment comme un cube blanc retranché derrière quelques arbres. Quelques marches et un plancher de bois accueillent la visiteuse que je suis. Des murs éclairés par des velux, quelques plantes ça et là, des sculptures sur des tables basses et surtout des tableaux accrochés. Quelques personnes.
Je circule, laissant mon regard errer sur les toiles, quand je m’arrête brusquement devant l’une d’entre elles. Symphonie de bleus, verts, une touche de marron, tous jouent une musique d’un autre temps dans les courbes et les déliés d’une sorte de cascade.
Mon imagination s’envole vers les hauteurs de la montagne de Reims. Je chemine entre les vignes, les ceps alignés au cordeau forment des lignes vertes qui suivent la pente comme les rubans d’un cadeau. Je dévale entre deux rangées, cours libre, cheveux au vent, mes pieds touchent à peine le sol, je ris, je m’essouffle, arrivée en haut, je stoppe, mains sur les hanches, tête en arrière, bouche grande ouverte pour aspirer de grandes goulées d’air et reprendre ma respiration.
A ce moment là, une voix me fait sursauter, me ramenant brutalement dans la réalité. « Que ne donnerais-je pour connaître vos pensées ? » Il est là toujours dans sa chemise bleue pâle, il me sourit et lorsque nos yeux se rencontrent, l’impression de le connaître déjà m’envahit. Une attirance palpable s’installe entre nous, gênés nous bougeons, mais elle demeure comme pour nous dire : « Allons, vous ne vous reconnaissez pas ? »