Des trois rêves qui s'interpénétreront pour constituer l'histoire, voici le premier : "Le songe d'Ignacio Luca"
Suivront prochainement, "Le songe de Lucia" et "Le songe de Federico".Un Homme d'honneur
Le Songe d'Ignacio Luca
Imperceptiblement, les ténèbres se dénudent au cœur de la chambre 217.
Imperceptiblement, Ignacio Luca vient d'ouvrir les yeux. Sans même s'en rendre compte.
Le vieil homme n'est plus dans la position « chien de fusil » où il s'était endormi la veille au soir. Il ne ressemble plus à ce triste fœtus qui cherchait discrètement à renaître à l'abri du regard des infirmières, de son médecin, et de ses proches. Pressentant l'aube peut-être, dans un ultime réflexe de dignité, son corps esquinté a désiré se remettre sur le dos.
La mince couverture vert-d'eau ne recouvre plus son épaule décharnée. Elle est dorénavant rejetée à l'orée de son pubis, lequel est clairsemé de poils blancs, un peu jaunâtres, semblables à ces filaments de sucre appelés « cheveux d'ange ». Sa jambe gauche, qui semble tristement vide, émerge des fronces de son drap de fiévreux. Et ses phalanges sont venues s'entrecroiser naturellement sur son plexus rendu au fil de sa maladie ce coussin d'os criards.
Au creux de l'oreiller, sa respiration est calme. Douce, à peine. Pourtant, elle s'emplit de plus en plus de pauses impressionnantes par leur durée.
Au cours de cette longue nuit, ses genoux ont commencé à se recouvrir de marbrures et « l'indélicate odeur » à imprégner captieusement sa peau. Tous les signes de la dernière extrémité sont à présent parvenus en cortège d'adieu sur ses chairs surannées.
À son chevet, personne !
Rien que la fatalité qui ronge le dernier rayon d'or de sa vie.
Ignacio Luca ne va pas tarder à mourir.
Comme meurent pratiquement tous les hommes.
Seul.
Infiniment seul.
Il n'a pas conscience que la Nature est en train de se substituer à lui pour parachever son œuvre de capitulation.
Ses paupières se sont relevées, certes, mais de manière involontaire, laissant apparaître deux globes oculaires quasi opaques, comme gazés.
De fait, son regard est atonique. Déjà il ne perçoit plus les pâleurs de l'aube qui s'insinuent au carreau.
Il ignore tout de la mystérieuse chimie qui vient de s'enclencher au-dedans de sa carcasse. Il ne ressent pas cette terre en lui qui se dissout pour se transformer en eau.
Les yeux ouverts sans même voir, au beau milieu de ce décor indistinct, il a juste cette vague impression de couler lentement comme une motte de beurre laissée en plein soleil. Devant lui, frange après frange, l'agrégat matériel perd crescendo ses contours, sa netteté. Telle une invasion de criquets ruant sur un champ de maïs, bientôt tout son espace visuel est grignoté.
Pour Ignacio Luca, tout ressemble à présent au mirage d'une étendue d'eau sur la route. L'illusion lui montre enfin son vrai visage. Tout n'était qu'illusion.
Lors, voici qu'à l'intérieur de ses chairs, l'eau se désagrège à son tour pour devenir feu. Ce qui a pour nuisible conséquence d'amortir par degré ses perceptions auditives. Déjà, il n'entend plus les premiers babils des oiseaux qui chantent l'avènement du point du jour. Ni les pas alarmés d'Irène qui fend le couloir dans sa blouse blanche pour rejoindre la chambre 213. Peu à peu, ses ouïes se replient, rejettent jusqu'aux confins le plus impur des bruits infimes. Délivrées de l'indigeste brouhaha du monde, des plaintes et des « pourquoi ? », elles s'abandonnent maintenant aux langueurs sépulcrales.
Irréfrénables, les poches d'eau de son corps se dissolvent d'ores et déjà pour devenir feu. L'une après l'autre, comme un subtil ébranlement de dominos, ses substances liquides s'assèchent, ce qui ne tarde pas à entraîner ses émotions dans la pureté blanche de l'oubli. Ses volontés, son ego, progressivement se dissipent, laissant place dans son esprit à une sorte d'indolence équanime.
Affranchi à jamais des passions et des dégoûts, Ignacio Luca a maintenant cette impression d'être consumé par d'indicibles braises, d'être cerné par des chants de fumée.
Cette phase passée, bien moins cruelle qu'analgésique, le feu qui courait en lui se laisse dissoudre à son tour pour devenir vent. Déjà, il ne ressent plus le froid silence de ses pieds, ni le froid de ses mains, ni le froid de son nez. L'énergie du désir, qui maintenait encore un peu ses points vitaux à flots, se met à déserter la lutte. Dans l'esprit d'Ignacio Luca, les notions s'obscurcissent. Ses narines ne ressentent plus rien. Entièrement nu d'armes et de cuirasse, il entre, pris de saisissement, dans ce laps de temps où il croit être entouré par un nuage de bluettes, une explosion d'étincelles.
Mais lorsque ce vent se dissout enfin pour devenir espace, quand sa joueuse respiration se revêt d'avarice, que ses vertus d'obstination se tarissent ainsi que les vains miracles de l'énergie de compétition, alors la langue d'Ignacio Luca s'épaissit, les goûts et les textures dans sa cervelle sont oubliés, les perceptions corporelles s'évanouissent aussi ; et bientôt Ignacio Luca se sent pris dans la flamme d'une bougie qui va s'éteindre.
Il est prêt !
Telle une promesse de momie retenant son âme encore par un cheveu, il glisse doucement au bord de l'univers, consentant à rallier le lotus du néant.
Son Temps n'a plus d'aiguilles. Sa raison l'a définitivement quitté. Elle est sans doute déjà partie à tâtons vers « là-bas », comme le faisaient jadis les éclaireurs dans le grand Ouest.
Pourtant persiste un peu en son cœur cette grise solitude qui se berce et se trompe elle-même, par des haillons de rêves.
Il est prêt ! Mais quelque chose semble encore le retenir dans ce monde, comme un songe ultime rescapé du naufrage qui s'accrocherait au balsa d'une expectative, d'une probabilité.
Où flotte t-il en cet instant ce maçon qui construisit patiemment des milliers de murs, abrita grâce au don de ses puissantes mains tant de gens du vent et de la pluie ?
Pour qui, pour quoi, reste t-il épinglé ainsi à la terre ?
Il a embrassé louablement ce grand mystère où l'homme plus que jamais doit être l'homme. Il a vaincu les cinq étapes de la douleur qui précèdent l'annonce de la mort prochaine, ces stades émotionnels théorisés par Elisabeth Kübler-Ross, la pionnière de l'approche des soins palliatifs, et que sont : le refus, la colère, la négociation, la dépression, l'acceptation.
Son esprit a dépassé depuis bien longtemps cette nébuleuse d'incertitude où l'affolé de cantiques hurle son doute et le païen, au bord du gouffre, peut se mettre à quêter désespérément la croix.
Alors quoi ?
Pourquoi son cœur ne lâche t-il pas ?
Chercherait-il tout simplement à aimer encore quelque chose ? Ou quelqu'un ?
Une dernière fois ?
Durant la majeure partie de sa vie, fier de droiture et d'abnégation, Ignacio Luca livra toute la sueur de son front à la France. Mais, en ces ultimes secondes, juste avant de rejoindre les limbes, c'est à l'Espagne qu'il offre son agonie.
Soudain, une perle de lumière forcit, s'élargit au-dedans de son front, entre ses deux yeux !
Les lambeaux de sa conscience sont instantanément aspirés au cœur de cette perle, malgré eux. À une vitesse folle, son corps se dématérialise, emporté dans un maelstrom d'aurores et de crépuscules.
Bientôt, par jets de clartés brusques, quelques matières divaguent devant ses nouveaux yeux, s'agglomèrent, prennent forme.
Ignacio Luca vient d'être catapulté dans son passé.
Le voici revenu, ébahi, pétrifié, dans sa maison natale.
Étrange, féerique vision d'un temps lointain, d'un ailleurs ; mais il n'est plus Ignacio Luca le moribond.
Il a subitement six ans.
Aussitôt, tout lui revient en mémoire avec une netteté sidérante. Il revit tout : température, odeurs, bruits légers, serrements de cœur.
C'est un douloureux été de son enfance.
Le soleil féroce pleut sur toutes choses, dévore la charité du vent.
Alentour, la chaleur écrasante boursoufle les collines, gondolent les maisons pauvres, les arbres, les broussailles.
Entre les lourdes jupes de sa mère et le feu des orangers, il lève le nez et surprend le rire moqueur d'enfants à travers les branches. Ces jeux des autres qu'il ne comprend pas, à jamais des autres, dans lesquels sa joie terriblement candide ne peut jamais intervenir.
Mais subitement, voici que ces marmots semblent effrayés. Leurs regards aiguisés, leurs rires, leurs gestes d'indiens s'éteignent brutalement. Auraient-ils été des cormorans qu'ils se seraient envolés sur le coup à tire-d'aile.
Dans l'apparente inertie des choses, que peut bien provoquer un tel vent de panique ?
Les oreilles aux aguets, sur l'instant, Ignacio le garçonnet entend.
Il entend ce tac tac tac tac tac qui mutile impudiquement le silence.
Ce sont des rafales que l'on tire, là-bas, au loin. Des bruits secs multipliés qui se répondent en échos. On dirait le crépitement d'une bougie qui achève de se consumer, mais en cent fois plus fort.
C'est la fusillade !
Ignacio Luca en avait déjà entendu parler. Il l'avait déjà mimé maintes fois, tuant des ennemis imaginaires où s'effondrant à son tour pour faire semblant d'être mort.
Maintenant, elle envahit ses yeux, ses oreilles, ses narines. Elle s'approche, elle est vraie, et elle avance à grands pas vers lui.
De partout, de sombres silhouettes progressent inexorablement et massacrent la Vie à chacun de leur pas. Elles tirent sur tout ce qui bouge, hommes et bêtes, montagne et ciel, poussière et vide.
Ignacio Luca a six ans. Il observe l'insidieuse, la rampante hécatombe, et cela terrorise sa jeune âme. Il tremble de la tête aux pieds.
Les traits défigurés eux aussi par la terreur, voici deux vieilles catalanes qui déboulent vers lui en claudiquant. La langue sèche entre leurs chicots, elles alertent aussitôt les villageois hébétés : « Les fascistes, les fascistes ! ».
Les affres au fond de sa culotte, la plus menue trébuche, s'affale de tout son long au pied de l'arbre. La plus nerveuse l'aide à se relever, péniblement. Ce faisant, elles se soutiennent l'une l'autre et repartent en avant dans une zigzagante trajectoire pathétique, puisqu'elles n'ont plus qu'os crochus et sang caillé pour s'enfuir à tâtons.
Bientôt les enfants dégringolent de leurs branches comme des chiffes et courent à perdre haleine vers l'horizon salvateur.
C'est alors que, surgi de nulle part, le père d'Ignacio Luca vient s'écrouler aux pieds de sa femme et de son jeune fils.
Le cul dans la poussière, son buste chancelle au ralenti un moment sur lui-même. Doigts écartés, ses mains implorent le ciel, semblent lui demander d'épargner ce lopin de terre où subsistent pauvrement les siens. Et surtout il pleure. Le père D'Ignacio pleure comme un tout petit enfant que l'on viendrait juste de battre, absolument pour rien.
Ignacio Luca a six ans et il regarde ce père redevenu tout petit qui sanglote devant lui. Il aimerait le serrer fort dans ses bras, mais le visage paternel s'inonde soudain de sang, qui lui dégouline du crâne au menton, serpentant en rigoles.
Il balbutie encore :
- A las barricadas ! Viva la libertad !
Et puis son corps tressaute un peu, s'affaisse enfin sur le coté, en « chien de fusil ».
Francisco, le grand frère d'Ignacio, apparaît à son tour. Il tient une vieille carabine dans ses mains. Son visage est une constriction de rage, de souffrance et de désarroi.
Découvrant la dépouille de son père, il s'agenouille et crie sa détresse. La tête du padre n'est plus qu'un chiffon rouge gisant entre deux pierres brûlantes.
Ayant psalmodié une hâtive prière, Francisco se relève. Vivement, son regard furette alentour. Vivement, il ausculte tous les possibles de la fuite. Enfin, il empoigne les mains de sa mère et de son petit frère, en leur disant :
- Venez, je sais où nous cacher !
- Non, moi je peux pas, lui répond alors Ignacio Luca, en arrachant brutalement sa main de celle de son aîné.
- Mais cours, sinon tu vas mourir, imbécile.
- Non, je dois d'abord trouver un crayon et du papier pour écrire à Lucia.
- Un crayon et du papier ? Pauvre fou ! Tu ne sais même pas écrire.
- Je dois dire à Lucia que je l'aime… Que je suis… Que je suis…
- Que tu es quoi ?
- Que je suis un homme d'honneur.
- Que le diable t'emporte. Si tu t'en sors, rejoins-nous à la briqueterie. Tu as compris ?
- Oui, à la briqueterie !