La lune jette une lumière blafarde sur la ville. Du haut de mon immeuble, j’observe le monde qui bouge, vit, respire sans moi. Et soudain, tout se tait, comme si une chape de plomb s’était abattue sur les rues poussiéreuses et les immeubles lézardés. Seule la lune continue d’éclairer cette ville que je hais du plus profond de mon cœur. Sous cette lumière, toute la misère semble disparaitre et les épaves de voitures entassées devant les portes des bâtiments abandonnés donnent au paysage une allure de cité fantôme. C’est le moment que je préfère, quand on ne voit plus la laideur de ce monde, quand tout devient soudain plus facile.
Je n’ai jamais aimé cette ville, brisée par des groupes armés qui ont fait fuir toute la beauté, plongeant les rues dans la violence et l’ignorance. Cette ville n’a rien à m’offrir, aucun avenir, aucun espoir. Je passe mes journées comme un fantôme, aussi vide que les ombres que j’observe. Noyé dans un ennui pesant. Je ne rêve que de partir, de me construire une vie dans une ville qui en vaut la peine. Et pour y arriver, je suis prêt à renoncer à toutes les règles de mon monde, à oublier la violence, le chantage et l’intimidation qui sont les seuls moyens que je connaisse d’arriver à mes fins.
Je me lève et je monte sur le rebord du toit, les jambes plaquées contre la rambarde. Je tends les bras, comme un oiseau prêt à s’envoler. Le vent me heurte de plein fouet et je ferme les yeux, un sourire s’étirant presque malgré moi sur mes lèvres. Je rêve de nouveaux horizons, loin de cette fatalité qui colle à ma peau. Je rêve que le vent m’emporte vers un monde où j’aurais enfin ma place. Malgré moi, j’ouvre les yeux et je m’assois, les jambes pendant dans le vide, les bras posés sur le métal froid de la rambarde.
Ici, on ne peut poser aucune question ni remettre en cause l’ordre établi. Les règles du jeu ont été fixées bien avant ma naissance mais on ne peut pas gagner. Ils ne nous laisseront jamais reprendre notre place et nos droits. Même le temps semble se jouer de nous, alternant entre l’épaisse neige de l’hiver, qui emprisonne tout dans un cocon impénétrable, et les vents chauds de l’été, qui charrient le sable du désert. Et quelle que soit la saison, ils couvrent les façades de balles et abandonnent des cadavres sanglants en pleine rue.
Je ne comprends pas ceux qui ont choisi de rester ici et d’y élever leurs enfants. Dans ce climat de peur et de soumission, dans cette oppression de tous les instants. Cette ville est une dictature sans tyran à aduler. Une dictature où la seule prison qui soit est la ville elle-même. Ils n’ont pas besoin de murs physiques pour nous garder ici, ceux qu’ils ont construit dans notre esprit suffisent. Je serais comme les autres si je n’avais eu les livres, ces pavés de pages couvertes de texte, qu’ils ont tenté de brûler mais qu’un de mes ancêtres a réussi à sauver au prix de sa vie. Sa vie pour des millions de mots, bien plus puissants que leurs balles.
Le vent se lève de nouveau, balayant mes cheveux et gonflant mon T-shirt. Des grains de sable collent à ma peau transpirante. J’ai envie de découvrir un nouveau monde, de nouveaux livres, de nouveaux mots. Si seulement je pouvais m’envoler loin de tout. Atteindre la lune, évoluer dans ce ciel noir et calme. Si seulement je pouvais m’envoler.
Le vent me laisse, oiseau sans ailes au bord du vide. J’ai envie de lui hurler de m’emmener avec lui, de me faire voler, mais la nuit sourde m’interdit de laisser libre court à ma colère, à ma frustration, à mes désirs. Je veux voir des gens qui ne fixent pas le sol quand ils croisent un inconnu, des gens fiers de ce qu’ils sont. Je demande au vent de me tirer de là, de ce marécage dans lequel nous sommes tous enfoncés. Je veux voir d’autres vies, celles qui s’agitent dans mes livres mais qui ne sont que des figurines en deux dimensions. Je veux découvrir une réalité nouvelle, qui me corresponde plus que ces figurants qui s’effacent devant les canons des armes, regard résigné et tête baissée. Peu importe qu’il m’emmène, je partirai sans lui.
Mais ce serait si simple si je pouvais voler.