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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Ce qui se passa dans la rue de la boulangerie

Auteur Sujet: Ce qui se passa dans la rue de la boulangerie  (Lu 925 fois)

Hors ligne Kamin

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Ce qui se passa dans la rue de la boulangerie
« le: 07 Septembre 2017 à 14:32:29 »
Malgré l’heure matinale, une chape de chaleur étouffait déjà la rue. Chez Frojal, on venait d’ouvrir et, comme chaque jour, les clientes occupaient le trottoir sur plusieurs dizaines de mètres. Clientes, car dans une écrasante majorité, il s’agissait de femmes. Les quelques hommes étant vraiment trop rares pour que – décemment - l’on sacrifie à la règle de grammaire sur le pluriel des genres ; en conséquence, nous parlerons ici de clientes. Les premières avaient dû s’installer au clair de lune pour damer le pion aux autres, et pouvaient être certaines de repartir avec du pain. Avec, du moins, les trois-cents grammes de ration par personne. Pour les autres, l’avenir était moins garanti, et c’était l’espoir, l’absence d’alternative et la faim qui les avait fait se ranger dans la file. Ces derniers temps, il était fréquent que les Frojal tirent le rideau avant dix heures. Inutile de rester ouvert s’il n’y a plus rien à vendre. Il fallait alors se rabattre sur l’épicerie, et faire à nouveau la queue, ou composer avec un chou, précieusement conservé pour les jours de vache maigre.

On suffoquait. Non seulement le temps était lourd et la rue dénuée du plus mince courant d’air, mais pour tenir sa place dans la file, il fallait coller à la cliente précédente afin d'éviter toute incursion. Une place gagnée avait un prix qui s’exprimait en chance de survie. Et la valeur de cet enjeu justifiait tout. Comme nous le verrons. Du haut de ses douze ans, Jeanne, la seule enfant parmi ces mères de famille, levait le nez pour trouver de l’air. La pression des dernières arrivées la poussait contre la grosse dame qui se tenait devant elle. Elle observait les gouttes de sueur se former sous son chignon. Elles glissaient lentement sur la nuque épaisse et grasse, puis prenaient de la vitesse pour disparaître sous la robe et étendre ainsi la large trace de sueur d’où provenait cette écœurante odeur de beurre rance. Jeanne ressentait contre elle les mouvements de cette imposante cage thoracique, qui gonflait et dégonflait au rythme d’une respiration sonore, quand sa vue se troubla. Son champ de vision devint subitement plus clair, parsemé de points lumineux qui tombaient mollement comme des flocons de neige. Elle eut la sensation presque agréable que son front devenait plus frais, voire glacé. Les sons autour d’elle chuintèrent en un faible bourdonnement. Un engourdissement ouaté saisit ses membres, puis ce doux voile de brume s’empara progressivement de ses pensées. Elle eut le temps de le voir venir avant qu’il ne la submerge et l’enveloppe de coton.

Plus tôt dans la journée, elle avait déjà été prise de vertiges. Alors qu’elle préparait la chicorée pour son père, il lui avait fallu par deux fois s’asseoir sur le tabouret de la cuisine pour reprendre ses esprits. Plus que la faim ou la fatigue, ou plutôt s’ajoutant à elles, l’angoisse torturait Jeanne. Etre responsable des courses en temps de rationnement vous ronge l’estomac bien autant que le manque. Ils s’étaient quittés devant leur immeuble, comme chaque matin, Emile traversant la rue pour rejoindre son atelier à l’usine, juste en face, et Jeanne partant en quête de nourriture, ses tickets de rationnement au creux de la main. Heureusement, comme Emile ne fumait pas, il échangeait à son travail des tickets de tabac contre d’autres tickets. Mais si ces papiers n’étaient qu’une première étape vers le pain, ils ne le garantissaient pas.

Elle entra enfin dans la boulangerie, précédée toujours par la grosse dame à l’odeur forte. Par chance, il restait encore du pain. Quand ce fut son tour, elle présenta ses tickets à Madame Frojal qui, se penchant vers elle, lui dit d’aller l’attendre dans l’arrière-boutique, invitation appuyée d’un clin d’œil complice. Surprise et animée d’une grande curiosité, l’enfant contourna le comptoir et s’engagea dans une pièce où tous les meubles étaient couverts de farine. Au centre, une table était flanquée de chaises, mais Jeanne n’osa pas s’asseoir tant elle craignait de se salir. Elle attendit donc debout, immobile, les mains jointes dans son dos. La Frojal se fit remplacer à la caisse et la rejoignit bientôt. « Si c’est pas malheureux, disait-elle, si jeune et déjà chargée de famille ! Je sais bien que ton vieux père passe ses journées à l’usine, ma chérie, et c’est qu’il est courageux, l’Emile, à son âge, mais du coup ma pauvre petite, c’est à toi que reviennent les courses et la cuisine. Ah misère, lui trop vieux et toi trop jeune ! » Disant cela, elle frottait ses mains pleines de farine sur les joues de Jeanne. « Viens par ici, mon petit cœur ». Et la Frojal ouvrit un placard. A la vue de son contenu, Jeanne ne put étouffer un petit cri et ses yeux s’élargirent comme des hublots. Des pains, des brioches, des gâteaux secs, des boudoirs et surtout, du chocolat. La boulangère s’empara d’un panier qui traînait au sol, étala un torchon au fond, tout en marmonnant comme pour elle-même. « Faut que ça reste entre nous, ma chérie, hein, faudra rien dire de tout ça à personne. Mais je n’ai pas le cœur à te laisser partir comme ça, c’est pas humain ». Et disant cela, elle commença à remplir le panier. Lorsqu’il fut plein au point de déborder, la mère Frojal recouvrit le tout d’un autre torchon, confia le tout à Jeanne et la poussa vers un étroit couloir qui débouchait sur une cour intérieure. « Traverse la cour et file par ce porche. Tu te retrouveras sur le boulevard. Et surtout, pas un mot de tout ça à qui que ce soit, hein. Allez file ». Quelques minutes après, Jeanne montait l’escalier et ouvrait la porte de l’appartement. Elle posa le panier sur la table de la cuisine et s’assit sur un tabouret près de la fenêtre, le regard tourné vers l’usine. Elle guettait avec impatience la sortie des ouvriers pour le déjeuner. L’odeur des brioches parfumait l’air et des larmes de joies glissaient sur ses joues. Se promettant d’attendre son père avant de manger quoi que ce soit, elle posa doucement son front sur la vitre et ferma les yeux. Un goût âpre dans la bouche la dérangea. A ses lèvres, elle ne reconnut pas le contact des vitres. Elle ouvrit les yeux et revint à elle. Elle était étendue sur le trottoir. La rue était à présent déserte et les Frojal avaient tiré leur rideau de fer.
« Modifié: 10 Septembre 2017 à 13:29:50 par Kamin »

Nonsense

  • Invité
Re : Ce qui se passa dans la rue de la boulangerie
« Réponse #1 le: 07 Septembre 2017 à 15:54:21 »
Yop!

Alors un peu en vrac

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mais pour tenir sa place dans la file, il fallait coller à la cliente précédente pour éviter toute incursion
la répétition de "pour" alourdit un peu la phrase je trouve

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Elle observait les gouttes de sueur se former sous son chignon. La goutte glissait lentement sur la nuque épaisse et grasse
"les" gouttes puis tout de suite après "la" goutte. "Une", peut-être ?


Citer
précédée toujours pas la grosse dame à l’odeur forte.
petite coquille "par".

Sinon, ça fait très 19ème comme écriture je trouve, ce qui n'est pas forcément toujours ma came comme on dit. Ceci dit je trouve que c'est plutôt élégant et j'ai bien aimé la fin, simple mais joliment amenée, elle m'a touché : c'est le style qui fait que cette simplicité fonctionne, les deux se marient bien, bref, j'ai aimé.
Même si le texte se suffit à lui-même, on aurait envie de voir là un fragment de plus vastes Scènes de vies

Hors ligne fulgiras

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Re : Ce qui se passa dans la rue de la boulangerie
« Réponse #2 le: 07 Septembre 2017 à 16:51:05 »
Nonsense a dit l'essentiel, le style est beau, la fin touchante. Une petite faute qui s'est glissée au début : chape avec un seul p 

Hors ligne Sophie131

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Re : Ce qui se passa dans la rue de la boulangerie
« Réponse #3 le: 07 Septembre 2017 à 17:34:39 »
Je rejoins l'avis de ceux qui m'ont précédée, c'est un texte efficace et bien écrit, qui nous embarque avec lui sans problème. Et la chute a très bien marché sur moi, même si je me dis que j'aurais quand même pu m'en rendre compte avant (la lectrice qui rage de s'être fait avoir ^^)

Hors ligne Kamin

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Re : Ce qui se passa dans la rue de la boulangerie
« Réponse #4 le: 07 Septembre 2017 à 18:16:31 »
Merci à vous, Nonsense, un simple passant et Sophie pour vos commentaires chaleureux et vos  remarques pertinentes.
Je vais faire les corrections qui s'imposent.

 


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