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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Fleurs de paradis

Auteur Sujet: Fleurs de paradis  (Lu 1258 fois)

Hors ligne Arsinor

  • Aède
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Fleurs de paradis
« le: 10 Février 2018 à 22:40:55 »
ON DIT QU’EN CHINE, au cœur d'un cirque, très loin, très haut, il est un val où l'air est d'or et l'eau de jade. La terre y est émeraude, et a donné de vastes flots d'herbes fleuries et somnolentes ; une brume en émane, qui tente d'effleurer les astres.
 
L’air vient du jour, et l'eau du ciel ; et les nuages sont le rêve de la roche. Ils se concentrent doucement, en se moulant dans l'arrondi des monts et s'ajoutant à l'eau de l'air ; et puis s'épanouissent, s'assoupissant déjà ; glissent, échangent, s'évanouissent ; s'abandonnant aux rémanences ; ou bien ils jouent les coussins blancs, emmitouflant et découvrant les forêts d'ormes et de pins-chênes et de ces saules qui se rappellent les oiseaux blancs et ravissants qui les peuplaient et les aimaient, et dont le chant de joie circule encore, par l’écho qu'entretient la paroi érodée.

Les matins de printemps, si la brise s'irise, on peut peut-être deviner le souvenir de leur félicité perdue et millénaire, dans la montagne, entre les fleurs, rossignolant près des ruisseaux à clapotis ou des cascades fabuleuses et très lointaines ; ou aux heureuses sources ; ou là où les jeux d'eau font fête.

Tout vient s'unir en une grande rivière bleutée, qui traverse le val doucement, offrant son eau fuyante à qui se penche, avant de disparaître, en bifurquant, en bas.

C’est là, en des temps immémoriaux, que vivaient, aux abords de ce cours, dans une grande cabane blanche, une veuve et sa fillette.

Elles vivaient là, loin des villages, de la cueillette et de l'eau fraîche, depuis toujours, sans doute.

Bien des années passèrent ainsi, chaque printemps faisant éclore l'aimable enfant ; et chaque jour l'embellissait.

À dix-sept ans, tout le pays disait déjà que la jeune fille était plus belle que la rosée, et tous les paysans, balourds et passionnés, étaient déjà venus pour demander sa main. La mère, qui s'inquiétait pour elle, et les trouvant de toute façon toujours trop pauvres, avait toujours trouvé une bonne réplique.

Et le jour vint où apparurent, en habits d'or et palefrois, trois chevaliers, fiers, beaux et riches. L'un d'eux mit pied à terre, descendit le talus, enlevant son panache, et heurta à la porte.

Un vent se leva. Le ciel avait changé. Sur la vallée tombait comme une vaste cape lente. Pierres, tortues, souches, feuilles, papillons, vapeurs : tous écoutèrent avec une très grande attention. Seul un coucou faisait entendre son refrain, et ce refrain courait en cercle sur les façades de ce monde comme un ultime écho d’adieu.

Cependant le jeune homme attendait sur le seuil. Lorsque la dame ouvrit, il posa un genou.

 Au-delà de ces cimes, au-delà des prairies,
Au-delà des contrées et des steppes fleuries,
Au-delà des lacs d'or et des vaux mélodieux,
Et par-delà encore les monts merveilleux,

S'offrent à l'âme adorable nos terres
Hautes et vastes, et regorgeant de blé,
Et de fruits délicieux, en tout mois de l'année.

Clairsemée de lilas, quand l'aurore rougit,
Notre forêt de charmes, ondoyante féerie,
Embaume, bruine et brasille ainsi qu'un océan.

Notre palais grandiose, fait de précieuses pierres,
Et de tapis d'Ouest, et de turbans cossus,
Projette l'arc-en-ciel et règne, resplendissant,
Rayonnant de la gloire des rois qu'il reçut.

Cependant le temps passe. Le voici qui ternit.
Soudain sa gloire est vide, désespérée, et pleine
De domestiques laborieux, usés, et las
D'entretenir un or qui ne profite pas.

Les muguets pleurent ; ils n'ont plus d'yeux à qui s'offrir.
Et nos purs-sangs de s'ennuyer. Les champs s'enlisent.
Un drap noir nous menace ! Mille ombres nous assiègent.

Seule une Lune Belle éclairerait ce monde
De la présence reine qui lui manque,
Et qui de la beauté nous rendrait la lumière.
 
Qui peut-elle être ? Voilà trois ans que nous cherchons
Partout, en vain. Mais nous avons enfin trouvé. —
Ô Bienveillante-Mère, vous dont les traits sont bons,
Offrez-nous le bonheur d’épouser votre Fille !

Elle le considéra. Les paysans étaient très humbles, et ce seigneur était très noble. Le renvoyer serait lui dire de ne jamais plus revenir. Mais sans sa fille, et sans personne... abandonnée... Miséricorde !

Les feuilles vertes tournoyaient comme en automne. Des brindilles craquaient sous un nuage tendre. Elle attendit longtemps, puis s'inclina très bas :

— Merci, noble seigneur, pour ce très grand honneur. Mais je ne peux laisser ma fille... partir avec des étrangers ! Vous ignorez jusqu'à son nom.
— Un mot importe-t-il quand il s'agit d'amour ? Elle, ma Bien-Aimée depuis l'Aurore du Temps, don de l'Instant et Rédemptrice du futur ; je lui veux donner mon Royaume, mes Roussins et mes Lingots. Je la veux comblée de moi-même, de fruits confits et de caprices assouvis. Elle seule me mérite, moi, l'époux parfait ; moi qui peux tout, peux tout avoir ; moi qu'on ne peut qu'aimer sans résister. Et moi qu'un peuple entier célèbre encore, moi dont l'administration excellente a rendu riches neuf comtés, moi que les barbares du Sud redoutent comme un dieu magnifique ; j’ai traversé trois gouffres, trois déserts, trois forêts, vous supplie et vous implore au pas de votre porte : est-ce pour vous voir hésiter ? Songez ! Songez au devenir d'un couple d'âmes enamourées qui ne survivrait pas à sa désunion ! Songez à la sérénité prochaine ! À son destin, à ma fortune, à votre tranquillité souveraine ! Regardez-la ensevelie de pourpre, riant toujours comme une enfant, applaudissant de joie ! Regardez-la se réjouir au milieu du ballet des servantes fidèles ! Regardez la Terre qu’ensoleilla le sourire du Ciel et comme il sait la rendre heureuse ! Refusez, et je meurs à jamais, et ma Promise perd l’avenir. Consentez, et nous serons heureux tous trois !
— Vous êtes de très nobles Seigneurs et vos servantes sont fidèles. Mais vous ne savez rien d'elle. N'est-ce pas la preuve qu'elle doit rester ici encore ? Comment être certains de ne pas vous tromper ? Puisque vous ignorez son nom !
— Nous allons donc nous retirer.
— Je ne saurais me le permettre. Mais réclamer la main d’une inconnue est singulier. Reviendrez-vous dans quelque temps ?
Les bourrasques s’affrontaient, les branches folles mêlaient le bruit et le silence. Un tonnerre parcourait les sous-sols. Gigantisme du murmure.
— Et si la Flamme…
— Et si la Flamme, la Chance, la Grâce nous inspiraient ce nom, preuve de bénédiction, pourrons-nous l'épouser ?
— D’accord !

Les trois frères proposèrent trois cents noms. Mais comme, le soir venant, la vérité n’avait pas été effleurée, ils durent s'en retourner bredouille. Aussi, elle se rendit dans la chambre bleue de sa fameuse fille qui était en train d'être subjuguée par le charme tout pastoral d'un gentil pinson jaune qui sifflounait gaiement un petit air bucolique, perché gracieusement sur le dos délicat de sa main aimable. L’avisée mère, n’osant interrompre le délicieux récital, s'assit doucement sur une pile orange de coussins de lin fin, pour attendre la fin ; et quand il eut fini l’adorable mélodie, l’oiseau charmant, comprenant à son expression l’intention de la nouvelle venue, se retira discrètement, par la fenêtre ouverte, rejoindre ses camarades musiciens qui l’attendaient patiemment dans un petit pin.

— Ceux-ci sont épiques, dit-elle. Je les ai éconduits. Ai-je agi au mieux ? Que veux-tu de ta vie, ma chérie ?

Maman tant adorée, qui m’as si bien appris
À vivre et à rêver, pourquoi t’inquiètes-tu ?
Regarde le bleu ciel, si vaste et immuable ;
Regarde cette fleur, dont l’amour du soleil
Sublime la couleur, l’extase et la quiétude :
La vie est un miracle, mon âme une merveille.
J’ai tant aimé ! J’ai tant vécu !
Et tant vécu et tant rêvé ! — … :
Que peut-il advenir excepté le Bonheur ?

Tant d’élévation, d’un pleur de joie, noya la mère qui, transportée, alla finir une tarte.

Cependant les trois jumeaux parcouraient le bosquet dans tous les sens à grand fracas. À leur vue, les lapins, les renards et les ours se dépêchaient de s’échapper, mais ils finirent par rencontrer un habitant qui ne détalât point. C'était une Pie, perchée sur le rameau d’un citronnier, tout occupée à contempler un de ses fruits.

— Ô Génie des Sommets, des Breuils et des Journées ; Vous qui des Bois sereins connaissez les secrets ; Vous pour qui les Neuf Sages traverseraient les mers ; Vous que les empereurs seraient flattés, tremblants, radieux de recevoir ; de grâce, Pie, consentez à aider trois très grands Suzerains… en nous donnant le nom de la jeune fille qui habite dans la cabane blanche !

Mais la Pie regardait le Citron. De temps à autre, elle lui donnait des petits coups de bec en colère, et quand elle le voyait se balancer manifestant une ostensible indifférence, elle se mettait à le marteler avec la vivacité d'un pic-vert. Après quoi, elle l'observait tourner sur l'axe de la tige, puis sur lui-même, dans un sens, puis dans l'autre, et enfin se stabiliser progressivement, par étapes.

Le Cadet tira le fer.

— Si tu te tais, nous te tuerons.

La Pie le regarda, sauta un peu plus haut, et reprit son travail. Le Troisième tint ce discours :

— Si tu parles, en revanche, nous t'offrirons des raisins tout dorés et des brins scintillants.

Et l'Aîné de sortir tout cet or cliquetant d’un ruisseau. Et l'or d’étinceler jusque dans l'œil de l'oiseau, dont la tête pivota. L’on rangea le glaive, qui miroitait aussi. Et l'on brandit un magnifique collier de perles d'or, qui reflétèrent splendidement les rougeoyantes flamboyances du crépuscule. Époustouflée et immobile, dépossédée et fascinée, la Pie les regardait.

— Prends cet acompte !

Elle se précipita, enleva la parure, la hissa dans son trou, disparut, en sortit, haletante, et s'élança encore, d’un trait, pour se poser sur une de leurs épaules. Elle rayonnait.

— Elle s'appelle… Hache !

L’éternuement l'avait coupée. Le désir et la peur de se tromper la pétrifiaient. Elle était morte d'impatience. Les bijoux brillaient tant qu'on aurait dit midi. Elle avala un dernier grand coup d'air, craignant de suffoquer, fit un effort ultime, éblouie, et d'un cri dit :

— Elle s'appelle Fleur-de-Paradis !

Toute folle, elle comprend tout, s'élance entière vers le tout pur bleu ciel, mais ils la prirent au vol, l'écrasèrent d’un coup de jarre, retournèrent à la cabane et repartirent avec la vierge. La vieille n’avait pas même eu le temps de lui laisser le châle. Des yeux, depuis le seuil, elle avait suivi le convoi jusqu’après sa disparition.

Elle regardait encore quand tout à coup elle vit que tout était partout devenu noir, et avait englouti jusqu'aux chansons répétitives des coucous. Elle baissa le regard, puis elle revint s'asseoir ; alluma la bougie ; et se mit à pleurer ; puis cessa de pleurer, regardant autour d'elle.

***

Quant à Fleur-de-Paradis et son cortège d’époux, après bien des buissons, des rocs et des tourbières, ils arrivèrent au cœur d’une nuit sans lune au mitan de laquelle un temple s’embourbait. Les trois malins y disparurent. Elle entra.

La pièce était géante et vide, cubique. Quatre cariatides délimitaient un carré placé au centre. Le moindre pas retentissait comme dans une caverne, soulevant une nuée de cendres. Elle tourna un peu, comme pour visiter. À Minuit, ils la mirent au milieu.
Ils étaient curieux, avec leurs grimaces identiques. Personne n’avait dit grand-chose pendant tout le trajet car elle n’avait pas trop osé poser de questions, car elle n’en était pas encore au stade où l’on a réussi à vaincre sa timidité. En plus, plus elle attendait, plus il était difficile d’engager la conversation, évidemment, alors ce n’était pas facile. Finalement, elle prit son courage à deux mains et demanda dans quel pays ils se trouvaient, s'ils en étaient, par exemple, les rois triplotins.

Les trois démons se changèrent en crapaud-rat, en serpent rubis et en poisson vivant, sautèrent sur elle en jetant contre les murs l’archaïque panique, lui arrachèrent trois fois l’os du cou pour faire un triangle qu’ils incrustèrent au plafond, près des autres ; l’égorgèrent trois cent trente-trois fois, répandirent plus de liquide qu’elle n’en contenait, la ressuscitèrent neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois, la lâchèrent dans une oubliette noire emplie d'un sang rouge sang où remuaient des monstres verts

et ensuite, ensuite, ― … !
« Modifié: 16 Septembre 2023 à 23:08:59 par Arsinor »

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  • Aède
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Re : Fleurs de paradis
« Réponse #1 le: 20 Juillet 2025 à 04:07:54 »
Coucou de 2018  :noange:

 


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