Ça pique partout. Léo, roulé en boule essaie de retenir un cri. Il avait couru le plus vite possible pour échapper à la bête mais le sol était glissant à cause de la pluie et il est tombé au milieu des plantes carnivores. Il a perdu une de ses chaussures dans la course, ça lui déchire cette jambe-là, il ne peut plus bouger. Une larme goutte sur sa joue.
« Aïe. » Il murmure.
Il ferme les yeux et se mord les lèvres. Mourir en héros, c’est ce qu’il s’est toujours promis ; arrêter de pleurer. Il respire fort. On marche près de lui. Léo entend le splotch splotch des bottes de la bête dans la boue. Elle l’a retrouvé. Les morsures des plantes carnivores sont insoutenables. Le souffle de la bête est tout proche. Léo sert ses genoux tout contre son ventre. Que tout cela finisse d’un coup de crocs, vite.
« Mais lève-toi, idiot, tu vas pas rester comme ça au milieu des orties ! »
Le super agent ouvre les yeux. La bête lui tend la main. Il la saisit, se relève.
« Ça me pique partout sur les jambes. » Il gémit.
Jerôme regarde le mollet de Léo, rouge de piqures. Il secoue la tête comme c’est l’art des grands frères exaspérés.
« Putain, Léo, t’as niqué ton pantalon, là. On va encore se faire engueuler. Tiens, ta chaussure, reste pas comme ça avec le pied dans la merde. »
Léo hoche la tête et prend sa chaussure des mains de Judith. C’est au moment de s’assoir pour l’enfiler qu’il s’aperçoit que son genou est couvert de rouge.
« Je saigne !
– Oh non, tu vas pas te mettre à chialer ? C’est rien du tout.
– C’est vrai Léo. Si tu veux être un vrai super agent il faut pas pleurer. Les super agents pleurent jamais. Viens, on rentre, Mémé va arranger ça. »
Jérôme prend la main de Léo et Judith l’aide à se relever. Ça le rassure un peu, de les savoir là. Judith et Jérôme, c’est les meilleurs grands frères et sœurs du monde entier. C’est eux qui lui ont dit. Ils vont rentrer chez Mémé tous les trois et se faire offrir un bon chocolat chaud pour fêter leur retour de mission. Léo fait bien attention à boiter et gémir de temps en temps pour ne pas qu’on l’oublie et que Jérôme continue de lui dire que Mémé leur préparera un super gouter, qu’on pourra mettre du pschit magique sur son bobo et que tout ira bien, tu verras, et que même…
« Tu crois qu’elle va nous gronder, Mémé ? Le coupe Léo.
– Pas forcément, peut-être qu’elle va…
– Doudou ! J’ai oublié Doudou ! »
Sans laisser le temps à son frère de finir sa phrase, Léo s’élance vers le fossé plein d’orties où il a abandonné son ours en peluche. Le pauvre Doudou, tout seul au milieu des plantes carnivores ! Forcément elles ne l’auront pas mangé parce que c’est un doudou, mais il doit avoir tellement peur. Quelques mètres plus loin, il voit Doudou qui l’attend bien sagement au bord de la route. Un petit sprint plus tard, les revoilà accrochés aux mains de Jérôme et Judith. Léo reprend son souffle et sa marche claudicante.
« Tu crois qu’elle va nous gronder, Mémé ? »
*
« Escalope2006 à PetitPoissonPané, Escalope2006 à Petit Poisson Pané, est-ce que tu me reçois ?
– Mais moi je suis pas un poisson pané !
– La ferme, Léo, c'est pas le moment on a dit. Est-ce qu'il y a quelque chose de ton côté ?
– Ben y a Minet qui vient de miauler pour rentrer et en fait…
– Léo ! Je te parle pas de Minet, je te parle des lutins. Est-ce que tu as vu des lutins venir vers toi ?
– N… Non, y en a pas, je les ai pas vus. Et…
– Et quoi, Léo ?
– Et en fait Doudou non plus, il les a pas vus.
– OK. Super. La prochaine fois, si t’as rien vu t’auras qu’à dire R.A.S. Ce serait moins long.
– R.A.… OK.
– C’est tout ?
– Ou… Oui.
– Yes. Continue de monter la garde, ils devraient pas tarder. Escalope2006 à PetitPoissonPané, fin de transmission. »
*
Forcément, Mémé allait les gronder. Maman arrivait dans l’après-midi, et elle leur avait bien dit avant qu’ils sortent qu’elle voulait qu’ils fassent attention à leurs habits. Ils sont rentrés, ont dit salut à Pépé qui regardait la télé dans son fauteuil de pépé et se sont retrouvés face à Mémé, rouge comme une tomate.
« Mon Dieu ! Qu’est-ce que vous avez encore fait ? »
À ce moment, Judith a dû pincer Léo ou lui rappeler qu'il s'était ouvert le genou parce qu'il s'est mis à courir dans le bras de Mémé pour lui demander du pschit magique. Jérôme s'est forcé à ne pas rigoler et a suivi Judith à la cuisine pour commencer à préparer le gouter.
« Tu penses qu’ils vont venir ce soir ? »
Jérôme découpe des bouts de brioche pendant que Judith, la tête dans le placard, tente d’attraper le pot de Nutella.
« Ces connards ? Ils nous ont pas laissé un Noël tranquilles, je te rappelle. C’est clair qu’ils vont revenir. Mais comme chaque année, nous, on sera prêts. »
Elle sort du placard et lui fait un clin d’œil. Jérôme essaie de sourire. Bien sûr, chaque fois, l’opération SAPIN avait été une réussite et les parents ne s’étaient jamais rendu compte de ce qui les menaçait chaque Noël. Mais quand même. Les ennemis étaient de plus en plus nombreux, et même s’il avait commencé la fabrication dès le mois d’octobre, cette année, Jérôme n’était pas sûr qu’ils aient assez de munitions pour tenir. Et puis…
« On va être obligés d’emmener Léo, tu sais. Il voudra pas qu’on le laisse tout seul avec les parents, maintenant qu’il connait toute l’histoire.
– Je suis sure que ce sera un putain de super agent. »
Elle fait claquer le pot de Nutella sur la table de la cuisine comme un point final. Judith, elle se permet de dire des gros mots et de faire des ponctuations sonores, comme ça ; mais c’est parce que souvent, elle a raison.
« Aaaaaah, Mémé, ça pique ! » Hurle Léo dans la pièce à côté.
Judith toussote en replaçant une mèche de cheveux derrière son oreille.
« Oui, un putain de super agent. »
*
Ça avait bougé. Elle le sentait, tout près d'elle. Ça faisait pas mal de temps qu'ils attendaient là dehors comme des cons, et puis ça avait commencé. Il y avait eu un grand silence, d'un coup. Ce silence qui présage toujours quelque chose de pas très cool. Un petit courant d'air froid, genre celui qui te met les frissons, et puis là, juste derrière, un bruit dans la haie. Pas un bruit de mulot ou de chat qui se promènerait dans la nuit. Non. Un bruit de pas de... lutin zombie.
« Escalope2006 à SteakEtMaths, Escalope2006 à SteakEtMaths, tu me reçois ?
– SteakEtMaths à Escalope2006, je te reçois cinq sur cinq. Du nouveau ?
– Les marrons sont chauds. Il faut fourrer la dinde.
– Ouais, ça va tintinnabuler. »
*
« Bon, on récapitule tout le truc là. Talkies ?
– Check. J’ai utilisé des Perle de lait cette année, ça multiplie les résonances par quatre. Avec ça, on pourra s’entendre d’un bout à l’autre du jardin.
– Super. Armes ?
– Je nous ai fait des ceintures avec deux dézingueurs et trois boites de munitions. Avec ça on aura environ soixante tirs chacun. Et Judith, je t’ai ajouté une petite attache pour mettre l’opinel de Pépé. Je me suis dit que ça te ferait plaisir.
– T’es un génie, Jérôme. »
Léo éclate de rire. Ils sont tous les trois installés sur la moquette de la chambre. Jérôme a étalé toutes ses créations de l’année. Les dézingueurs, c’est sa spécialité. Ça fait trois ans qu’il travaille dessus, et maintenant qu’il a remplacé le canon par des tubes d’effaceur Carrefour, c’est devenu leur meilleure arme contre les lutins. Sauf que cette année, Jérôme a aussi pensé à quelque chose de plus efficace.
« Pourquoi tu te marres, Léo ? »
Il est assis avec eux et il ouvre grand ses yeux bleus pour mieux comprendre de quoi tout retourne. C’est pas facile, pour un petit comme lui, de devenir un super agent.
« Ben Jérôme c’est pas un génie, il est pas tout bleu, hein.
– Mais non mais génie ça veut juste dire qu’il est intelligent.
– Ah. »
Léo se tortille d’une fesse à l’autre, une oreille de Doudou en main et le pouce dans la bouche.
« J’ai aussi une petite nouveauté qui devrait te plaire, mais c’est encore un prototype. »
Et pourtant, après le temps qu’il y a passé, il aurait bien aimé que son Turbolaser à combustion quasi spontanée par double gaine ionique à thermoconduction soit au point. Il l’a imaginé pour Judith. Bien qu’elle apprécie l’art du tir au dézingueur, elle préfère laisser la finesse pour des choses plus, euh, efficaces.
« Ça marche comment ?
– Ben tu appuies là et ça envoie un rayon de la mort sur à peu près tout ce qui bouge en face. Par contre, je te le dis maintenant, mais c’est pas tout à fait au point.
– Comment ça ?
– Ben des fois il a tendance à exploser lui-même.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire que des fois tu appuies sur le bouton et le Turbolaser explose.
– Et c’est dangereux si le tubeaulaser eh ben il explose ?
– Oui, plutôt, Léo. »
Judith soupire. Ça rend Jérôme un peu triste.
« Bon, ça nous fera une arme de secours, au pire, si la situation devient vraiment à chier. Ration de survie ?
– J’ai pris des Pépito.
– OUAIS TROP BIEN.
– Moins fort, Léo ! »
*
« Escalope2006 à SteakEtMaths, tu me reçois ?
– SteakEtMaths à Escalope2006, je te reçois cinq sur cinq.
– Est-ce que tu as bien rejoint PetitPoissonPané ?
– Ouais, c’est bon, on gère l’entrée côté véranda.
– JE SUIS PAS UN POISSON PANÉ.
– Super. Je nettoie le portail et je me replie vers la porte d’entrée. Fin de transmission. »
Elle n’aurait pas pensé que leur mission serait si facile cette année. Elle a dézingué les lutins de la haie en quelques minutes à peine. Il en reste deux trois vers le portail, mais ce sera vite plié. Judith s’approche dans le noir. On n’entend que des vagues bruits de grillon et de temps en temps le ronron d’une voiture sur la départementale un peu plus loin. Un bruissement de feuille. Judith tire. On ricane.
« Putain. »
Elle s’approche du portail à pas de loup. S’il y a bien quelque chose qu’elle ne supporte pas, c’est que des lutins zombies se foutent de sa gueule. Nouveau bruissement. Elle tire encore. Ricanement.
« Viens par-là, tu vas voir. »
Judith est devant le portail maintenant. On n’entend plus rien. Les grillons se sont tu et les voitures ne passent plus. Bruissement. On titre, mais ce n’est pas Judith. Douleur fulgurante dans l’épaule. Ricanement. Judith est à terre. On entend des pas rapides s’approcher d’elle. Souffle un grand coup, relève-toi ma grande. Judith court vers la cabane du jardin. C’est poisseux sur son épaule.
« Escalope2006 à SteakEtMaths, Escalope2006 à SteakEtMaths, tu me reçois ?
– Cinq sur cinq. Un problème ?
– Ouais, ils sont armés. Des dézingueurs.
– Meeeeerde.
– Et c’est pas moi qui l’ai dit. »
*
Judith a étalé ses plans sur le sol. Tout autour d’elle gisent les cadavres de feutres vidés de leur encre, en partie couverts par des tas de feuilles de brouillon multicolores de gribouillis.
« Opération SAPIN 2017, les gars. Léo, tu te souviens de ce que ça veut dire ? »
Léo triture les oreilles de Doudou.
« Oui, euh, supers agents de, euh, l’imu, l’uni, l’unisation de Noël.
– Pour l’immunité de Noël, Léo.
– Mais je sais même pas qu’est-ce que ça veut dire !
– Jérôme t’a dit. Ça veut dire qu’on est des supers agents et qu’on protège Noël. C’est tout. Et contre quoi on doit protéger Noël ?
– Les LUTINS !
– Les lutins quoi ?
– Les lutins ZOMBIES !
– Bien. »
Judith essaie de trier ses feuilles. On y reconnait le jardin et les différents accès à la maison. Les lutins ne changent jamais d’organisation, ce qui rend la stratégie plutôt simple (bien que Judith soit une bonne stratège, Jérôme ne se risquerait pas à dire le contraire). Ils entrent par le portail et la haie autour, se dirigent tout droit vers la véranda et essaie de passer par la cuisine entrer dans la maison. Avec tout ça, il suffit de les intercepter au bon moment.
« Jérôme ?
– Oui ?
– C’est quoi des zombies ?
– Putain, Léo, on te l’a dit mille fois. Les zombies, c’est des morts-vivants qui mangent des cerveaux. »
Léo a lâché son ours sous le coup de l’affirmation. Des fois, Jérôme aimerait bien que sa sœur le laisse répondre.
« Pour de vrai ? » il demande, le bleu tout écarquillé dans ses yeux.
Judith hoche la tête en essayant de se la jouer de petite vieille sage. Devant l’air effrayé de son frère, elle ajoute, le sourire en coin :
« Et même que parfois ils mangent des ours en peluche. »
Léo ne peut s’empêcher de pousser un petit cri. Le plus rapidement possible, il reprend Doudou dans ses bras et le cache sous son pull.
« Pas Doudou. Faudra me manger d’abord. »
Crédule mais téméraire le petit frère. Ils rigolent un moment avant que Judith rassemble son tas de feuille et approche quelques bouquins. Ce n’est pas tout, mais ils ont du pain sur la planche, une mission à préparer.
*
« On a de la chance que dans tout ça, ils aient pas changé leur trajet.
– Ouais, t’as raison. »
Postés en embuscade derrière les buissons près de la véranda, ils attendent la prochaine tournée de zombies. Judith s’est fait un bandage de fortune, ça lui picote encore beaucoup l’épaule. Elle entend Léo respirer fort juste à côté d’elle. Avant que Jérôme le rejoigne, il avait fait une crise de panique tout seul dans le noir. Elle l’avait peut-être surestimé. Peut-être que cinq ans c’était vraiment trop jeune pour devenir super agent. Jérôme s’est rapproché d’elle tout doucement et lui a pris la main.
« Ça va, soeurette ? »
Jérôme c’est quand même celui qui a le cerveau qui fonctionne le mieux. C’est pas juste qu’il comprend tous les trucs intelligents, il comprend les gens tout court.
« Tu sais, ça va aller. Léo il est courageux, et c’est lui tout seul qui a voulu venir. Faut pas que tu sois méchante avec toi-même. »
Judith hoche la tête, mais quand même, ça lui donne un peu envie de pleurer. C’est d’avoir entendu Léo en larmes au bout du talkie tout à l’heure, ça l’a secouée plus que ce qu’elle pensait.
« Ça fait longtemps qu’il n’y a pas eu de nouveaux groupes de lutins. Tu crois qu’ils sont partis ?
– Je pense pas. C’était beaucoup trop simple. Les salauds doivent préparer un sale coup.
– Tu vas voir, on va rentrer après la mission et on demandera a Mémé de te mettre du spitch magique.
– Léo, tu parles à qui ?
– Ben, à Minet, il saigne.
– Minet ? »
À ce moment-là, Judith a un mauvais pressentiment. Personne n'a entendu Minet venir.
« Léo, tu m’as pas dit tout à l’heure que Minet était rentré ?
– Oui mais là il est dehors. Et en fait on dirait qu’il est griffé. »
Jérôme et Judith on a peine le temps d’échanger un regard.
« Léo, éloigne-toi du chat tout de suite !
– AAAAAAAAAH ! »
*
C’est le grand soir. Le repas a duré mille heures, au moins. Léo voit Judith et Jérôme qui n’arrêtent pas de regarder la grande horloge. Lui, il ne sait pas trop où il en est. Il a hâte d’être en mission, bien sûr, mais pour la première fois, on l’a laissé utiliser tout seul un pic à fondue, alors il aimerait bien en profiter. Il regarde Maman qui lui sourit. C’est très bien mon chéri. Maman, elle a l’air fatiguée. C’est Pépé et Mémé qui lui ont dit. Ils ont dit qu’elle travaille trop, et qu’il faudrait qu’elle se repose. Qu’ils ne seraient pas toujours là pour garder les enfants. Léo a envie de leur dire que c’est pas grave parce que eux, de toute façon, c’est des supers agents alors bon. Mais Judith le regarde avec de grands yeux noirs qui veulent dire qu’il faut pas parler de tout ça. Alors Léo attend que ça passe en réfléchissant à quoi ça pourrait bien ressembler un lutin zombie.
« Tu vois quelqu’un, en ce moment ?
– Maman, tu penses vraiment que j’ai le temps ? Je vois les enfants, c’est déjà pas si mal.
– Mais il leur faut un père, à ces petits. »
Maman finit son verre de vin d’un coup et s’en ressert un autre. Pépé grogne quelque chose qui ressemble à « mais laisse-la » et Jérôme murmure autre chose à l’oreille de Judith. Elle hoche la tête.
« Mais Léo il aimerait bien avoir un papa pour lui lire des histoires le soir.
– C’est vrai ça. Toi tu lis jamais les histoires. Si on avait un papa, eh ben il nous lirait des histoires. »
Maman renifle un peu et boit son deuxième verre tout d’un coup. Il ne voulait pas la rendre triste, Léo, mais c’est vrai que c’est quand même chouette, les histoires.
« Bon, on passe à la buche ? » dit Maman avec des petites gouttes tristes dans la voix.
À côté de Léo, Jérôme et Judith se tapent dans la main.
*
« DOUDOUUUUUU ! DOUDOUUUUUU ! »
Tout est allé très vite. Au moment où ils ont hurlé à Léo de s’éloigner, Minet a mordu Doudou à la patte et est parti dans le jardin avec. Juste après, alors que Judith et Jérôme courraient vers Léo pour l’aider, des lutins zombies sont sortis de partout et leur ont sauté dessus. Léo ne bougeait plus, il était complètement tétanisé. Jérôme et Judith ont sortis leurs dézingueurs et ont commencé à tirer dans tous les sens. Il y avait des zombies partout, et ils arrivaient tous juste à les dézinguer avant qu’ils n’atteignent Léo. Il y a cinq zombies devant Judith, elle a sorti l’opinel de Pépé dans sa main gauche et est passée à l’attaque au corps-à-corps, avec toute la violence dont elle est capable. Un, deux, trois, les cinq tombent à terre. Judith reprend son souffle quand tout à coup… coup de feu. Jérôme crie et voltige un peu plus loin. Léo n’a toujours pas bougé. Ricanement.
« Alors toi, je te défonce. »
Judith repère le lutin un peu plus loin, caché derrière un buisson. Dans un élan de rage, elle se met à courir en brandissant l’opinel.
« ON… NE… TOUCHE PAS… À… MES… FRANGINS. »
*
Tout le monde s’est couché vite. De toute façon, personne n’avait très faim au moment de la buche. Ils ont attendu que Maman, Pépé et Mémé placent les cadeaux sous le sapin et retournent dans leur chambre.
« Ça ronfle dans la chambre de Pépé et Mémé, la voie est libre.
– OK, tout le monde à ses dézingueurs et son talkie ? »
Jérôme et Léo font oui de la tête. Judith adore ce moment, l’avant-mission, là où la tension monte d’un coup parce qu’on sait qu’il va falloir y aller et qu’il n’y aura pas d’échappatoire possible. Un putain de moment cool.
« Jérôme, nom de code SteakEtMaths. Tu te mets à l’entrée principale pour vérifier qu’ils ne rentrent pas par là. Ils nous ont encore jamais fait le coup, mais on sait jamais.
– Yes.
– Léo, tu seras PetitPoissonPané, et tu te chargeras de surveiller la véranda avec Doudou.
– Eeeeeeh mais je suis pas un poisson pané moi.
– Discute pas. C’est ton nom de super agent. C’est tout. Si t’en veux pas tu peux reposer ton dézingueur.
– Mais…
– C’est tout. »
Léo croise les bras et fronce les sourcils très fort. Judith se retient de rire. Évidemment, elle est un peu dure avec lui, mais c’est pour qu’il comprenne que la mission n’est pas à prendre à la légère.
« Rassemblent avant lancement de la mission SAPIN 2017. À mon signal. Trois, deux, un… »
Câlin général.
*
« Bien, bien, bien, humains. Est-ce que vous êtes prêts à être réduits en… PÂTÉE POUR CHAT ? »
Ils sont attachés, tous les trois, avec Doudou. Sans trop savoir pourquoi, Jérôme trouve ça rassurant. Au moins ils sont ensemble. Dans une situation très compliquée, sans doute, mais ensemble. Une armée de lutins les encercle. Juste à côté d’eux, Minet.
« Alors, supers agents, qu’est-ce que ça vous fait de PERDRE ? Depuis le temps que j’attends ce moment. Chaque année, j’ai cru vous avoir, et vous finissiez toujours par vous en sortir. Seulement voilà, cette année, je suis tombé sur les plans que tu avais laissé trainer, Jérôme. Et grâce à mes lutins, j’ai pu reconstituer vos chers dézingueurs. C’est vrai qu’ils sont plutôt efficaces, pas vrai Judith.
– Sale traitre ! »
Judith crache sur le sol. Ils ont beau être dans de sales draps, Jérôme trouve ça plutôt stylé.
« Eh oui ma petite, le petit Minet tout mignon n’est pas si mignon qu’il n’y parait. Il va falloir vous y faire. Enfin, je pense que ça ira mieux quand mon Turbolaser à combustion quasi spontanée par double gaine ionique à thermoconduction vous aura réduit en bouillie.
– Ton QUOI ? »
Évidemment, s'il avait écouté Mémé et rangé sa chambre... Jérôme se mord les lèvres. À quoi bon passer autant de temps à créer des armes pour lutter contre les lutins zombies si c'est pour échouer aussi bêtement. Ça lui fait comme une boule dans la gorge, il a un peu de mal à respirer. En plus, Léo n'arrête pas de renifler à côté, et ça le rend encore plus triste.
« Alors, on est fier de soi, Jérôme ? Est-ce que tu serais pas un peu traitre, toi aussi ? »
Jérôme sent une larme qui lui coule le long de la joue. Un traitre. Comme Minet. Nul, nul, et nul. Il a envie que Minet allume le Turbolaser le plus vite possible, pour que ça se termine.
« C’est rien, Jérôme, je t’en veux pas » murmure Judith.
Malgré les liens, elle arrive à lui prendre la main et ça fait disparaitre un peu la boule dans la gorge.
« Oh mais regardez qu’ils sont mignons ! BEURK. Tant de tendresse ça m’écœure. Lutins, activation du Turbolaser. »
*
« Pépé c’est le Père Noël.
– Léo, on te l’a déjà dit, le Père Noël n’existe pas. C’est Maman, Mémé et Pépé qui mettent les cadeaux sous le sapin.
– Alors pourquoi il a une grande barbe blanche, et même que parfois il dit « Ho ho, attention, si vous continuez comme ça, pas de cadeau à Noël » ?
– Mais parce que tous les pépés disent ça, c’est pour nous faire peur. Et puis c’est pas possible parce que le Père Noël il habite en Laponie.
– Ben moi je suis sûr Pépé il y est déjà y allé à la Ponie. »
*
« Tu ferais mieux de retrouver ton coucouche-panier, Minet. »
Jérôme, Judith et Léo avaient fermé les yeux en attendant que ça passe. Les lutins avaient allumé le Turbolaser, on l’entendait qui grésillait. Et puis d’un coup, la voix de Pépé est sorti de nulle part. Ils ont ouvert les yeux et…
« Tiens donc, Pépé Noël, je pensais que tu avais pris ta retraite.
– Pas tant que des malfrats comme toi courent toujours les rues. »
Minet ricane. Il est vraiment moche, le ricanement de Minet. Il vous fait des frissons partout dans le corps, comme une fourchette qu’on fait glisser sur une assiette.
« DÉFONCE-LE, PÉPÉ ! »
Jérôme donne un coup de coude à Judith. Pas le moment de jouer les supers-héros, sœurette.
« Pas trop déçu de voir que tes petits-enfants ne sont pas à la hauteur ? Ça doit être un peu triste de se dire qu’on n’a donné naissance qu’à des incapables. »
Jérôme tente désespérément de ravaler la boule qui lui est remontée dans la gorge. Pardon, Pépé.
« Haha, c’est bien pour ça qu’on t’a fait castrer, Minet. »
À ces mots il dégaine deux dézingueurs et se lance à l'assaut de l'armée de lutins.
« Judith, ton opinel ! »
On ne sait pas trop comment, mais Pépé arrive à lui dire ça au milieu de la marée de lutins zombies qui l’assaille.
« J’ai déjà commencé, Pépé. »
Judith fait un clin d’œil à Jérôme. Leurs liens tombent au sol.
*
« Et si jamais il nous arrive quelque chose, pendant la mission ?
– Il nous arrivera rien. »
*
« Courrez, les gamins, courrez ! »
Pépé a presque disparu au milieu des lutins. Léo ne comprend pas ce qui se passe. On lui avait dit qu’il suffisait de tirer sur les lutins, pas que ça allait être si compliqué. Il serre Doudou très fort dans ses bras. Un vrai super agent, ça ne pleure pas, ça n’a pas peur, et…
« On y va, Léo, on reste pas ici.
– Mais, et Pépé ?
– Il sait ce qu’il fait. »
Quand elle dit ça, Judith s’essuie les yeux et renifle un coup. Ça ne plait pas trop à Léo.
« Tu pleures, Judith ?
– Ta gueule, Léo. On rentre, c’est tout. »
Elle lui prend la main et le tire vers la véranda. Forcément, face à elle il ne peut rien faire à part se laisser entrainer. En ce retournant, il voit la tête de Pépé qui lui fait un clin d’œil. Il est juste à côté du Tubolaser qui grésille de plus en plus fort.
« Au revoir, les gamins ! »
Ça vibre partout au sol, on a l'impression que la Terre entière va exploser.
« Judith, j’ai… j’ai peur. »
*
C’est pas la Terre qui a explosé, c’est juste le Turbolaser et Pépé à côté. Jérôme se mord le poing. Si seulement il avait eu le temps de régler les derniers détails. Judith essaie de le consoler en lui mettant du pschit magique.
« Tu sais, Pépé il a choisi. C’est pas ta faute, tout ça. Tu pouvais pas savoir. »
Ça ne le console pas du tout.
« Et comment on explique à Maman et Mémé que Pépé a explosé, hein ?
– T’inquiète pas pour ça. Elles trouveront une excuse toutes seules, comme avec Papa. »
Jérôme lâche un petit rire. Il aurait préféré cracher, mais vu qu’il n’aime pas ça… Judith pose le dernier pansement. Cette année, ils reviennent vraiment dans un sale état, rien qu’à voir les trous dans leurs pantalons, Mémé va piquer une crise.
« Il est où, Léo ? »
Judith et Jérôme regardent tout autour. La cuisine est vide, on n’entend que le bruit du réfrigérateur et l’horloge du salon.
« Léo ? »
Et soudain, un miaulement déchire le silence.
« Ça vient de dehors, cours ! »
*
« Ouais, et c’est Doudou qui l’a attrapé ! Alors, je suis un vrai super agent maintenant ? »
*
« Regarde ça, ils se sont endormis près de la cheminée ! »
Judith se réveille. Elle a un peu mal au crâne, et toujours à l’épaule. Elle cligne des yeux. C’est le matin, le jour leur tombe dessus à travers la fenêtre. À côté d’elle, au milieu des cadeaux, il y a Jérôme, Doudou et Léo endormi avec Minet dans les bras, comme s’il ne voulait surtout pas le lâcher. Elle se redresse doucement pour ne pas les réveiller.
« Bien dormi, ma chérie ? »
Judith sursaute, cette voix, c’est celle de…
« PÉPÉ ! »
Sans hésiter, elle se jette dans ses bras poilus de pépé. Pépés, tu nous as foutu les pétoches, tu sais ?
« Alors, vous l’avez vu, ce Père Noël ?
– Mais Maman, tu sais bien que le Père Noël il existe pas ! »
Clin d’œil, clap de fin, et joyeux Noël. Encore une mission SAPIN qui se finit bien.