L’instant d’avant il n’existait pas et soudain il eut conscience de lui-même. Son corps semblait doucement flotter, recroquevillé, détendu, aussi léger qu’une plume. Le monde extérieur n’existait pas. Il se sentait bien. C’est en se retournant qu’il prit conscience qu’il ne se souvenait pas de son nom. La sensation de bien-être disparut aussitôt. Qui était-il ? Où était-il ? Il fut parcouru d’un frisson, pendant un moment, il eut l’impression de ne plus contrôler son corps, ses pieds remuaient tous seuls. Il fit un effort si intense pour se concentrer qu’il sombra dans un profond sommeil.
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Je suis le second fils de Celui qui marche deux jours et deux nuits sans repos. Je n’ai pas vécu assez de lunes pour avoir un nom. Mon frère ainé et mon père sont partis chasser l’auroch. Je suis resté au camp avec ma mère et le père de ma mère. Le clan vient de s’installer après une marche harassante de plusieurs lunes.
J’aime ces moments où j’ai ma mère pour moi tout seul. Elle me montre les fruits à cueillir, elle m’apprend à observer les oiseaux pour connaitre les baies que le clan mangera, à choisir le bois qui nourrira le feu. Par-dessus tout, j’aime m’asseoir à ses côtés et la regarder découper les peaux avec des gestes d’une patience infinie. De temps en temps, elle me regarde et nous nous sourions.
Soudain, mon sourire se fige lorsque j’aperçois mon frère et mon père qui rentrent au camp. À leur démarche je sais que la chasse a été mauvaise. Je me lève précipitamment pour leur faire bon accueil mais c’est peine perdue, mon frère me jette un regard noir. Le clan se rassemble autour du feu, après cette chasse les hommes ont faim. Ma mère répartit ce qui reste de nourriture. Les parts sont inégales, aux chasseurs les meilleures parts, au vieux la plus petite. Même si je n’ai pas chassé, j’ai faim, j’ai très faim. Je suis si concentré sur la nourriture que je ne vois pas venir la claque qui me renverse. Mon frère me pousse hors du cercle, je n’ose pas résister, cherchant le soutien de mon père qui se dérobe. Ma mère me regarde tristement mais n’intervient pas, le vieux continue de manger comme si c’était son dernier repas. Je me retrouve à l’écart, le ventre vide, le cœur plein de rage, mon frère s’est approprié ma part. Une bouffée de colère me submerge, mes poings se serrent convulsivement, je vais lui sauter à la gorge et lui faire rendre son repas, mon repas. En levant la tête je croise son regard, un regard mauvais, qui me défie d’agir. Un petit sourire méprisant déforme ses lèvres. Sur son visage aux traits épais, je découvre la jalousie, le ressentiment. Dans ses yeux sombres, j’aperçois une lueur de haine. Mon corps se souvient alors de la raclée reçue lors de notre dernier combat et je m’éloigne. Je sais qu’il est temps de me faire un nom.
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Ce souvenir lui sembla aussi clair que s’il s’était déroulé la veille. Il l’examinait avec perplexité. C’était bien lui, il n’avait aucun doute à ce sujet et pourtant il ne se reconnaissait pas dans cet enfant qui aspirait à devenir un homme. Une myriade de questions se bousculait dans sa tête : que lui était-il arrivé ? Avait-t-il pu vivre assez longtemps pour se faire un nom ? Avait-t-il gardé cette douceur ou la rage avait-t-elle tout emporté ? Pourquoi n’avait-il que ce souvenir et toujours cette question, où était-il ? C’est alors qu’il prit conscience d’un bruit, un bruit assourdi, un son très léger au rythme régulier, une musique, ou plutôt un chuchotement. Il tendit l’oreille mais ne put identifier quoi que ce soit. Le silence se fit. Peu à peu la quiétude dans laquelle il baignait apaisa son esprit et à nouveau il s’endormit profondément.
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Je me tiens à la gauche du Maître prêt à remplir son verre dès que celui-ci sera vide. Le Maître a invité le sénateur Catulle. Rome est en ébullition depuis l’assassinat de César. Le Maître se tient d’ordinaire loin des luttes d’influence et de la politique mais nous vivons des temps troubles et nul ne peut se sentir à l’abri quand les événements se précipitent. Même moi, qui ne suis rien, je tremble à l’idée que mon maître soit emporté dans la tempête qui menace.
Ces préoccupations s’évanouissent instantanément lorsqu’elle parait. Quand elle entre, c’est comme si le soleil ne brillait que pour elle. Chaque fois que je la vois, mon cœur s’arrête de battre comme si je voulais mourir avec son visage pour dernière vision et puis, à chaque fois, il se produit le même miracle, mon cœur redémarre en bondissant dans ma poitrine. Elle traverse la pièce en glissant avec une grâce inouïe, tout en portant un lourd plat de viande. Je souris comme un benêt en la fixant mais elle ne semble pas m’en tenir rigueur puisqu’elle me renvoie un sourire complice en croisant mon regard. Depuis qu’elle a accepté d’être ma concubine, elle a fait de moi le plus heureux des hommes. Pour parfaire mon bonheur, il ne me reste plus qu’à obtenir l’assentiment du Maître. Ce soir, après la réception, je lui demanderai sa permission.
La lumière des lampes à huile a remplacé celle du jour. Je m’approche respectueusement du Maitre qui est assis, seul, dans l’atrium. Il contemple les remous provoqués par la fontaine dans le bassin. Un pli soucieux barre son front et fronce ses sourcils. Je résiste à un sombre pressentiment qui me pousse à tourner les talons. Pourtant, lorsqu’il m’aperçoit, le Maître me sourit avec douceur. Je m’arrête à deux pas de lui, tête baissée, en attendant qu’il prenne la parole. Mon cœur bat à tout rompre.
« Parle, cher enfant, dit-il.
- Maitre, j’ai une requête à formuler ». Mon esprit est vidé par l’angoisse qui m’étreint et je ne sais pas comment les mots parviennent à sortir de ma bouche. Dans un éclair de lucidité, je me rassure en songeant que le Maître est un homme bon qui prend soin des gens de sa maison. Je m’entends alors dire d’une voix claire :
« Je viens demander la permission de m’établir avec Octavia, Maitre ». Son sourire se change en grimace et soudain tout bascule.
« Ah, j’aurais tant voulu satisfaire ta demande, mon enfant. » Il fait une pause, comme s’il cherchait ses mots, et il ajoute :
« Vous auriez fait un si beau couple, toi et Octavia, mais tu dois y renoncer. Le régisseur veut cette femme et je ne peux lui refuser cette faveur ». Il me lance un dernier regard où je lis de la tristesse, peut-être même de la compassion, puis il se détourne de moi en déclarant :
« Va maintenant, j’ai dit ». Je suis sonné, je m’éloigne, complètement anéanti. Ça n’est pas possible, il va me rappeler, il va me dire qu’après réflexion il a changé d’avis. Tout à l’heure, j’étais heureux et en un instant tout s’est effondré. Ce bonheur qui s’offrait à moi a été détruit par la volonté d’un homme. Un homme, comme moi. Cela ne se peut pas, cela ne doit pas être ! Je ne peux pas accepter cette sentence inique, aucun animal ne se soumettrait sans se débattre. Je ne vais pas continuer à lécher la main qui m’étrangle. Je dois agir, à tout prix ! Dans la confusion de mon esprit, parmi toutes les pensées qui me traversent, émerge une idée qui chasse toutes les autres et, peu à peu, m’apaise. Ma décision est prise. Mais d’abord je dois parler à Octavia.
Je la retrouve dans le jardin où elle m’attend fébrilement. A peine m’aperçoit-elle qu’elle se précipite vers moi.
« Alors, qu’a dit le Maître ? » Dans la pénombre, elle ne distingue pas mon visage sinon elle connaitrait la réponse à sa question. Je retiens mes mots un instant en pensant à la douleur que je vais lui infliger puis je finis par répondre.
« C’est non, mon amour.
- Non, comment ça non ? Pourquoi non ? dit-elle désemparée.
- Il ne veut pas que nous soyons réunis.
- Mais pourquoi ? » Son ton est presque implorant. Je souffre de devoir lui révéler la vérité.
« Il a l’intention de t’offrir au régisseur ».
Elle étouffe un cri.
« Au régisseur ! répète-elle, mais je ne veux pas, c’est toi que je veux. Le Maître est bon, allons le voir tous les deux, supplions le, quand il verra comme nous nous aimons il changera d’avis.
- Allons, Octavia. Tu connais le Maître, il est inflexible et il est bon tant que ses intérêts ne sont pas en cause. Tu es belle et ta beauté a attiré la convoitise du régisseur qui est un homme habile dont le Maître ne peut se passer. Supplier le Maître n’y changera rien ». Mes mots sont durs et je dois me faire violence pour parler ainsi mais notre bonheur est à ce prix.
« Qu’allons-nous faire ? Que vais-je devenir ?
- Partons, Octavia. Fuyons tous les deux, dès ce soir. Nous irons nous cacher en Campanie.
- Mais comment vivrons-nous ? Et si nous sommes pris ? Je ne veux pas finir sur la croix ». Je l’entends sangloter.
« Je prendrai soin de toi, Octavia. Nous serons ensemble et c’est tout ce qui compte.
- Je ne peux pas partir, je t’aime mais je ne veux pas partir. Je suis née dans cette maison, j’y ai toujours vécu, je ne peux pas partir ». Elle pleure doucement, sans bruit, maintenant.
J’insiste en lui prenant les mains.
« Partons, Octavia. Ton avenir est avec moi, hors de cette maison. Nous serons heureux, je te le promets.
- Non, non, je ne partirai pas ». Les larmes qui coulent sur ses joues brillent dans la pénombre. Soudain elle se dégage et s’enfuit, me laissant seul dans la nuit dont la fraicheur me saisit alors. Je crois que c’est la première fois qu’elle me quitte ainsi.
Je sens un froid intense saisir tout mon corps, une déchirure dans la poitrine, comme si mon cœur se brisait. L’instant d’après, la douleur a disparu, je ne sens plus rien, je n’éprouve plus rien. Ne reste que la colère, une colère aussi glaciale que mon cœur. Je dois partir. Si je reste ce soir, je ne pourrais plus partir et alors je mourrais à petit feu. Mais où aller ? Me cacher en Campanie ? Fuir là où mes pas me mèneront ? Il y a peut-être mieux à faire. Les paroles échangées entre le Maître et le sénateur Catulle me reviennent en mémoire. Les légions des partisans de César sont massées aux portes de Rome et ils recrutent des soldats. En cette période, ils ne sont sûrement pas regardants ni sur les états de service ni sur le statut des hommes.
J’aurais aimé dire à Octavia que je la quitte en l’aimant mais il n’est plus temps. Je m’en vais sans me retourner. La maison dort paisiblement, je me retrouve dans la rue sans croiser âme qui vive. J’ai froid et pour la première fois de ma vie je me sens seul. Je suis toujours en colère, toujours aussi déterminé. J’accélère le pas pour chasser la peur qui s’insinue en moi tout en me dirigeant vers la porte de Rome la plus proche.
Lorsque j’aperçois la sentinelle, je tente de faire bonne figure pour franchir le passage mais au fond de moi je suis pétrifié.
« Halte, où vas-tu ? » s’écrie le garde en me voyant. Je m’arrête instantanément.
- Je vais à Ostia voir ma mère qui est malade ». Je ne savais pas que je pouvais mentir aussi spontanément.
- Si tu es un homme libre, donne ton nom, si tu es un esclave, donne le nom de ton maître.
- Je m’appelle Caïus Maximus, fils de Maximus ».
Je sais maintenant que j’ai toujours été libre.
« Va citoyen ! ». Le soldat semble impressionné par mon assurance. Je franchis la porte en me dirigeant vers l’ouest. Pour la première fois de ma vie je pars à la rencontre de mon destin.
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Il était sous le choc, bouleversé par la force de ce souvenir. La mémoire lui revenait par bribes. Il était à la fois l’enfant de la horde et cet esclave en fuite. Il se souvenait de ces vies vécues, des joies et des peines éprouvées, des combats menés, des espérances déçues mais aussi des plaisirs partagés, de ces vies trop vite achevées, ces vies qu’il aurait voulu revivre. Il ne cessait de se retourner sur lui-même. Ses jambes lui semblèrent ridiculement petites. Il entendit distinctement une voix féminine sans comprendre ce qu’elle disait. Pourtant, cette voix lui était familière, il sut qu’elle s’adressait à lui. Le ton était si bienveillant qu’il en fut apaisé. Soudain, il comprit où il était ! C’était évident, le liquide dans lequel il baignait, ce corps si léger avec ces membres si petits, c’est comme s’il l’avait toujours su. Paradoxalement, cette révélation ne l’effraya pas. Il se sentait calme, curieux d’explorer toutes les implications de sa découverte. Il savait que tout ceci avait un sens, ces souvenirs qui remontaient à sa mémoire formaient une trame qu’il lui restait à déchiffrer. Il entendit à nouveau la voix et cette fois il sut pourquoi elle lui était familière. A cette pensée, il ressentit un profond sentiment de gratitude. Il se demanda si, de l’autre côté, ils étaient conscients des bouleversements qu’il allait apporter quand il sortirait. Mais le temps n’était pas venu, le sens restait encore caché. Il fit le vide dans son esprit et s’endormit doucement.
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Dehors, il fait encore noir, noir comme la nuit. C’est pas des heures pour se lever. En plus, je vais devoir casser la glace pour tirer l’eau. Je suis bien sous la couverture avec Nouria. On se réchauffe tous les deux quoique en ce moment avec le ventre qu’elle a, c’est plus difficile. Faudrait que ce soit un garçon cette fois ! J’ai rien contre les filles, Dieu m’est témoin que j’aime mes petites mais, comme disait mon père, la terre russe est sacrée mais elle est pas généreuse et mieux vaut en avoir pour y faire son trou. Il me manque, mon père. J’aurais pas cru que je serais si triste quand il est parti. Comme il disait, on s’habitue aux gens, on s’habitue aux bêtes aussi.
Ça m’a fait de la peine quand j’ai tué le chien parce qu’il voyait pas plus qu’Alexeï qu’est devenu aveugle après qu’il soit tombé sur la tête. Je voudrais pas être aveugle, ce qui me manquerait le plus, c’est le visage de Nouria. Ce que j’aime c’est son sourire quand elle s’aperçoit que je la regarde. Je suis bien là sous la couverture, près d’elle.
Je sais que tout à l’heure, je vais me lever, m’habiller, sortir dans ce froid qui mord la figure et ramener l’eau. Quand je rentrerai, ils seront tous debout et ça me fera plaisir de leur préparer le thé. Mais là, je suis au chaud, je suis à côté de Nouria, je suis bien.
Il serait pas d’accord, Evgueni Ivanovitch, le chef du village, s’il me voyait paresser comme ça. Il a convoqué tous les hommes du village hier pour nous dire qu’il était plus question de tirer au flanc, que le tsar avait besoin de chacun de nos bras cause qu’il avait déclaré la guerre aux Allemands parce que l’archiduc était mort. J’ai demandé à Boris Petrovitch, qui sait lire, ce que c’était qu’un archiduc. Il m’a dit que c’était une espèce de tsar mais en moins puissant. Je comprends pas pourquoi le tsar va faire la guerre aux Allemands alors que tout le monde sait qu’ils sont plus forts que nous. Si encore ils nous avaient pris la terre, ça vaudrait la peine de se battre, mais si c’est parce que l’archiduc est mort, je vois pas ce qu’on a à y gagner. Ça va pas le ressusciter l’archiduc, mais bon, j’imagine qu’entre tsars ils se tiennent les coudes.
J’ai voulu dire tout ça à Boris Petrovitch mais à peine j’avais commencé qu’il m’a dit :
« T’es fou, tu vas nous faire dénoncer ! » et il m’a tourné le dos. Je me suis rappelé que mon père me disait toujours :
« Tourne ta langue dans un sens, tourne-là dans l’autre et ensuite tais-toi, Ivan ».
Je sens Nouria qui se tourne vers moi.
« J’ai fait un rêve Vania, j’ai rêvé que le bébé qui vient serait un garçon et qu’il serait général. Comment qu’on va l’appeler ? »
Je trouve bizarre qu’elle me parle de ça parce que je lui ai pas encore dit qu’il y avait la guerre. Dans ma tête j’entends deux voix, une qui me dit « Avant que ton fils devienne général on marchera la tête en bas » et une autre qui me souffle « Aie confiance en Nouria ». J’ai envie d’écouter cette voix, je réfléchis un moment et puis je lui réponds :
« On va l’appeler Anton.
- Anton, comme ton père ?
- Oui, Anton Ivanovitch Denikine, c’est un joli nom pour un général ».
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Cette fois-ci, le souvenir avait été particulièrement précis. C’était comme s’il revivait ce matin-là. Toute la vie de ce paysan russe défila dans son esprit. Une vie aussi âpre que l’hiver sibérien, une vie longue et simple qui avait vu les rêves les plus étranges se réaliser, une vie heureuse malgré le fracas du monde.
Soudain, il fut submergé de souvenirs. Toutes les vies qu’il avait vécues revenaient à sa mémoire. Il était l’humble sujet du fils du soleil regardant débarquer ces hommes étranges à la peau claire et au visage couvert de poils juchés sur de magnifiques montures, il était ce paysan du Sichuan heureux de vivre malgré les disettes récurrentes et les collecteurs d’impôts, il était ce pèlerin qui avait fait un si long voyage pour se baigner dans les eaux sacrées, il était ce prêtre qui bénissait les armes au nom du Christ rédempteur, il était ce marchand cupide, ce roi oublié, il était l’humanité toute entière, peinant, souffrant, pleine de vie, courant dans tous les sens à la recherche du bonheur.
En s’ouvrant à la sagesse qu’il possédait depuis des temps immémoriaux, il éprouva un sentiment de plénitude. Il savait ! Il tapa du pied comme pour signifier que le terme était venu mais aussitôt il perçut l’incomplétude de son être. Un souvenir manquait, l’ultime souvenir.
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En montant les marches de mon immeuble haussmannien, je fais régulièrement des pauses pour poser mon cabas et souffler un peu. Chaque jour, monter les escaliers devient de plus en difficile mais pour rien au monde je ne quitterai mon appartement, j’y vis avec mes fantômes familiers qui me tiennent compagnie. C’est vrai que mes jambes ont perdu de leur vigueur. Il n’y a pas si longtemps, je montais encore les marches d’une seule traite, aujourd’hui je dois m’appuyer sur la rambarde et je suis contrainte de m’arrêter régulièrement. J’arrive enfin au deuxième étage, j’avance à pas feutrés sur la moquette du couloir. Une simple étiquette qui tranche avec la noblesse des lieux indique aux rares visiteurs ma porte. Elle est fermée à double tour et renforcée d’un verrou, comme pour garder à l’abri tous mes souvenirs de peur qu’ils ne s’échappent. Quand je pénètre dans l’appartement, l’absence de Georges me saisit. Si je prête bien l’oreille, peut-être pourrais-je l’entendre me lancer d’un ton joyeux :
« Il faut que tu vois ça ma chérie ! ». Il partagerait alors avec moi son coup de cœur ou son indignation du moment. Je l’écouterais en admirant sa verve, je poserais des questions, je donnerais mon avis et notre complicité en serait renforcée. Mais il n’est pas là, il ne sera plus jamais là.
Je range mécaniquement les courses. Dans la cuisine, mes yeux se fixent sur le portrait au-dessus du frigo. Je crois que je la regarde chaque jour depuis des années cette photo et pourtant j’y décèle toujours quelque chose de nouveau. C’était à la fin de la guerre, je retrouvais Georges après quatre années noires. Sur le cliché nous sommes jeunes, nous sourions à la vie, d’un sourire complice. Malgré toutes nos années de mariage, dans mon souvenir Georges n’a jamais changé, il est resté ce jeune homme fringant, cet homme que j’admirais, ce mari que j’aimais. Moi, je n’ai plus rien à voir avec cette jeune femme belle et fière, j’ai l’impression d’être toute ratatinée, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur. Je me raisonne en me disant que j’ai aimé, j’ai aimé d’un amour profond, d’un amour heureux, d’un amour confiant et ça, ça n’est pas donné à tout le monde. Mais Dieu qu’il me manque aujourd’hui cet amour ! Je voudrais retrouver cette jeune femme, lui dire de profiter de chaque instant, que la vie est merveilleuse et qu’il ne faut pas la gâcher par des peurs vaines, des disputes inutiles, des angoisses sans objet. Mais il est trop tard.
Mes jambes flageolent, ma tête tourne, il faut que je m’allonge. Une fois sur le lit, je laisse mes pensées aller et venir. Je revois la petite fille que j’étais. Je revois Maman me raconter des histoires que j’écoutais fascinée. Je la revois vieillissante, aussi vieille que je le suis aujourd’hui. Je revois Georges, notre première voiture, notre premier voyage en Italie. Je ressens à nouveau la douleur immense de cet enfant mort avant d’être né, la présence si réconfortante de Georges pendant ma lente reconstruction. Je me souviens aussi de tous ces moments heureux ensemble, tous ces jours passés où je mordais la vie à pleines dents. Peu à peu, je sens une brume envahir mon esprit, mes pensées se bousculent, s’entrechoquent. J’entends Georges me murmurer :
« Il faut quitter la vie non en l’aimant mais en la bénissant ». Oui, je bénis ma vie mon amour, et en cet instant je n’ai ni regret ni remords, je voudrais seulement te dire merci mon bien-aimé. Je vois Georges assis à côté de moi. Il est vêtu des habits qu’il portait le jour de notre rencontre. Je l’entends me répéter les mots qu’il m’avait dit ce jour-là :
« Mademoiselle vous êtes la plus jolie fille qu’il m’ait jamais été donné de croiser. Je ne vous demande qu’une chose, s’il vous plait, donnez-moi votre nom, Mademoiselle ». Étrangement, ce jour-là je savais qu’il était sincère. J’avais répondu d’un ton plein de malice et avec un sourire qui l’incitait à poursuivre :
« Monsieur, je ne donne pas mon nom à un inconnu ». Aujourd’hui, je réponds simplement :
« Je m’appelle Marie et je vous remercie pour votre compliment, Monsieur ». Je sais qu’il est venu me chercher pour m’emmener avec lui.
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Ce n’était pas un simple souvenir, cette femme vivait encore en lui. Il se souvenait parfaitement de la dernière journée qu’elle avait vécue, cette dernière journée qui avait été la première pour lui.
Tout s’éclairait. Il venait au monde pour le transformer à jamais. Il se sentait serein, sûr de lui comme il ne l’avait jamais été. Il était prêt, le travail pouvait commencer.
Brusquement, son cœur se mit à battre plus vite, de plus en plus vite. Son rythme cardiaque s’emballait, il ne contrôlait plus rien. Son cœur cognait si fort qu’il crut qu’il allait jaillir de sa poitrine. Il fut pris de tremblements convulsifs, tout son corps était parcouru de spasmes si douloureux qu’il faillit perdre connaissance. Sa sérénité l’avait quitté, la douleur était si forte qu’il ne pouvait penser à rien d’autre. Il avait l’impression que ses os étaient brisés un à un, chacun de ses muscles écorché, chacun de ses nerfs mis à vif. Tout son corps était écrasé, broyé. Rien de ce qu’il avait vécu auparavant ne l’avait préparé à une telle souffrance. Il aurait voulu hurler.
Il glissait inexorablement, attiré par une force d’une puissance inconnue. Il voulait rester dans ce cocon si protecteur, rien de ce qui l’attendait à l’extérieur ne valait de tels tourments. La douleur s’amplifia, elle lui vrillait le crâne, sa tête allait exploser. L’angoisse montait en lui, elle le saisit à la gorge et se transforma en terreur. Il ne pouvait plus penser, son esprit se disloquait. Dans un suprême effort, il tenta de se reprendre mais la pression était trop forte, il s’abandonna à son sort, il allait sûrement mourir. C’est lorsqu’il aperçut la lumière que sa mémoire commença à s’effacer.
« NON !!! » il criait, affolé, mais aucun son ne sortait. Dans son cerveau ce cri résonnait comme l’aveu de son impuissance. Il ne pouvait empêcher l’inéluctable, ses souvenirs disparaissaient un à un. Ne restait plus que cette lumière aveuglante qui l’éblouissait. Plus il se rapprochait d’elle et plus sa conscience se dissipait. Progressivement, son rythme cardiaque ralentit, son cœur battait maintenant normalement, il n’avait plus mal. Il sortit naturellement. Il était vierge de tout souvenir, prêt à affronter le monde.
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Lorsqu’on le déposa sur sa poitrine, elle le contempla avec dans le cœur un amour infini pour lui. Il fermait les yeux, aucune pensée ne traversait son esprit. Bercé par le rythme régulier de la respiration de sa maman, il s’endormit.
« Comment va-t-on l’appeler ce beau bébé ? » demanda la sage-femme.
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Dans la pièce voisine, une future mère prenait place. Elle ne savait pas qu’elle portait en elle une conscience qui passait en revue des souvenirs vieux de plus de dix mille ans.