Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Mon père

Auteur Sujet: Mon père  (Lu 2088 fois)

Hors ligne colombo1965

  • Aède
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Mon père
« le: 07 Janvier 2018 à 00:25:37 »
Un père. On dit que c’est tout un père. Mon père. Qu’est-je connu de lui ? Vraiment connu ? Les visites à la maison, le temps de déjeuner, des diners pendant lesquels personne ne parle. -Qui en veut d’autres ? Tu avais la délicatesse de répondre. -Ben Didius ! Et Didius tout à son affaire en reprenait. Sans dire merci. Ca, mon père ne me l’a jamais appris. Plus tard, peut être, mais uniquement par politesse, je remerciais.
Je ne suis par sûr qu’il ait eu une vie formidable, il a fait en sorte de la vivre du mieux qu’il a pu. Il a commis deux enfants, qu’il a élevé tant bien que mal, avec son éducation, sa dignité, son intelligence de père. On ne peut pas dire que je sois heureux, pour ça, les choses me coulent dessus comme de l’eau qui ne pénètre pas le buvard,
Ton caractère un peu faible ne t’avait pas empêché de te faire des copains avec qui tu mangeais de la charcuterie dans le cabanon du jardin. C’étaient de bons moments. Là, tu parlais comme parle un homme, avec ses espoirs et ses doutes, de la vie en fait. Et en cela tu es admirable. Les amis avec qui je partage ces moments sont tous morts dans ma mémoire, je compte avec tous mes doigts le nombre d’instants magiques partagés à la tombée de la nuit, il en existe tellement que je les ai tous oubliés dans ma mémoire. Toi aussi d’ailleurs, pour d’autres raisons.
Tu es un mort tragique. La tragédie que je joue depuis mes tendres années, tu ne la pas comprise. Peut être t’étais tu forgé sur mon compte des idées fausses, nées d’un esprit où le rêve, les livres n’existent pas. Pour toi, je n’avais jamais travaillé. Et c’était ça qui comptait. Pas pour un être fragile, incompris, prisonnier très tôt dans sa carapace et qui méprisait autant qu’il était méprisé. Tu ne m’a jamais compris. Que pensais tu de moi. Quelle en était l’image, dédicacée par ma maladresse, ma crainte de vivre et ma peur des autres. Une signature-testament jamais fini.
Sur ton visage ravagé par la douleur se lisait cette terrible souffrance qui naît de la perte, perte du sens, perte de la mémoire, perte de soi-même.Tu souffrais dans ton corps et ton esprit comme souffrait ton entourage, inquiet mais incapable de stopper l’évolution, coupable de laisser les choses suivre un cours inextinguible et mortifère. Qui est responsable ? Qui peut laisser un être empêtré dans de terribles angoisses sans avoir le recours d’en arrêter les ravages.
Peut être que mon texte est un peu naïf, certains le trouveront inabouti, superficiel, prétentieux, je l’écris à vaux l’eau, sans ratures numériques. On peut ne pas aimer, c’est la façon à moi de rendre hommage à celui qui a inspiré ce texte, mon père, décédé le 03/01/2018. Il aura attendu respectueusement la digestion des fêtes lui qui avait arrêté de boire et de se nourrir. Une pichenette jouée à la vie, un cadeau à la mort.
Je souffrirais moins s’il n’avait pas existé. Pourtant, en digne fils, je reconnais en lui mon créateur, l’ambassadeur de mon existence, l’initiateur de mon parcours de vie. En quoi m’avais tu conseillé. ? Tes conseils étaient rares, on les comptait sur les doigts. Ma mémoire me trahit peut être mais tout ce que j’ai appris, c’est dans les livres que je l’ai su et non pas par ta voix.. Tu distillais au compte gouttes tes avis, tes opinions. Et surtout, on ne parlait pas. Les phrases prononcées à la maison appartenaient à une anthologie inscrite sur des pages blanches marquées par le vide qui portait sur ses lignes, l’absence de paroles. On ne parlait pas. Et moi, enfant chétif, timide et craintif, j’ai suivi ce même chemin, par peur de sortir des rails, par peur de l’inconnu, et du monde qui me voyait régresser. Je suis allé dans son sens.
Au jour d’aujourd’hui, puis je comprendre d’où vient cette froideur distanciée, cette indifférence hautaine… ? J’ai du créer un monde, que tu me signifiais, un univers dans lequel je me débattais. J’ai eu une adolescence atroce. Tu n’en portes pas la responsabilité. Là d’où je viens, personne ne revient. Tu n’y pouvais rien, tu travaillais durement pour ramener de l’argent pour l’éducation de tes deux fils. Comme je l’ai dis, tu as fait ce que tu as pu. Sois en récompensé là où tu es. Mais pourtant, quelques mots, quelques gestes, des regards, un sourire,…
Je ne crois pas avoir eu à subir ta loi. Du moins n’était elle pas oppressante. J’avais peu de caractère, à ton image, et je nageais au milieu d’une rivière qui t’était inconnue. A 14 ans, je suis devenu un adolescent difficile. Personne n’a rien vu venir. Ni toi, ni personne. Comme je te l’ai déjà dis, tu n’en était pas responsable. Chacun voit midi à sa porte. Seulement celui que j’étais a longtemps été injuste à cette époque. De là venait notre incommunicabilité. Pour moi, tu étais « celui par qui tout est arrivé ». J’en voulais moins à maman. Perdu dans mon être, tu étais trop pudique pour briser les tabous de la maladie. Pour toi, « je ne travaillais pas » C’était ta façon de résumer un problème que tu ne comprenais pas et qui te laissait dubitatif. Je ne me sentais pas homme, avec ce que cela suppose comme responsabilités. Ton regard à cette époque ne me rassurait pas. J’ai construis un grand mur autour de moi pour me protéger de toi et de mes contemporains. Je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait et je n’avais pas idées de poser des questions, tout occupé à ressasser mes problèmes, à cultiver mes doutes. Aurais tu pu m’aider ?

Je t’ai enterré aujourd’hui. Je n’en n’ai ressenti nulle angoisse. Je devrais avoir l’estomac serré, les mains moites, comme lorsqu’on rencontre l’amour de sa vie, avec lequel on passera sa vie entière. A moins que cet amour ne parte en premier. J’ai ressenti des émotions relatives. En fonction des rencontres, comme un caméléon. Un sourire emportait un autre sourire, des yeux mouillés impérativement appelaient une gorge nouée. Mais d’ailleurs, qu’est ce que je raconte : je ne suis pas assez bon acteur pour jouer ces sentiments. Disons que je suis resté en arrière, regardant les autres, estimant ce qu’il fallait faire sans attirer l’hostilité et l’attention. Comme toujours, j’ai joué mon rôle, en retrait, timide, me taisant, parlant quand même, mais très peu. J’étais habité par un amour bancal, décalé, à l’image de cette journée que je n’ai pas vécue. Que je vivrai peut être dans un mois, un an, dix ans, à la mort d’un autre parent, cette fois ci plus humainement. Je ne suis pas fier. J’ai honte. Qu’est ce que je représente à mes yeux, la même chose que dans le regard des autres gens ? Suis-je un monstre, un damné, un fils perdu de Dieu qui ne me connaît pas, ou tout simplement un incompris, un rejeté sur mes plages comme la mer. Pardon, oh, pardon cher père de vous avoir si peu aimé et de le regretter  amèrement. J’en suis là aujourd’hui, dans l’attente du temps qui passe, sans toi, ni ta présence.Nous aurions parlé, de tout et de rien, nous aurions publiés nos conversations, dans des livres improbables, que des éditeurs dans mille ans et plus se souviendraient les avoir mis au pilon.

Ashka

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Re : Mon père
« Réponse #1 le: 07 Janvier 2018 à 00:40:46 »
Citer
Peut être que mon texte est un peu naïf, certains le trouveront inabouti, superficiel, prétentieux,
Non, il est très humain ton texte. Il est très bien et m'a touchée.
Citer
Suis-je un monstre, un damné, un fils perdu de Dieu qui ne me connaît pas, ou tout simplement un incompris, un rejeté sur mes plages comme la mer. Pardon, oh, pardon cher père de vous avoir si peu aimé et de le regretter  amèrement
Non, tu n'es pas un monstre. Le cœur choisit ceux qu'on aime. Et on ne choisit pas sa famille.
Ce sentiment de sécheresse d'âme, de se sentir coupable de ne pas ressentir l'affection qu'on suppose "normale", est très bien rendu et très compréhensible. Ainsi que celui de pleurer après ce qui n'a jamais été et ne sera jamais.
Bien à toi.

Hors ligne avistodenas

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Re : Mon père
« Réponse #2 le: 07 Janvier 2018 à 10:25:48 »
La première question qui me vient : est-ce un texte autobiographique...?
Car c'est un sujet auquel tout un chacun doit quelque chose. Nous avons tous un disparu et des regrets, et ton texte y fait écho.
Soigne ton écriture, mais c'est bon à lire. Continue.

Hors ligne colombo1965

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Re : Mon père
« Réponse #3 le: 07 Janvier 2018 à 12:19:54 »
Merci pour vos avis qui me soulagent. J'avais peur de passer pour un être insensible en écrivant ce texte. C'est une partie de mon histoire avec mon père, donc autobiographique. Mon parcours de vie a fait que j'ai eu peu de rapport avec lui, je l'ai en fait peu connu réellement. Nous souffrions tous les deux d'un manque de dialogue. Nous ne nous sommes jamais parlé. J'ai appris  qu'étant jeune, il aimait beaucoup Charles Aznavour, ce que j'avais toujours ignoré. Merci pour vos commentaires.

Hors ligne Une Minnie à New York

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Re : Mon père
« Réponse #4 le: 30 Mars 2018 à 11:46:36 »
Bonjour Colombo1965,

Je tombe sur ton texte aujourd'hui grâce à la recherche "au hasard" du forum. Et quelle agréable surprise... Tu écris vraiment très bien, un langage riche sans artifice. Je ne connais pas encore tes autres textes si tu en as partagé d'autres, mais ils me tardent de les lire.

Celui-ci m'a particulièrement touchée pour son côté "brut de décoffrage", tout en délicatesse... C'est très fin, des sentiments très forts s'en évaporent - de la nostalgie et du regret beaucoup, beaucoup de colère contre ce père, ou contre toi, ou contre la vie ? Mais en cela c'est aussi un bel hommage finalement, d'un homme que vous n'avez pas assez bien connu mais pour qui vous avez un profond respect, une reconnaissance pour son rôle de géniteur. Je trouve important d'appuyer cette idée car tu dis "avoir peur de passer pour un insensible" mais c'est justement bien tout le contraire, on ressent énormément de sensibilité dans ton texte.

A très bientôt !  :)
«On devrait toujours être légèrement improbable» Oscar Wilde

Hors ligne Meilhac

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Re : Mon père
« Réponse #5 le: 30 Mars 2018 à 12:06:16 »
salut!
j'aime bien le style sobre et sans chichis
je n'ai pas compris la deuxième phrase, ou alors je l'ai comprise mais n'ai pas été convaincu (par l'idée selon laquelle un père c'est tout)
le titre est pas mal je trouve, sur un sujet pareil c'est tellement mieux de faire sobre que de faire grandiloquent.
Didius c'est un prénom inventé, ou un surnom ? c'est marrant en tout cas  :)
merci pour ce texte! ;)

Hors ligne avistodenas

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Re : Mon père
« Réponse #6 le: 30 Mars 2018 à 12:16:10 »
Je reviens aussi à ton texte, Colombo : l'incommunicabilité entre pères et fils n'est pas un phénomène rare. Cette non-communication s'installe insidieusement, sans que quiconque la voie venir et n'y puisse rien. On a toujours quelque chose à regretter vis à vis d'un père : aussi bien une chose que son exact inverse, et nul n'est responsable puisque même un père a ses propres limites et insuffisances, qui pèsent sur l'avenir des fils.

En revanche on est (était, car aujourd'hui les générations ne cohabitent plus et c'est une énorme perte) beaucoup plus proches des grands-pères, peut-être parce que ces derniers sont libérés de la plupart des charges de la vie - ramener de quoi se nourrir - qu'ils sont moins crispés.

J'ai de côté un texte, que je n'osais pas montrer parce qu'il touche au plus intime, mais que je vais poster tout de même car il montre à quel point un grand-père, même sans grande communication, peut être proche et qu'on puisse pleurer son absence  tout le reste sa vie.

En ce qui concerne ton histoire, c'est juste une question de chance ou de malchance (on ne choisit pas ses parents) et c'est ton droit d'avoir d'immenses regrets mais c'est ton droit de t'appliquer aussi à toi-même les mêmes circonstances atténuantes que tu reconnais à ton père : tu as fait ce que tu as pu de ce que tu avais. C'est la meilleure façon de vous donner la main. Et la paix.

Hors ligne colombo1965

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Re : Mon père
« Réponse #7 le: 18 Avril 2018 à 11:20:42 »
Bonjour à vous tous qui avez laissé des messages et désolé d'avoir tardé à répondre.
Certainement je ne suis pas le fils insensible que je décris. Mais, mon père décédé, il reste comme un sentiment de culpabilité vis à vis de sa disparition. Je dois reconnaître ne pas avoir souffert comme j'aurais du souffrir et je m'en porte assez mal. J'ai l'impression d'avoir grandi auprès d'un étranger et je ne sais pas si le deuil sera difficile à faire. Mon père est parti le 3 janvier dernier et si j'y pense régulièrement, c'est comme par image, quelques souvenirs remontent à la surface mais aucun moment de vie où j'aurais vécu la plénitude de notre relation.
Merci pour vos retours.

 


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