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Le Monde de L'Écriture » Encore plus loin dans l'écriture ! » L'Aire de jeux » Défis Tic-Tac » Coulée [défi tic-tac 13/08/17]

Auteur Sujet: Coulée [défi tic-tac 13/08/17]  (Lu 1707 fois)

Hors ligne barnacle

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Coulée [défi tic-tac 13/08/17]
« le: 13 août 2017 à 22:10:42 »
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


   Ça fera deux jours demain. Je ne sais pas combien de temps je tiendrai, et ça m'est bien égal.
   L'âme n'y était plus. Ni l'âme, ni le goût, ni l'envie, l'appétit, le désir. Mes compléments alimentaires, comme maman les appelle gentiment, me ruinaient mes repas et par là mes journées.
   Prenez le petit déjeuner : je m'y nourrissais autant de café que de pilules, alors que depuis des années déjà, je voulais arrêter le café. Je ne le buvais plus que pour m'éveiller. Il me fallait une tasse pleine d'un trop-plein de noirceur pour me réveiller, j'en gardais de l'amertume toute la journée.
   J'ai arrêté café et pilules le matin.
   Et pourquoi fallait-il que je me réveille aussi bien ? Pour expliquer aux madames et messieurs que j'étais à leur service, et comment pouvais-je les aider, et de les prier de patienter, et de me dire quels voyants clignotent, rien ne clignote ?
   Trop souvent rien ne clignote.
   J'ai arrêté le travail. Plus simple. Il n'y a plus le problème des pilules lors de la pause déjeuner, plus besoin d'aller se cacher dans les toilettes pour les prendre. Je ne mange plus au travail, je ne prends plus les pilules.
   Ça fait du bien. Terriblement du bien. Maman râle, bien sûr, elle ne sait pas si c'est une très bonne idée d'avoir quitté mon emploi, est-ce que je sais ce que je vais faire à la place ? Elle me soutient dit-elle, elle le répète mais, il faut bien qu'elle pose la question.
   Mon avenir, je ne m'en préoccupe plus. Je lui en laisse la surprise.
   Qu'est-ce que ça fait du bien, oui, ah ça, du grand bien. J'ai toujours détesté les pilules du dîner, il y en a un qui est encore plus amer que mon café. Et c'est un repas terrible au départ, il faut y jouer le jeu avec maman, ma journée s'est bien passée, tout va bien, continuons à avancer. Puis retrouver ma chambre pour y contempler le mur, le constat : je n'ai rien fait de ma journée. Rien ne se fait de mes journées.
   Parfois j'ouvre la fenêtre et je contemple la petite cour. Vers neuf heures du soir, la concierge passe récupérer une des couleurs de poubelles. Ça sera la rose ce soir, je crois.
   Des gens passent par la cour, rentrent, sortent. Toujours pressés. Cette cour est moche. C'est ma seule vraie distraction.
   Alors, continuer à vivre, non merci.


***


   Cela a fait trois jours hier. Maman ne se doute de rien mais m'a trouvé l'air pâlot. Il faudrait que je sorte, dit-elle. Est-ce que je cherche du travail ? Je grommelle, elle remet ça à ce soir, part travailler.
   L'appartement est tout à moi. J'ai été tenté par le balcon mais, vraiment, je me contente de la fenêtre sur la cour pour l'instant.
   Il ne s'y passe presque rien, de jour. Pas mal de petites choses, aucune grande. Gens sortent, gens rentrent. Des pigeons passent. Vers onze heures, la concierge coince le facteur dans une conversation, près des poubelles.
   Tout est près des poubelles, dans cette cour-là.
   La poubelle mauve fuit depuis hier. Une petite boue stagne par en-dessous, à l'ombre.
   Sinon, rien de nouveau.

***

   Être décidé à mourir fait du bien, certainement. Oh, ça me tue, mais ça me fait du bien.
   J'ai remplacé les pillules par des Haribo, quand je pouvais. Parfois il faut me contenter de sucre en poudre. Mais c'est agréable. Tous mes repas ont un goût d'interdit, quand je croque un morceau de réglisse avant le poulet.
   Maman dit qu'il me faut des protéines.
   Elle me demande si je me sens vraiment bien. J'ai comme de la suie sous les yeux, dit-elle, et les mains qui tremblent. Est-ce que je dors bien ?
   Est-ce qu'il ne faudrait pas retourner voir le docteur ?
   Puis le repas se termine et il est moins impoli pour moi de ne pas répondre à ses questions en allant dans ma chambre. Ça m'embête un peu, quand même, de devoir encore plus lui mentir. Je mentais en prétendant que tout allait bien, avant, dans ma tête, et maintenant que c'est vrai, je ne peux pas partager mon bonheur.
   Je meurs, maman, je meurs et c'est un soulagement.
   La journée a même été intéressante.   
   La poubelle mauve ne fuyait pas en fait, c'était les canalisations dessous qui remontaient. Une mini-équipe de plombiers est passée s'en occuper. J'ai ouvert la fenêtre, pour l'odeur, dans l'espoir de pouvoir la respirer avec eux, mais ça n'a pas marché. Il a fallu que je me contente de les regarder travailler.
   Il en reste un peu. Je ne suis pas sûr que ça soit vraiment bouché. Même, si on me demande, je dirais plutôt que c'est vexé.
   Ça n'a pas aimé, je pense, qu'on tente de le boucher. Je peux comprendre ça.
   On ne peut pas passer sa vie dans les tuyaux, parfois il faut aller s'échouer ailleurs.


***

   Je ne m'ennuie plus. J'ai de la compagnie.
   Il y a, d'abord, la douleur qui me plombe les entrailles, surtout l'estomac, puis tout le chemin jusqu'à la sortie. Tout à l'heure, un bout de viande que je n'avais pas mangé est tombé dans les toilettes. Je me vide. Je crève. Tant mieux.
   Ça fait du bien, enfin, de morfler. Depuis le temps que les pilules musellent tout ça, je peux enfin l'entendre, la sentir bouger.
   Puis il y a la flaque. C'est une sacré flaque, vraiment, bientôt (demain, j'espère) une inondation. La concierge n'apprécie pas trop, elle a sorti les bottes pour ne pas marcher dedans. Le facteur n'est pas resté longtemps, pas du tout.
   Qu'est-ce que ça fait du bien quand ça coule enfin, vraiment.


***


   C'est idiot de ma part de rester ici. Maman a bien vu que mes ongles se tordaient sur eux-mêmes, et elle a poussé un cri quand mon nez est tombé dans le gaspacho. Elle va finir par ramener le docteur.
   Demain, je crois.
   Mais je ne peux pas partir. Il y a mon miroir en bas, qui s'afflasque toujours plus dans la cour. La concierge en avait jusqu'à la cuisse, au moment d'attraper la poubelle jaune. Elle était vraiment pas contente, je l'ai jamais entendu rouspéter autant.
   Les gens ne comprennent pas le bonheur quand il leur tombe dessus.
   Je suis heureux, pleinement heureux. Il n'y en a plus pour longtemps. La flaque monte toujours un peu plus.


***


   Maman est coincée à l'appartement à cause de l'inondation. C'est vraiment le problème. Sinon tout va bien.
   Le docteur s'est noyé. Je pense. Il a glissé et il est parti comme aspiré, n'est pas remonté.
   Je ne vais pas mentir : ça m'arrange. Mais il reste maman sur mon dos, terrifiée parce que je me meurs devant elle. J'attends vivement que mes oreilles partent. Encore qu'elle ne parle plus tellement, c'est plus des balbutiements, des caresses horrifiées quand elle ose, beaucoup de regards terrifiés, qui me supplient de ne pas mourir.
   Le coup des Haribo ne marche plus, elle s'est rendu compte. Forcément. Elle m'en veut mais ne le dit pas, elle ne comprend pas et le répète beaucoup.
   J'attends la fin. Ça a fait deux semaines avant-hier. La souffrance est insupportable. Ça se comprend, je me meurs.


***


   La souffrance est insupportable.
   Je n'ai plus beaucoup de corps, mais ce qui en reste me le fait savoir. Plus rien ne tombe, tout reste en place, ça m'inquiète un peu.
   Je ne peux plus rejoindre la fenêtre.
   J'ai entendu des bruits d'aspiration dans la cour tout à l'heure. Ça m'inquiète un peu.


***


   La cour a été nettoyée. Maman est affreusement soulagée. Le docteur a pu venir. Tout va bien, a-t-il dit, son état est stationnaire. Il s'en sortira.
   Les pilules ont repris. Maman me les refourgue à la cuillère, avec le reste du repas. C'est plus simple au mixeur. Je ne peux plus mâcher, ni même bouger vraiment.
   D'un côté, je souffre beaucoup. Les pilules n'y font rien. Mon corps est une cathédrale de la douleur. Beaucoup de vitraux brisés, peu de lumière.
   De l'autre côté, je ne vais pas mourir. Je ne sais pas trop quoi en penser.
   Je suis mitigé, je dirais.
« Modifié: 28 août 2017 à 12:24:30 par barnacle »

Hors ligne Rémi

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Re : Coulée [défi tic-tac 13/08/17]
« Réponse #1 le: 13 août 2017 à 22:44:55 »
Salut barnacle,

Youpi, tralala ! La franche rigolade...

Bon, j'ai fait dans le même genre, faut croire que l'image proposée nous vouait à ça.

Ton texte : du barnacle pur souche, donc j'aime beaucoup. J'aime beaucoup la beauté absurde que tu nous proposes, cet enfermement, ce regard sur le monde et cette montée des eaux (ou de la boue) en parallèle de la fuite du personnage. Métaphore discrète qui ne dit pas son nom. Les couleurs des poubelles aussi, c'est une belle trouville.

J'aime beaucoup ton style aussi, les libertés que tu prends, par petites touches, pas trop prononcées, délicates escapades lorsque la vie aussi perd de son sens.

Bref, très joli texte, une heure qui n'est pas perdue :)

Merci pour la lecture, c'est toujours un grand plaisir.

Rémi

Hors ligne Ben.G

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Re : Coulée [défi tic-tac 13/08/17]
« Réponse #2 le: 13 août 2017 à 23:28:18 »
Que dire ? Rien à dire. Rémi à tout dit, en fait.

Merci pour cette belle lecture et ton écriture qui porte - en finesse...
Beau boulot les modow ! Ca mérite une pause café, même si : les vilains mots ne font jamais de pause café.
- Kaeloo


Hors ligne barnacle

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Re : Coulée [défi tic-tac 13/08/17]
« Réponse #3 le: 14 août 2017 à 12:42:28 »
Merci vous deux :)

Je suis content que ça plaise, je n'étais pas trop sûr que ça marche.
(entre autres parce que je ne trouve pas la métaphore si discrète que ça ^^)


Hors ligne Loïc

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Re : Coulée [défi tic-tac 13/08/17]
« Réponse #4 le: 14 août 2017 à 19:19:24 »
Salut barnacle !

Citer
Ni l'âme, ni le goût, ni l'envie, l'appétit, le désir.

Pourquoi supprimer le ni sur les deux derniers ? ça rompt l'effet de rythme pourtant intéressant.

Citer
mes journées.    Prenez

espace intercalée

Citer
trop-plein de noirceur pour débuter la journée, j'en gardais de l'amertume toute la journée.

la répétition de journée ici est de trop.

Citer
c'était les canalisations dessous qui remontait.

remontaient

Citer
, elle s'est rendue compte.

rendu, il me semble

Oh la la il est chouette ce texte.
C'est bien fait, c'est fort, l'ambiance est au rendez-vous.

Et à la fin...
Je suis mitigé, je dirais ;)
"Quand on veut être sur de son coup, on plante des navets"
Kaamelott

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Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
Arundhati Roy

Hors ligne Ben.G

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Re : Coulée [défi tic-tac 13/08/17]
« Réponse #5 le: 14 août 2017 à 21:36:08 »
Citer
(entre autres parce que je ne trouve pas la métaphore si discrète que ça ^^)
C'est la façon de l'amner, de l'incruster au récit qui l'est plus qu'en elle même, je pense  ;)
Beau boulot les modow ! Ca mérite une pause café, même si : les vilains mots ne font jamais de pause café.
- Kaeloo


Hors ligne Rémi

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Re : Re : Coulée [défi tic-tac 13/08/17]
« Réponse #6 le: 14 août 2017 à 21:58:32 »
Citer
(entre autres parce que je ne trouve pas la métaphore si discrète que ça ^^)
C'est la façon de l'amner, de l'incruster au récit qui l'est plus qu'en elle même, je pense  ;)
Tout à fait. Et puis, la métaphore n'est pas expliquée dans le texte, tu laisses le lecteur faire le lien (certes assez évident, mais c'est agréable de ne pas être tenu par la main)

Hors ligne barnacle

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Re : Re : Coulée [défi tic-tac 13/08/17]
« Réponse #7 le: 28 août 2017 à 12:28:54 »
Salut Loïc :)

Citer
Ni l'âme, ni le goût, ni l'envie, l'appétit, le désir.

Pourquoi supprimer le ni sur les deux derniers ? ça rompt l'effet de rythme pourtant intéressant.

Ça me semble un peu lourd avec cinq ni ?
Et je trouve un semblant de rythme en l'état, 3 dissous en 2 ou quelque chose dans le genre. Rien de parfait m'enfin.
J'ai corrigé les autres remarques.

Encore merci tout le monde.

 


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