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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Trouver un toi·t

Auteur Sujet: Trouver un toi·t  (Lu 1733 fois)

Hors ligne Raskol

  • Plumelette
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Trouver un toi·t
« le: 17 Décembre 2017 à 14:33:36 »
Petit parallèle entre recherche d'appart et recherche amoureuse en contexte urbain.


T’habites en ville ? T’as déjà essayé de te trouver un toit, ou de te trouver un toi ? C’est pas un hasard si les mots se ressemblent, c’est pareil. C’est exactement pareil. Non, jamais ? T’as bien de la chance. Ça veut dire que soit t’es encore trop jeune pour ça, t’es pas encore préoccupé par ces conneries, dans ce cas-là écoute parce que crois-moi, ton intérêt va aller croissant avec les années, soit t’as jamais eu de problème pour trouver un toi·t, rapport au fait qu’individuellement, t’as un capital supérieur à la moyenne, donc on t’a à la bonne, dans ce cas-là va chier.

Arrive alors ce jour où il te faut trouver un nouveau toi·t. Peu importe les raisons qui te font te séparer de l’ancien, le temps est venu d’en changer. Il te plait plus. Il est nul en fait. Tu te sens à l’étroit. Tu t’en es lassé. Tu estimes mériter mieux. Si ça se trouve, t’as même pas eu ton mot à dire. T’as reçu un message impersonnel indiquant que ton toi·t ne veut plus de toi. Il te fout à la porte et il exige un départ dans les plus brefs délais. C’est dur. L’envie de laisser tomber te traverse la cervelle comme une balle, mais t’as pas le choix. Il t’en faut un de toi·t. Y’a que de rares hurluberlus qui s’en passent. Des drôles de marginaux, des curieux. Espère juste trouver suffisamment de bras amicaux pour dépanner ta pauvre carcasse.

Dans tous les cas, au début, tu trouves ça super. La recherche s’annonce facile, t’as une palanquée d’outils à ta disposition. Tu les utilises tous pour maximiser tes chances. Applis, sites, t’actives même le réseau et le bouche-à-oreille. T’es grisé par les possibilités. Y’a forcément un toi·t qu’est pour toi dans cette fange virtuelle. Tu vis le haut de la vague. Le premier effet kiss cool. Tu prends plaisir à regarder défiler les toi·t·s. Y’a des descriptions des fois, mais ça tu t’en branles. L’important c’est les photos. Tes yeux sont des roulements à billes, tes désirs glissent sans friction. Étourdi de prospective, t’accouches de scénarios comme si t’étais shooté aux œstrogènes de lapine. « Oh tiens, je m’y vois. Celui-ci à l’air bien fait. Bof bof, manque de charme. Ouaou, canon ! Je peux faire une tonne de trucs avec. Argh, celui-là est mal desservi. » Tu fais que tirer des plans sur la comète. Profite, parce qu’une fois dans ton atmosphère elle se désintègre en moins de deux. Le meilleur moment, on te l’a déjà dit, c’est quand on monte l’escalier. Après les possibilités, y’a la réalité. Et tu sais ce qu’on dit : la triste réalité.

Les photos font beaucoup c’est vrai, mais pas tout. Le toi·t est un domaine économique similaire à d’autres. Il répond à des critères. Il a ses codes, ses étalons de qualités. Ses key selling points.

Toi aussi t’as des critères. T’en a un paquet même. Tellement que tu te les enfiles et t’en fais un collier, et au bout tu mets un pendentif que t’appelles « la taille ». T’entends des voix nasillardes et hautes perchées te dire « ouai mais non attends, la taille, on s’en fout quoi, ça ne compte pas, l’important c’est de se sentir bien, d’avoir un bon feeling ». Des mythos les écoute pas, et sans doute sont-ils nains. La luminosité, tu t’en tapes. Ça relève du secondaire, voire du secteur tertiaire. Être illuminé ne nourrit pas, cela se sait. Des penseurs ont écrit là-dessus. Intéresse-toi à la situation par contre. Je sais, t’aimerais ne pas te focaliser sur cette superficielle superficie, avoir cette grandeur d’âme te faisant considérer la situation comme négligeable. Mais crois-moi tu veux pas d’un truc craignos. Faut être un peu sérieux. Une bonne situation c’est important, sinon y’a des moments où tu vas te retrouver en rade. La situation, t’as beau te dire ouvert d’esprit, tu tiens à ton petit confort. T’es pas prêt à accepter n’importe quoi. Faut être pragmatique. Réaliste. Faut parer au coup dur. Être flexisécuritaire.

Tu prends contact. Au début de manière un peu légère. T’envoies un message, par-ci par-là. T’as 0 réponse. Normal, le marché fonctionne à flux tendu. Investi plus de temps et d’énergie dans ta recherche. Sois proactif. Soigne l’accroche, prépare un message impactant et travaillé. Surtout, reste subtil. Malgré les codes en vigueur, essaye de tirer ton épingle du jeu en t’autorisant une fantaisie de langage, ce qu’il faut pour attirer le projecteur sur toi. Attention, t’en fais pas trop ! Tu risques de passer pour un weirdo et d’être recalé direct sinon.

Tu galères. Y’a plein d’offres ok, mais aussi plein de demandes. Des nouvelles possibilités chaque jour, d’autres qui disparaissent dans le néant. Ce qui est mis en ligne hier n’est plus dispo aujourd’hui. Ce toi·t à l’air cool mais trop tard. Silence radio. La chance est passée. Tu bouffes de la frustration matin midi et soir.

Puis, première prise de contact réelle. Tu te sapes classe, comme on t’a appris à l’école de commerce. Tu fais péter le chèque cadeau Zara reçu à Noël dernier. L’habit ne fait pas le moine, certes, mais les moines vivent dans des monastères, c’est totalement irrelevant. Une fois sur les lieux du crime, pas de surprise. Tu savais à quoi t’attendre. Tu commandes un gros cocktail de déceptions et d’amertumes. T’es de la génération Photoshop, de la génération surexposée, voire, de la génération filtre oreilles de chien. Bon, tu sais qu’en vrai les gens n’ont pas d’oreilles de chien ? Cet exercice, c’est comme choisir son plat surgelé à Picard. Les barquettes rouges à 2euros 80. Tu te bases sur une suggestion de présentation. Je m’étendrais pas plus sur le décalage entre ce qu’on t’a annoncé et ce que tu constates de visu. T’es familier de cette double pensée depuis qu’on t’a offert ton premier téléphone à 4 millions de pixels. Mais comme t’es nul en maths, t’avais pas encore vraiment conscience d’un tel écart type de réalité. Donc tu déchantes, t’es déçu. Compréhensible.

Tu te mets à regarder les photos d’un œil neuf. On t’y prendra plus. « Mouai, pas mal, sans doute bourré de malfaçon. Pfou, c’est propre, mais l’enduit masque surement des fissures. Il a du caractère, ben voyons… belle façon de dire qu’il est invivable. » T’acquiers un niveau de perception qui dépasse l’entendement. Tu connais « The Sentinel » ? Mais si, le mec de la trilogie du samedi aux sens surdéveloppés ? Non ? Tu dois vraiment être jeune.

T’en vois d’autres des toi·t·s. La plupart te laissent de marbre. Y’en a qui sont dans un état, faudrait tout refaire. Pas grave, t’enchaines, t’enchaines. Tu t’imposes une rigueur militaire qui te donne l’impression de revivre les heures les plus sombres de notre histoire. Organise-toi pour ne rien oublier et être au taquet lorsqu’on te recontacte. Crée un fichier de suivi que t’enregistres sur ton bureau. Tu le nommes « Nouveau Document Microsoft Word (6).docx ».

T’as pleins d’échanges, ah ça, t’en as des échanges ! Mais c’est toujours pareil. T’essayes d’introduire quelques dissonances, histoire de varier la musique, histoire qu’on se souvienne de ta gueule. Ça peut avoir son petit effet. Tu gagnes en assurances. Grâce aux points gagnés en élocution t’as plus la voix chevrotante des débuts, façon Jean Moulin et son terrible cortège. T’apprends de tes erreurs aussi, des bourdes que tu as pu faire. Déjà t’es super ponctuel, c’est important la ponctualité. Et t’affiches une tiédeur artificielle, un voile de politesse insipide destiné à faire croire que t’as d’autres plans derrière, alors que c’est parfaitement faux. Tu trompes que toi parce que personne n’est dupe.

T’as des cas fréquents où tu perds juste ton temps. On t’a pas prévenu, mais le toi·t convoité n’est pas libre, ou il est libre depuis trop peu de temps et a besoin d’être remis en état. Pourquoi le remettre sur le marché alors ? Hé, va savoir.

Ça finit par te blaser. Tu te lasses de ces démarches, de ces discours. Tu t’écœures de la compote pomme-banalité. Ce premier toi·t est par trop semblable à ce second, dans leurs photos, dans leurs descriptions. En réel, t’apprécies rarement la vue. T’as pas de coup de cœur. C’est le moment critique de la recherche. Le point de non-retour. Faut absolument que tu t’accroches. Dis-toi que trouver un toi·t sympa est pire encore. Tu vois ce fameux toi·t. Tu le veux. Tu le veux plus que tout au monde. Plus même que ces baskets qui font de la lumière quand on marche et que tes parents avaient refusé de t’acheter. Tu te dis qu’il est pour toi. Tu te projettes. Ce premier contact t’a véritablement enchanté. Tu comptes les heures, les jours. Tu attends patiemment un retour qui n’arrive pas. Certains sont cools, respectueux pourrait-on dire, ils te cachent les intéressés. D’autres se gênent pas et te font bien comprendre qu’il y a du monde sur le dossier. T’es pas naïf, évidemment qu’un toi·t bien foutu attire foule.

Au final, tu te mets à considérer des toi·t·s qu’avant tu boudais simplement. Pressé par le temps, tu revois tes critères à la baisse et sélectionnes n’importe quoi. T’as connaissance du délai. Passé la date marquée d’une croix dans ton calendrier, il sera trop tard. T’espères que derrière les photos sombres et mal cadrées se cache une bonne surprise. Encore une fois, tu sais ce qu’on dit : l’espoir fait vivre.

Pourtant t’imaginais qu’avec ton profil, ça passerait crème. Tu te trompais. T’aimerais ta part du gâteau et te dégoter un toi·t sympa. Rends-toi à l’évidence, t’en as pas les moyens. Tu joues pas dans la même catégorie. À chaque fois, t’essayes de montrer patte blanche, de prouver à quel point ce toi·t est fait pour toi, mais ça n’est jamais suffisant.

Tu penses à un truc. Peut-être que… peut-être que si tu enjolives un peu les choses. Parfois, ça se joue à un chiffre. Ok enjoliver, mais jusqu’à quel point. Mentir ? La frontière est floue, tu le sais. Fais comme tu le sens mais faut que tu sois à l’aise avec le mensonge, c’est une compétence utile en société. Fonce, t’as rien à craindre si tu te fais gauler ! Dis-toi que c’est un tour de chauffe de l’existence.

Mais quand même tu stresses, putain, tu stresses. Tu gaves ton entourage de tes angoisses, il commence à plus te supporter. On a compris bordel que t’aimerais passer l’hiver au chaud ! Tu veux pas te retrouver sans rien. Tu les connais ces gens sans toi·t·s. Ces yeux vides, ces démarches hagardes, tu les croises tous les jours dans la rue, dans le métro. Tu la vois cette misère, cette crasse, qui barbouille les visages des sans toi·t·s.

Tu te sens comme une merde. Oui t’es qu’une merde, une pauvre merde. Tes camarades d’école primaire avaient raison quand ils te disaient que t’étais un « caca boudin tout pourri ». Ta mère aussi quand elle te reconnaissait plein de qualité, mais qu’elle esquivait tes demandes d’en citer une. Ah tu te mets à les maudire tes parents. Putain, c’est leur faute ouai ! Tu les aimes, mais s’ils t’avaient mieux loti, tu galérerais pas autant à te trouver un toi·t.

Tu vas en avoir assez de tout ça. Marre, marre de cette farce sociale. Tu chiales des hectolitres. Tu lis Thoreau ou Tisson, ça te réconforte. Ça te donne une révélation. T’apprends à faire pousser des patates dans une tour en regardant des vidéos de permaculture sur YouTube. La voilà la solution. Il te faut fuir. Puisque qu’aucun toi·t ne veux de toi, tu vas embrasser le seul à ta portée : la solitude.

Enfin tu feras comme tout le monde. Tu rationaliseras tes envies. Tu pousseras une brouette de compromis et tu t’en contenteras. Même tu seras bien content. Heureux ? Ouai, si tu veux.

Voilà c’est comme ça que tu trouves un toi·t.
« Modifié: 18 Décembre 2017 à 11:04:41 par Raskol »

Hors ligne Ginsoul

  • Tabellion
  • Messages: 55
Re : Trouver un toi·t
« Réponse #1 le: 17 Décembre 2017 à 18:06:08 »
Eh beh, que dire. ..
Ça prends aux tripes, ça c'est sûr.

J'ai bien rigolé à quelques endroits, du style "Crée un fichier de suivi que t’enregistres sur ton bureau. Tu le nommes « Nouveau Document Microsoft Word (6).docx »."  ;D

J'ai aussi vu une ou deux "fautes" (en faite c'est surtout des lettres oubliées je crois).

Désolé, je citerais bien les 2/3 passages en question, mais sur téléphone, quelle galère.. je crois qu'il y a un "fonction" à la place d'un "fonctionne", par exemple.

En tout cas j'ai adoré, moi qui est si jeune que je ne connais pas "the sentinel" ahah ! Et je pense que c'est un texte vraiment d'actualité, dans ce monde où chacun cherche une identité, et où il y a de moins en moins de toi-t-s disponible !

Chapeau vraiment pour ce texte, aux connotations un peu pessimiste c'est vrai, mais tellement prenant.

Petite question, je viens de voir l'italique en début de texte, "recherche amoureuse" ? J'ai lu le texte sans avoir vu ça, j'ai plutôt eu l'impression de "recherche d'identité", recherche d'un "moi", et non d'un "elle".

Enfin encore bravo pour ce texte, j'ai eu un grand plaisir à le lire ! (Surtout que je m'intéresse en effet à la permaculture, et j'ai adoré le "tu pousseras une brouette de compromis et tu t'en contenteras" ROFL  ;D)

Au plaisir ! 
« Modifié: 17 Décembre 2017 à 18:10:19 par Ginsoul »

Hors ligne intervalee

  • Scribe
  • Messages: 70
Re : Trouver un toi·t
« Réponse #2 le: 17 Décembre 2017 à 21:47:47 »
Bien pensé ce petit parallèle ! J'aurais bien vu se glisser quelques expressions courantes qui fonctionnent dans ce double sens,  du genre : "un toi-t pour la vie" "crier sur les toi-t"...
On comprend bien les différentes étapes qui marquent la recherche et qui sont assez justes je trouve. Un brin pessimiste toutefois . Le personnage semble très pressé et s'arrête un peu trop à sa première impression. Un toi-t à priori anodin et défectueux peu avec le temps dévoiler ses charmes et devenir le refuge le plus douillet qui soit. Par expérience ma première chambre était dans les combles d'une vieille maison  sans eau chaude avec toilette dehors... Ce fut mon meilleur souvenir d'étudiant malgré que cela faisait fuir les filles !

Hors ligne Raskol

  • Plumelette
  • Messages: 11
Re : Re : Trouver un toi·t
« Réponse #3 le: 18 Décembre 2017 à 11:36:55 »
Merci de vos retours !

@Ginsoul

Content que ça t'ai plu ! J'ai corrigé les fautes, merci. Je crois que tout miser sur le correcteur automatique, malgré la sophistication de l'outil que j'utilise, n'est pas la meilleure des idées.
Alors c'est marrant que tu ai pensé à la recherche d'identité parce que c'est pas mon idée de départ. Le "toi" désigne bien un partenaire de relation (amoureuse, sexuelle, autre, comme on veut). Je pense que la confusion vient de l'utilisation de la deuxième personne par le narrateur. Le "tu" est le "toi" se confonde. J'ai longuement hésité au départ, un "je cherche un toi·t" serait évidemment plus clair, mais la proximité tu/toi me semblait une gymnastique intéressante. Peut être trop acrobatique. Le principal c'est que le texte t'ai plu. On peut dire qu'il a 3 niveaux de lecture alors.

@intervalee
Merci !
Hey bonne idée, je cherchais justement à jouer avec les expressions mais ces deux là m'ont échappé. Je les utiliserais peut être dans une V2 du texte, si tu m'y autorises !
Pour le pessimisme, oui, c'est indubitable. J'ai voulu faire un antiguide, en quelque sorte, avec comme conseiller l'un des pires possible. J'ai cherché à tourner le personnage en ridicule. Il est un peu désespéré (et désespérant?), il se focalise sur ses premières impressions et n'arrive pas à les dépasser. Faut dire, c'est cohérent avec l'époque (mode vieux con on) : consommer vite, jeter vite, next. Puis y'a cette double pression sociale de réussite, affective et économique, qui pousse à se satisfaire de ce qu'on trouve, de ce qui est à portée.(mode vieux con off)
« Modifié: 18 Décembre 2017 à 14:52:44 par Raskol »

Hors ligne Raskol

  • Plumelette
  • Messages: 11
Re : Re : Trouver un toi·t
« Réponse #4 le: 19 Décembre 2017 à 10:56:55 »
Merci Champdefaye !

P.S. Mais qu'est-ce que c'est que "la génération filtre oreilles de chien" ?

Ça désigne un filtre populaire sur Snapchat qui permet de se grimer en chien. Va savoir pourquoi, de nombreuses personnes arborent des photos avec ce trucage sur les applis de rencontres. Je te laisse googler si tu veux avoir une idée du désa... euh, concept.
« Modifié: 19 Décembre 2017 à 11:01:25 par Raskol »

 


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