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Auteur Sujet: La Grande Roue  (Lu 5406 fois)

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
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La Grande Roue
« le: 15 Mai 2017 à 12:57:31 »
La Grande Roue
   
   
   

   


      
      Soudain, entre ses seins, c’est l’oppression.
      La mise à cran.
      Elle est vénère. En PLS.
      Mal dans son jean, mal dans son cul.
      Mal dans ses tifs, mal dans son gloss.
      Elle se met à suer comme une lingette. Ses traits blanchissent à vue d’œil.
      Sale instant ! Vraiment sale instant !
      Et ça continue. La boule au ventre. Et ça s’arrête pas.
      Quand on est la dernière des dernières, pourquoi ça s’arrêterait ?
      Ses larmes sont maintenant au bord du rimmel.
      Elle les refoule comme elle peut.
      Elle aime plus trop ça, chialer. Elle a beaucoup trop chialer. Toujours pour des clous. Des années à noircir des mouchoirs. À saloper du Kleenex. Chialer, elle sait pourtant, ça mène à rien. Ça soulage rien. On croit s’attendrir et on pue des yeux, on schlingue la faiblesse jusqu’en Alaska. Chialer, elle le sait bien, c’est le sucre d’orge des pétasses, des guenons sans avenir.
      Et ces bruits, putain ! Ça lui vrille la tête tous ces bruits pour boloss. Cet accordéon-musette, cette java punk de sa fente ? Sérieux, ils appellent ça faire la teuf ? Elle aurait préféré cent fois être Alcatraz ! Privée de sortie ! Pourquoi, ils lui font toujours la hagra, ces enculés ?
      - Qu’est-ce que t’as ? Ça va pas Lilou ? qu’elle entend vaguement sur sa gauche.
           Cette voix pâteuse ! Horrible, atone ! Sans la moindre prévenance. Ce Canada Dry de Mère Teresa, comme on demanderait « passe-moi le sel ! « , « tu files une tige ! », « combien la pipe ? ».
      Cette voix pâteuse vient de rajouter un uppercut à sa suffocation.
      Mais elle relève pas. Elle s’en tape comme de  son premier string de leur commisération. Elle a toujours trouvé ça pervers les gens qui s’apitoient sur autrui, comme ça au débotté, trois secondes montre en main. Pervers et cruel. Quand on sait pas aimer, on ferme sa gueule, on va à la messe pour faire semblant d’apprendre.  Ou on fourre sa langue dans son cul, ou on tire la queue de son chat.
      Les culs-bénits , elle a compris leur fausseté dans les cimetières quand elle va fumer son joint entre deux tombes. Les veuves aux yeux secs, elle a eu le temps d’en observer des dizaines. Leur recueillement ? Tu parles ! Un passe-temps, du canevas pour autruche. En vrai, elles se dégourdissent les varices, les éplorées. Elles sortent le clébard de leur solitude entre un ressemelage et l’achat d’un pack de Cristalline. Quand elles arrosent les fleurs, leur vioque aux os blanchis est à peine dans leurs pensées. Aucun regard vers le ciel ! Aucun ! Pas plus de trente secondes de baragouinage avec le simili squelette. Et amen la bonne conscience. Et très vite, la fontaine, encore ! Un vrai vice. Elles adorent ça tirer de la flotte pour cleaner leur marbre, pour qu’il rutile plus frais que le caveau du voisin. Et puis, des fois, même que ça cause entre elles les veuves aux yeux secs, et que ça se sourit et que ça se dit à lundi, Raymonde. Ah ça oui, elles préfèrent mille fois les arroser leurs chrysanthèmes plutôt que d’être en dessous.
      - T’es sûre que ça va ? T’es toute pâle ! en remet une couche la voix pâteuse.
      Alors, elle s’enfonce les ongles dans ses paumes et se dit :
      « Réponds pas, sois dure, perds pas la face Blurryface ! »
      Quand même, pour rassurer la connasse altruiste, elle porte  une main sur sa poitrine et imite un hoquet. Elle jubile un instant tellement elle sait dévier l'attention.
      De fait, la connasse ne s’attarde pas.
      « Bravo, Lilou ! Mais bullshit, quoi !
      Ça faisait un bail que son cœur  n’avait pas été une telle usine à merde.
      Si elle craque maintenant, ça peut devenir horrible. Pour elle. Pour eux. Elle le sait. Mais eux, non. Ils ne connaissent pas la furie qui monte en elle depuis trois ans et ne demande qu’à exploser. Ce serait la totale surprise, si elle pétait son câble maintenant la gentille Lilou. Ça leur pulvériserait les tripes direct tant son câble est gigantesque.
      Et putain, ça en prend bien l’allure.
      L’angoisse forcit encore. Elle a faim, elle a les crocs, son angoisse. D'un coup, ça devient un alien son angoisse qui becte toutes les ondes négatives alentour. Elle cherche, renifle, s’agrippe au moindre rictus qui lui ressemble. Lui et sa tête de puceau à l’agonie, elle prend. Elle et sa gueule de raie qui fait la tronche à la caisse, elle prend. Cette cagole au pied plâtré, elle prend. Ce boutonneux mal dans son swag, elle prend. Cette fillette qu’on engueule pour des nèfles, elle prend. Cette pauvre barbe à papa qui gît dans la flaque, elle prend.
      Malgré sa rage à vif, elle sent bien qu’elle commence à perdre le contrôle. La panique n’est plus si loin. Un peu, beaucoup les jetons quand même de faire un attaque cérébrale avant de tout péter. Manquerait plus qu’elle rate son coup de pub avant de gicler.
           Alors, elle songe. Elle charcute ce qu’il lui reste de lucidité :
      « Lilou, respire ! Concentre-toi sur ta respiration !  a dit ta psy. »
      La voilà qui stoppe soudain ses pas. Elle se cambre, mains sur les hanches. Elle inspire l’air. Elle expire l’air. Comme une grosse docile débile.
      « T’as becté trop d’ondes négatives, Lilouchette ! Elle a dit quoi déjà, l’autre connasse ? Ah oui ! Si tu sens arriver les idées noires, pense tout de suite à autre chose, à un soleil aveuglant, à de l’eau glacée. Aux chemins côtiers de Belle-Île-en-Mer. Il faut que tu limites les effets du cercle vicieux, la peur qui entraîne les symptômes de la peur qui aggravent la peur ! »
      Là, sa chance !
      Ses yeux accrochent la promenade d’un ballon rouge qui voltige au bout d’un fil.
      Oh, ce rouge, putain !
      Ce rouge !
      Qu’il est beau !
      Je suis rouge !
      Hé, te barre pas rouge, j’ai besoin de toi !
      Durant sept secondes, elle voudrait être ce ballon rouge dans la pogne de ce gamin qui s’éloigne. Elle voudrait que ce gamin s’éclate la gueule sur le bitume, et qu’il lâche son putain de ballon. Rouge alors, elle s’envolerait, traverserait les puantes odeurs de chichis, de merguez et de frites. Elle traverserait les nuages en tendant son majeur vers la terre. Elle mangerait du Nutella avec les aigles. Rejoindrait le joli cul des anges dans la tiédeur de l’éther.
      Mais cette douleur au plexus qui lui revient en force.
      Elle dégringole soudain. Game over. Adieu le cul doré des anges.
      Intenable !
      Somatisation de ouf qui demande soulagement.
           « Vite ! Sac de merde ! Fouillis de ma sale life ! Où es-tu paquet de chiottes ? Où ?… Où ?… Viens là, bordel ! Obéis ! »
      Sa clope est à son bec. Sa main tremble sur le briquet. Elle s’y reprend à cinq fois. Avale la fumée à fond, jusqu’aux ovaires.
      « C’est Sybille qui dit ça : jusqu’aux ovaires ! »
      « Quand Sybille verra le signal, elle va goleri sa race. Elle dira à Patou qui dira à Yasmine qui dira à Jana qui dira à Sohan qui dira à Calypso… En un rien de temps, des dizaines de cœurs s’envoleront on my Periscope ! Pas le Periscope d’une faible, le Periscope du Joker qu’à trop souffert, et qui veut plus souffrir ! Du Joker qui prend enfin son destin en main ! ».
      « Et alors les frangines, la Lilou elle a des couilles ou elle en a pas ? »
      Elle écrase sa clope sous sa bottine noire éculée. Elle a tiré comme une malade sur son filtre. Mais rien n’y a fait, la boule n’a pas éclaté.
      Soudain, la haine lui revient en masse, en mégatonnes ! Elle voudrait… Non, elle voudrait pas… Elle veut qu’ils crèvent tous de chagrin, que leurs cœurs pourrissent dans le charnier des remords.
      Émanant du stand de tir à la carabine, elle entend « Si j’avais un marteau » de Cloclo qui vient se mélanger à « Back to black » de Amy Winehouse, laquelle semble hurler sa douleur noire dans les enceintes du Power Max :

      Et la vie est comme une pipe
      Et je ne suis qu'une petite pièce de monnaie qui roule
contre les murs


      Ça n’arrange pas les choses dans son cirage. Ça la dégoûte à mort toutes ces vieilleries. Rien pour la retenir. Rien.
      « Ils connaissent pas Djadja, ces mongoliens ? 450 Million de vues, ils connaissent pas Djadja ! »
       Le jour de ses 16 ans, elle rêvait de tellement mieux, putain.
      Si elle avait un marteau sous la main, là tout de suite, elle sait ce qu’elle ferait. Elle ferait un pacte avec le diable pour qu’il l’éjecte illico dans son passé. Et elle irait bousiller la queue de son père et la chatte de sa mère qui l’ont salement abandonnée. Puis, elle irait fracasser le berceau de sa première famille adoptive qui schlinguait ce mélange d’humidité, de cupidité et d’âme séchée. Et aussi ces mains froides qui se posait sur elle, tous ces doigts visqueux qui soit-disant voulaient la chatouiller.
   Si elle avait un marteau sous la main, là tout de suite, elle détruirait pays par pays tous ces odieux orphelinats qui enferment les petits princes et les déesses au cœur brisé.  Elle massacrerait des millions de bites égoïstes, insensées, cruelles, narcissiques, sataniques. Puis, elle se saccagerait les tempes. Enfin, selon sa destination, enfer ou paradis, elle irait foutre le boxon partout après sa mort. Elle brûlerait tous les trônes qu’on lui offre. Pour que Saints et démons la recrachent de partout. Pour que plus personne ne la torture jamais ou la prenne en pitié.
      Elle fouille à nouveau dans son sac de folle. Elle ne sait plus ce qu’elle y cherche exactement. C’est un foutoir digne de sa life, son sac. Elle chope un vieux « Tic-Tac » qui roupillait dans un coin dans des miettes de tabac. Elle se l’enfile dans le cornet fissa. La montée subite de menthe forte envahit son palais, glace un peu sa montée de fureur.
      L’espace d’un moment, sa respiration redevient régulière. Le poids entre ses seins s’allège. Oh, trois fois rien.
      Elle trouve enfin son gloss. Son Guerlain Gloss couleur Rouge Vertige. Ses lèvres, c’est ce qu’elle a de plus beau. Charnues, sensuelles, hyper bien dessinées. Elles aime quand elles brillent. Quand elles glissent l’une contre l’autre. Et quand les regards des hommes viennent faire de l’aquaplaning dessus. Selon son humeur du jour, elle les colore, les paillette, les parfume. C’est grâce à ses lèvres qu’elle attire les bad boys remplis à ras bord de désir. Ses lèvres ont toujours adoré les frelons, adoré quand ça pique. Ses lèvres adorent quand on les plaquent pleine bouche, là contre un mur, contre un chêne. Elles adorent sentir les babines d'un inconnu claquer sur sa lippe comme un suave coup de fouet, sentir la langue de l'autre fouir, écarter ses lèvres, s'enfoncer dans sa cavité buccale comme un vaurien, saccager amoureusement son palais, ses joues, ses dents, jusqu'à sa sensible luette. Alors, elle donne tout la Lilou. Dessous, dessus, dans tous les sens. Très vite, son coeur se transmue en papilles gustatives. Son âme se travestit en orgie de salive. Embrasser, suçoter, laper, bécoter, enrober, adhérer, supplier, elle est capable de faire ça durant heures, les yeux fermés. Capable de faire l’amour rien qu’avec sa langue. Jusqu'au vertige. Jusqu’à faire jouir le cœur du mec. Jusqu'à changer le barbare en ange.
       Presque chaque soir dans son lit, ses lèvres viennent happer son pouce. Et elle le suce pour se calmer les nerfs. Elle rêve de bad boys qui lui diraient une fois, juste une fois : « Je t’aime, Lilou, t'es la meilleure embrasseuse du monde ! »
      Voici, qu'elle reprend sa marche, rattrape les pachydermes, en ondulant un peu des miches. Des fois qu’un beau ténébreux la materait.
      Mais putain, quelles montagnes russes font ses pensées !
      Ses émotions, c’est des papillons fous qui passent d’un pré dans l’autre. Elles tiennent jamais le cap. Elles veulent détruire, tout salir, l’instant d’après elles veulent séduire, espérer, se remplir de beauté.
      Le mois dernier au Parc des Œillets, elle pensait à « L’étranger » de Camus. Elle adore Camus. Elle pige pas tout, mais elle adore. Surtout l’incipit :
      Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : «Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.» Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier !
      Elle se laissait bercer par la langue mélancolique de Camus, quand soudain, sans crier gare, elle avait répondu au smile appuyé d’un type de cinquante berges. Calvitie, tempes d’argent, pas vraiment beau, mais qui sentait le sexe à plein yeux. Il lui avait fait un signe discret, tel une invite : dans un fourré ?  Elle avait alors tourné les talons, l’air vénère, et de dire « fais pas chier sale putois ». Mais en s’éloignant, elle s’était mise à le fantasmer à mort. Et elle était certaine qu’elle avait mouillé, comme jamais elle n’avait mouillé. Dans sa tête de nunuche, elle était revenue sur ses pas. Et elle avait suivi le type d’une démarche intriguée et chaloupée. Mine de rien, elle s’était engouffrée dans le buisson, une nappe de sueur entre les tétons. Le gus l’attendait dans la pénombre naissante. Sans un mot, il avait baissé son futal et son slip à mi-cuisses. Elle avait imaginé qu'il avait une forêt de poils noirs sur le ventre. Une sorte de grand singe. Ça l’avait beaucoup excité. Sans un mot, elle s’était mise à genoux, avait soulevé son pull pour lui montrer ses gros nichons, soit sa seconde fierté après ses lèvres. Et elle avait commencé à pomper son énorme bite bien veineuse, son gros gland violacé saturé de désir. Elle s’était délecté. Elle avait adoré. Ça l’avait délassé. C’était comme avec le télégramme de Camus, ça ne voulait rien dire, c’était absurde, mais diablement bon. Le salaud avait juté assez vite. L’avait laissé en plan. Ni vu ni connu. Juste un délice fugace avec l'ombre d'un singe. Elle ne s’était pas essuyé d’un revers de main. Non ! Elle avait gardé sa sève longtemps sur sa langue, comme un bonbon magique. Et puis, elle avait quitté les Œillets, sans penser à demain.
      Mais today, s’agirait pas que ses lèvres reproduisent le prodige. Qu’un salaud l’accoste pour « plus si affinités ». Parce que dans sa culotte, c’est marée rouge. Son Tampax est imprégné, et elle n’en a pas de rechange. La faute à sa connasse de quatrième « mère » qui a refusé de lui filer 3,19  euros pour racheter sa boîte de 20. Parce qu’elle a eu 5 en maths. Et qu’elle a tiré un gloss au Monop, alors qu’elle avait juré de se tenir à carreau jusqu’en juin.
      - Allez, marche à côté de nous, fais pas ta fière ! qu’elle entend encore dans un lointain lointain.
      Elle coupe aussitôt le son. Et parodie dans sa tronche :
      « Fais pas ta fière, na na na na nère ! »
      Elle se foutrait des baffes. Quelle idiote aussi d’avoir accepter cette virée d’anniversaire avec ces débiles mentaux.
      « Ils te savent bien conne, pourquoi ils se gêneraient, Lilouchka ? ».
      « OMG, ils vont pas me monter là-dedans ? Je vais gerber direct. Ça sert à rien de monter si haut, vous serez toujours des nains ! »
      « Je le crois pas. Ils prennent des billets ces débiles ! »
      - Oh, Lilou, tu radines ta fraise ? qu’ils hèlent.
      « Wesh morray ! Joue-la cool, à la street cred’ ! »    
      Une fois de plus, elle se fait violence. Comme si tout ce qu’elle avait enduré dans sa putain de life ne suffisait pas, elle se fait violence tout seule, comme une grande. Des fois qu’on lui dirait basta, qu'on l’abandonnerait encore au coin d'une gare. Qu’on chasserait au loin le petit pécule qui améliore l'ordinaire, sous couvert de vile compassion des accouchés sous X.
      Pas le choix !
      Tête basse, elle grimpe dans la nacelle.
      Aussitôt, ils l’entourent, le serrent, l’agglutinent.
      Des tiques !
      La gonzesse du guichet la berne trente secondes avec sa voix d'alcoolo enjouée. Elle claironne dans son mic qu'elle va s'envoler au paradis.
      « Monter au paradis avec des arriérés, ce serait pas plutôt rejoindre l’enfer ? » songe t-elle.
      La stupidité mécanique démarre.
      Son cœur se soulève d’un coup.
      La nacelle prend de l’altitude. Elle apprivoise peu à peu son vertige et elle entend, perdue dans son brouillard, comme un chant de cigales provenant du Pôle Sud :
      - C’est beau, hein ? C'est impressionnant ! Tu trouves pas ?… Oh, Lilou, tu pourrais répondre !
                 Elle laisse passer mille ans, et elle marmonne machinalement, indécrottable esclave de sa politesse avariée :
      - Ouais, vite fait !
      « Rien à battre de leur paysage de chiottes, de leur grisaille, de leur fête à Neuneu ! J’envoie pas une tragédie comme ça sur Instagram, moi ! Allez regarde tes bottines, Lilou. Leur sourit pas, putain ! Ils risqueraient de prendre ça pour un sourire ».
      - Tu veux pas faire une selfie ?
      - Un selfie !
      - Oh, excuse-nous princesse ! Un selfie !
      - Non, ma carte mémoire est pleine !
      - Ben vide-la !
      - Je peux pas, elle est bloquée.
      -  Toujours aussi aimable.
      - J’ai mes lunes, j’ai le droit d’être dans ma bulle ou pas ?
      - T’es toujours dans ta bulle, Lilou, même sans tes lunes !
      - Je fais rien de mal.
      - Ah, ça non ! Tu ne nous vois pas. Tu nous traverses comme des fantômes. C’est de pire en pire.
      - C’est fini ? Je peux apprécier la vue ?
      « Et même si j’avais de la place, je vais pas souiller ma carte avec vos tronches de cake !  Il caille en plus. J’ai le cul gelé. Je vais finir par pondre un œuf dur. »
      - T’aurais pas plutôt le vertige ? Tu regardes tes godasses.
      « Ah, je l’attendais celle-là ! Je vais te pousser dans le vide, moi, tu verras si tu fais encore ta fière, vieille salope ! »
      « Putain, pas de réseau ? Fais chier. Je peux même pas dire à Sybille que je suis en PLS. » Allez, vous soûlez trop : musique ! »
      Elle enfile ses écouteurs !
      Dorlotage ultime :

            Mon enfant nu sur les galets,
      Le vent dans tes cheveux défaits,
      Comme un printemps sur ton trajet,
      Un diamant tombé d’un coffret.
      Seule la lumière pourrait
      Défaire nos repaires secrets
      Où mes doigts pris sur tes poignets,
      Je t’aimais, je t’aime, et je t’aimerai…


       Cabrel, c’est aussi une grosse vieillerie, mais c’est la seule vieillerie qui l’apaise. Tyler Joseph aussi parvient à panser ses plaies. Tyler Joseph, c'est le chanteur des « Twenty One Pilots ». Elle est tombée raide dingue de son côté sombre et mauvais, il y a trois ans. Elle surkiffe comme il incarne ses peurs, ses doutes et son dégoût de lui-même. Elle lui a écrit trois lettres en Amérique, qu’elle a  envoyé à l’adresse de son label : Fueled by Ramen. Pas de réponse, of course, mais ça lui a fait un bien fou de lui dire qu’elle comprenait tout de lui, absolument tout de son âme brûlée.
      -T’écoute quoi ? Oh, t’écoute qui ?
      Elle éjecte un écouteur, et pense jusqu'aux nerfs :
      « Putain, ils me lâcheront jamais, jamais, jamais ».
      - Hein ?
      - T’écoute quoi ?
      - Un truc !
      - Tu dodelines. Ça a l’air bien, fais voir !
      - J’ai quasi plus de batterie, t’entendras rien. Et j’ai un écouteur pété.
      - Dis au moins qui t’écoute !
      - Un rappeur inconnu qui dit de la merde ! Qui fait aucune vue sur Youtube !
      - Ah ben, faut bien commencer un jour, hein !
      - C’est qui ton rappeur ? Lomepal ? Je suis sûr que c’est Lomepal ? lui glousse alors Steve, le cadet puceau de 14 piges de sa chère famille d'accueil.
   « Putain, mais retire ta sale patte de mon épaule, toi. Je suis pas ta chose. N'imagine même pas me fourrer encore ta langue. Tu galoches comme un doberman. Elle me fait rien ta langue, asshole. Rien. Elle me pique juste la gueule avec tous les Tic-Tac que tu t'enfournes. Je préfère encore les types qui puent du bec, mais qui embrassent comme des dieux. Galoche plutôt ta reum. Cette grosse vache, moche et vulgaire, là. Cette grosse pouffe qui s'est graillée douze chichis, après sa frite et son hot-dog. Avec ses gros doigts-là, ses gros bras, et le ketchup qui lui coulait sur ses gros panards. Et maintenant, elle doit loufer dans sa graisse. Galoche ton reup qui me dit en loucedé qu'il se branle en pensant à moi, en matant YouPorn. Galoche plutôt ta frangine et ses 75 kgs. Les chiens font pas des chats, elle a raison ma prof de français. Cette attardée mentale-là, prête à faire de gros marmots à la chaîne pour les promener chez Leclerc le dimanche. Galoche plutôt ton reufré qui veut toujours voir mes nibards, avec ses mains pleines de cambouis-là, ses grosses verrues, et ses sourires de traviole. Tu approches tes lèvres, je cafte tout ! TOUT, tu entends, TOUT ! Le pense pas, Lilou, dis-lui ! Dis-lui, allez ! Avant que l'idée lui prenne ».
      « Mais dis-lui, BORDEL ! »
      « Putain, le calvaire, ça n'en finit pas. Je commence à avoir la gerbe. Je vais leur dégueuler sur les pompes, ça va pas tarder. Ils sont capables d'en rire, ces cons-là ».
      Quand soudain, c'est l'apparition !
      Lilou est subjuguée. Ses lèvres magnifiques esquissent un fin sourire.
      Là, le ballon rouge !
      Il monte lentement dans les airs.
      Il vient à hauteur de ses yeux. Elle pourrait presque le toucher. Elle pourrait presque redevenir rouge.
      Simultanément, elle entend les cris, les pleurs  déchirants d'un gamin en contrebas. Les yeux rivés vers le ciel, sa gorge hurle toute la détresse du monde. Et sa mère ne peut rien, absolument rien, pour le consoler.
                 « Allez courage, c'est le moment Lilou ! »
      Les choses se passent alors dans sa tête à la vitesse de la lumière.
      Elle regarde sur son portable si elle a récupéré sa 4G.
      Oui, elle l'a récupéré !
      Ses mains, ses doigts deviennent alors des météores.
      Page une, page deux…
      Elle se connecte à son Periscope. L'heure est enfin venue de streamer.
      Mais d'abord son FB.
      Sybille est là ?
      Oui ! Super ! Elle est toujours online ma copine !
      Elle tape vite sans réfléchir sur Messenger :
      
      Rapplique fissa sur Periscope, ma sœur. Il va se passer quelque chose. La bise éternelle ! 


      Puis, plaçant son visage devant la caméra, elle revient sur son Periscope.
      « Génial ! Sybille est déjà là… Jana vient d'arriver… Et Patou… Et Maxence… Et Jules… Et Calypso, putain ?… Pas grave !… Tant pis, elle aurait adoré… Oui, la voilà, Calypso, oh my love... »
      Elle leur fait coucou avec sa main. Un coucou de fauvette. Sa gorge est trop serrée pour pouvoir leur parler. Alors elle tape :
   
      C'est parti ! A star will be born in front of your eyes !

      - Steeve, tu veux pas nous filmer ?
      - Tu fais plus la gueule ?
      - Non, ça va !
      - Passe !

      Elle lui passe son tél.
      Elle se lève et vient se placer en face, entre ses chers tuteurs. Et elle entend sans entendre :

      - Qu'est-ce qu'il te prend ?
      - J'ai une crampe !
      - Mais te lève pas comme ça, c'est dangereux.
      - Tu voulais pas faire une selfie ?
      - Déconne pas Lilou, lance Steeve.
      - Continue de filmer, toi, abruti !
      
      Soudain, elle écarte ses bras, tel un Christ en devenir. Dans son crâne à cet instant voltigent des milliers de flocons brillants. Comme de la neige électrique.

      - Lilou, qu'est-ce que tu fais ?... Lilou, assieds-toi !
      - LILOU, NONNNN…
 
      Sa bascule en arrière est vertigineusement rapide et lente. L'air sur sa peau est un chant de coton. Elle a l'impression de tomber dans une main    gigantesque aimante et chaude. Elle sait à présent qu'il ne lui sera fait aucun mal.
      « Putain, enfin libre ! Légère, si légère ! Le supra kiff ! »

      Alors, elle entend cette voix délicieuse, cette voix délicieuse de petite mère :

      Lilou, tu as fait le bon choix. Il fallait que dans ton coeur le noir s’obscurcisse pour qu'apparaisse la première étoile.

      « Oh, mon Dieu ! Qui me parle ? C'est toi ? »

      Oui ! Qui veux-tu ?

      « Alors, tu me pardonnes ? »

      Oui. Puisque je t'aime. Puisque mon coeur est sans mémoire.

                « Oh merci, merci, merci, mille mercis »

      Lilou est heureuse. Lilou effleure la charitable paix de ses doigts.
      Sa chute vient de casser toutes les vitres de sa première vie et depuis l'air s'y engouffre.
      Le glacé, le brûlant.
      Le répugnant et la beauté.
      Le sec et l'humide.
      L'amour et le désamour.
      Et toutes sortes de clartés.

      Mais déjà la nuit tombe.
      La grande roue ne bouge plus.
      Les gyrophares l'éclairent.
      Allongée sur le brancard de l'ambulance, Lilou faiblement respire.
      Mais elle respire.
      Elle respire...
      Respire...
      Respire...
      Respire...
      Respire...
      Respire...
   


« Modifié: 19 Novembre 2019 à 11:55:46 par kokox »

Hors ligne Jonque

  • Troubadour
  • Messages: 378
Re : La Grande Roue
« Réponse #1 le: 16 Mai 2017 à 09:47:02 »
Bonjour :)

Au début, j'était pas trop emballée par le langage mais au final, je trouve celui-ci adapté au personnage, et facile de rentrer dans ton texte.

Petite question par contre: pourquoi la narration passe-t-elle de la 3ème à la 1ère personne? (J'ai trouvé ça un peu perturbant)
"Un chien géant, c'est comme un chien mais en plus grand"
Un chien géant - Ultravomit

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 495
Re : La Grande Roue
« Réponse #2 le: 16 Mai 2017 à 10:20:37 »
Salut Jonque,  :)

Très réjouissant de commencer une journée avec un bonjour accompagné d'un  :)
Merci bien d'avoir pris la peine de rentrer dans ce texte, malgré ton préjugé concernant sa forme.
Ce glissement de "elle" à "je" est une simple liberté narrative, laquelle appert dès lors que lui parviennent les voix horripilantes des "pachydermes" . Tout autant, je comprends tout à fait que ce procédé ait pu te troubler. Si cela trouble également d'autres lecteurs, j'envisagerai, le cas échéant, de rectifier le tir.

Bien à toi !

Hors ligne Hérisson

  • Tabellion
  • Messages: 51
  • Procrastiner c'est le pied.
Re : La Grande Roue
« Réponse #3 le: 16 Mai 2017 à 19:31:57 »
Bonjour :D!
Le changement de narration, je ne le trouve pas particulièrement gênant ^^. J'ai aussi beaucoup apprécié le langage justement, qui il faut le dire fout une claque! Il est là grossier sans l'être trop, juste assez bien dosé pour donner ce qu'il peut apporter à la narration sans rentrer dans le scabreux. Il est bien mélangé à un registre plus soutenu, ce qui donne lieu un réflexion rafraîchissante et juste ^^. Une bonne chute aussi je trouve, qui même si elle n'est pas imprévisible, surprend. J'ai même le sentiment que ça s'est fini trop vite.... ;D
Moi qui n'ai pas l'habitude de me lancer dans la lecture de textes courts, ça donne envie d'explorer !
Voilà voilà, je crois que j'ai tout dit ! ^^
Il était une fois un Dieu qui avait perdu la foi.
- Jacques Sternberg

Hors ligne kokox

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Re : La Grande Roue
« Réponse #4 le: 16 Mai 2017 à 22:48:24 »
Salut Hérisson :D

Un grand merci pour ta lecture de "La Grande Roue".
Le fait est que j'ai hésité un peu à rallonger la sauce. Sans rentrer dans les détails morbides, il m'est souvent arrivé dans ma jeunesse de me sentir magnétisé par quelques "pulsions" intolérables. Cela se joue effectivement en une poignée de secondes, tu peux me croire. J'ai donc choisi sciemment cette fin on ne peut plus brutale, quitte à frustrer le lecteur, mais à libérer mon héroïne. Je tiens cependant à préciser aux personnes se sentant dépressives, et qui liraient ce texte, que je ne fais absolument publicité de cette tragique "extrémité". En cela, je partage pleinement la citation de Philippe Forest : " La cause la plus insignifiante peut vous pousser au suicide. Mais inversement, c'est aussi la moins importante qui peut vous sauver la vie".


Bien à toi !
« Modifié: 16 Mai 2017 à 22:49:56 par kokox »

Hors ligne kaneloni

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Re : La Grande Roue
« Réponse #5 le: 17 Mai 2017 à 05:09:40 »
Bonjour!

Je trouve aussi le changement de personne un peu dérangeant mais c'est peut-être le fait de ne pas y être habitué! J'étais un peu perdu dès qu'elle s'est mise à parler à la première personne.
Personnellement je n'avais pas compris la chute avant de lire les commentaires.
Je n'ai pas trop compris ce que tu as voulu dire par "Elle s'en branle comme de son premier string de la commisération" ni "Pour rassurer le corniaud d'altruiste"
Cependant, je trouve que ton texte à un très bon rythme et la description des hypocrites très intéressantes et "vrai".

Hors ligne kokox

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Re : La Grande Roue
« Réponse #6 le: 17 Mai 2017 à 09:56:58 »
Bonjour Kaneloni,

Grand merci pour ta lecture de "La Grande Roue".
Je ne suis pas très adepte de l'explication de mes textes, mais si cela peut éclairer ta lanterne, je vais te répondre concernant ces deux phrases qui t'ont paru nébuleuses. La commisération est donc ce sentiment qui fait prendre part ou intérêt à la misère ou au malheur d'autrui. Je n'ai pas voulu rentrer dans les détails, mais Lilou, du fait de son statut d'orpheline, a été bringuebalée durant toute sa jeunesse de famille d'accueil en famille d'accueil, lesquelles, pour la plupart, ne font cela gratuitement. Elles ne perçoivent pas un salaire mirobolant (environ 1200 euros net par mois pour un enfant), mais cela a toujours chagriné au plus haut point Lilou d'être considérée bien moins comme une personne que comme une monnaie d'échange, d'où sa terrible méfiance envers la charité, ce principe moral censé pousser à aimer quelqu'un de manière désintéressée. Partant de là, elle recrache la moindre attention provenant de l'un ou l'autre des membres de sa famille pachydermes, ne voyant dans ces trompeurs attendrissements qu'une manière de gagne-pain. Ils ne sont pour elle par conséquent que des "corniauds d'altruistes".

Bien à toi !


Hors ligne Rémi

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Re : La Grande Roue
« Réponse #7 le: 17 Mai 2017 à 20:55:47 »
Salut kokox,
J'ai lu ta Grande Roue ce matin au pti déj... un peu raide pour démarrer la journée  :mrgreen:

J'ai bien aimé : la vivacité du style, le rythme - avec par moment des phrases courtes qui claquent. Les expressions de ton cru sont sympas aussi.
ex :
Citer
Elles ont juste besoin de se dégourdir les jambes, de sortir leur solitude, comme on sort le chien.
énorme ! (y'en a plusieurs autres que j'ai vraiment bien aimée)


J'ai moins aimé : la fin plutôt attendue sur le fond et assez déjà vue sur la forme (quoi que, à la relecture c'est chouette quand même, pas super original, mais réussi) ; le côté sexuel-trash : je n'y ai pas vu son pendant ou son contraste avec une pensée plus subtile, du coup c'est un poil (de ...) gratuit je trouve.

Coquilles :

Citer
Elle a beaucoup trop chialer.
chialé

Citer
Elle perd le contrôle à vitesse prodigieuse.
à une vitesse (?)

Citer
Regarde par terre, Lilou, leur sourit pas. Leur sourit pas, putain. Ils vont prendre ça pour un sourire.
souris (x2)

Merci pour la lecture,
A+
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

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Re : La Grande Roue
« Réponse #8 le: 17 Mai 2017 à 21:16:57 »
Salut Rémi  :)

Pinaise, je me mets à ta place, se tortorer ça au petit dèj, faut vraiment en vouloir ou détester ses corn flakes périmés. :)
Tout à fait d'accord avec toi, la fin est peut-être un peu trop attendue. Comme dit plus haut, j'ai hésité à rallonger le martyre de la pauvre Lilou. J'ai même failli la sauver en la faisant tomber sur le toit de la nacelle du dessous, avec forces acrobaties de ses occupants pour tenter de la récupérer, et encore cette hésitation terrible la part du machiniste, à savoir s'il devait remettre en marche ou pas sa grande roue, ou bien attendre les pompiers qui tardaient à se pointer. Bref, je me barrais un peu ailleurs et j'ai préféré au final abréger les souffrances psychiques de la pauvre gosse. Mais le fait est que je pourrais sans doute soigner un peu plus cette fin, voire tenter mon final initial, plus salvateur, plus lumineux.
Qu'en penses-tu ?

Bien à toi !

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Re : La Grande Roue
« Réponse #9 le: 17 Mai 2017 à 21:48:06 »
Le truc avec une fin où elle n'y reste pas, c'est de savoir vers quoi tu "ouvres", ce que tu laisses présager de la suite de sa vie : si elle devient une femme équilibrée par magie - ça fait con-con et pas réaliste, si elle reste dans le même état psychique, c'est désespérant. Laisser le doute du coup (solution de facillité...) avec une tite orientation, genre garder l'esprit du final actuel avec l'échange maternel pitêt ?

Citer
Tu viens de casser les vitres et depuis l'air s'y engouffre.
   Le glacé, le brûlant.
   Et toutes sortes de clartés.
avec les gyrophares  qui arrivent en dessous, ça le ferait pour moi.
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

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Re : La Grande Roue
« Réponse #10 le: 17 Mai 2017 à 22:04:32 »
Je rebondis !  :) Vraiment, superbe idée les gyrophares !!!
Je fais une ellipse temporelle sur sa chute, avec cette impression de ralenti. Ou pas.
On la croit prête à s'effondrer sur le bitume... (façon l'épilogue de "La Haine", jusqu'ici tout va bien)
Mais elle a atterri en fait sur le toit de la nacelle du dessous.
Le crépuscule qui vient...
La foule qui s'agglutine...
Les gyrophares qui l'éblouissent par jets de clartés brusques...
Après peu importe ! La vie, c'est encore la vie. Amère ou belle, l'expérience continue ! Elle a 18 piges, elle peut voguer de ses propres ailes.
C'est bien plus beau !
Je te remercie beaucoup, vieux, je crois que je vais suivre ta jolie fulgurance.

Bien à toi !

Hors ligne Rémi

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Re : Re : La Grande Roue
« Réponse #11 le: 17 Mai 2017 à 22:06:56 »
Je te remercie beaucoup, vieux, je crois que je vais suivre ta jolie fulgurance.

Bien à toi !
ça fait plaiz' :)
Tant mieux si un commentaire est utile de temps en temps ;)
Au plaisir de lire la nouvelle version !
++
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

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Re : La Grande Roue
« Réponse #12 le: 19 Novembre 2019 à 11:26:51 »
Texte largement remanié sur les précieux conseils de Jonque et de Rémi !

Hors ligne Alan Tréard

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Re : La Grande Roue
« Réponse #13 le: 23 Novembre 2019 à 23:53:06 »
Mon cher kokox,

Je me joins à la lecture de ton texte suite à une très amicale invitation, je dois bien avouer que je l'avais lu auparavant sans pour autant ajouter mon grain de sel, or me voici aujourd'hui pour te faire part de mon ressenti le plus immédiat.


Déjà, je dois remarquer que je trouve que tu te plonges dans un thème que tu maîtrises très bien avec les mots qui touchent et la présence d'esprit qu'il faut pour élever un instant la lecture. J'ai cru trouver dans cette Lilou une recherche de dignité dans les plus affreuses turpitudes, ou peut-être une recherche d'amour inachevée, un personnage profondément complexe et tourmenté sous le masque de l'insouciance.


Je te fais un retour au plus près de mon ressenti, je voudrais en partie parler du rythme du texte, et de cette façon tu pourras comparer mon sentiment a ton propre ressenti d'auteur à avoir pensé le personnage et la situation de la Grande Roue.


Citer
      Soudain, entre ses seins, c’est l’oppression.
      La mise à cran.
      Elle est vénère. En PLS.
      Mal dans son jean, mal dans son cul.
      Mal dans ses tifs, mal dans son gloss.
      Elle se met à suer comme une lingette. Ses traits blanchissent à vue d’œil.
      Sale instant ! Vraiment sale instant !
      Et ça continue. La boule au ventre. Et ça s’arrête pas.
      Quand on est la dernière des dernières, pourquoi ça s’arrêterait ?
      Ses larmes sont maintenant au bord du rimmel.
      Elle les refoule comme elle peut.

Je trouve cette introduction très parlante : j'y trouve directement des pensées contrastées qui me permet d'anticiper la frénésie qui suit.

À mon sentiment, chaque passage à la ligne renvoie vers une idée différente ; pourtant je dois remarquer que la dernière phrase : « Elle les refoule comme elle peut », je n'ai pas compris pourquoi elle renvoyait à la phrase précédente. Quelque part, je vois l'effet de style mais il lui manque un quelque chose pour que l'accent qui est mis sur les larmes me soit plus instinctif.

À quoi bon refouler les larmes ? J'ai eu le sentiment de ne pas avoir saisi toute la profondeur du geste à ce stade de ma lecture.


Citer
      Si elle craque maintenant, ça peut devenir horrible. Pour elle. Pour eux. Elle le sait. Mais eux, non. Ils ne connaissent pas la furie qui monte en elle depuis trois ans et ne demande qu’à exploser. Ce serait la totale surprise, si elle pétait son câble maintenant la gentille Lilou. Ça leur pulvériserait les tripes direct tant son câble est gigantesque.
      Et putain, ça en prend bien l’allure.

J'ai beaucoup aimé ce paragraphe (« Si elle craque […] est gigantesques »), je crois que j'aurais aimé qu'il soit plus long, que ce soit un premier dérapage dans le rythme, comme un paragraphe qui s'emballe et qui me montre combien – quand elle s'emballe – ça peut aller trop loin. Je trouve que ce passage est révélateur de son tempérament.

Le « Et putain, ça en prend bien l’allure » me parle.


Citer
      « T’as becté trop d’ondes négatives, Lilouchette ! Elle a dit quoi déjà, l’autre connasse ? Ah oui ! Si tu sens arriver les idées noires, pense tout de suite à autre chose, à un soleil aveuglant, à de l’eau glacée. Aux chemins côtiers de Belle-Île-en-Mer. Il faut que tu limites les effets du cercle vicieux, la peur qui entraîne les symptômes de la peur qui aggravent la peur ! »


J'ai trouvé que ce paragraphe posait succinctement toute la thématique de cette nouvelle, cette spirale de la peur dans laquelle son esprit s'embrume où chaque idée noire en amène une suivante.


Citer
      Ça n’arrange pas les choses dans son cirage. Ça la dégoûte à mort toutes ces vieilleries. Rien pour la retenir. Rien.

Ici aussi, mais cette fois-ci trop succinctement... Je pense que tu pourrais t'offrir, à l'écriture, un moment de réflexion. Rien ne t'empêche dans ce genre de passage de quitter un instant la brutalité des sentiments et souffrances et d'aller poser la question de la retenue. Le thème lui-même de la retenue contraste avec le personnage lui-même, et c'est ici que se joue toute la complexité du rapport à l'autre et des limites naturelles chez chacune & chacun.

Ça me rappelle ces vers des Poèmes saturniens de Verlaine :
« Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d'affreux naufrages appareille. »
(L'Angoisse)

Ainsi naufrage le cœur de Lilou d'une angoisse à l'autre, d'une inquiétude à la suivante...


Citer
      Elle se laissait bercer par la langue mélancolique de Camus, quand soudain, sans crier gare, elle avait répondu au smile appuyé d’un type de cinquante berges. Calvitie, tempes d’argent, pas vraiment beau, mais qui sentait le sexe à plein yeux. Il lui avait fait un signe discret, tel une invite : dans un fourré ?  Elle avait alors tourné les talons, l’air vénère, et de dire « fais pas chier sale putois ». Mais en s’éloignant, elle s’était mise à le fantasmer à mort. Et elle était certaine qu’elle avait mouillé, comme jamais elle n’avait mouillé. Dans sa tête de nunuche, elle était revenue sur ses pas. Et elle avait suivi le type d’une démarche intriguée et chaloupée. Mine de rien, elle s’était engouffrée dans le buisson, une nappe de sueur entre les tétons. Le gus l’attendait dans la pénombre naissante. Sans un mot, il avait baissé son futal et son slip à mi-cuisses. Elle avait imaginé qu'il avait une forêt de poils noirs sur le ventre. Une sorte de grand singe. Ça l’avait beaucoup excité. Sans un mot, elle s’était mise à genoux, avait soulevé son pull pour lui montrer ses gros nichons, soit sa seconde fierté après ses lèvres. Et elle avait commencé à pomper son énorme bite bien veineuse, son gros gland violacé saturé de désir. Elle s’était délecté. Elle avait adoré. Ça l’avait délassé. C’était comme avec le télégramme de Camus, ça ne voulait rien dire, c’était absurde, mais diablement bon. Le salaud avait juté assez vite. L’avait laissé en plan. Ni vu ni connu. Juste un délice fugace avec l'ombre d'un singe. Elle ne s’était pas essuyé d’un revers de main. Non ! Elle avait gardé sa sève longtemps sur sa langue, comme un bonbon magique. Et puis, elle avait quitté les Œillets, sans penser à demain.

J'ai beaucoup aimé ce paragraphe.

En un instant, j'ai senti toute la situation s'engager dans l'incertitude inarrêtable. Pendant un passage, le personnage de Lilou semble s'engouffrer dans la sexualité la plus insignifiante où plus rien ne s'exprime sinon les soubresauts du désir inexpliqué.

Je crois que j'aurais aimé trouver une conclusion dans le paragraphe suivant, ou plutôt, une transition entre le précédent et celui-ci :

Citer
      Mais today, s’agirait pas que ses lèvres reproduisent le prodige. Qu’un salaud l’accoste pour « plus si affinités ». Parce que dans sa culotte, c’est marée rouge. Son Tampax est imprégné, et elle n’en a pas de rechange. La faute à sa connasse de quatrième « mère » qui a refusé de lui filer 3,19  euros pour racheter sa boîte de 20. Parce qu’elle a eu 5 en maths. Et qu’elle a tiré un gloss au Monop, alors qu’elle avait juré de se tenir à carreau jusqu’en juin.


Le « Mais today... » me semble trop brutal dans la coupure, je crois que j'aurais été beaucoup plus à l'aise avec un paragraphe entre les deux qui donne à voir un début de fuite vers le prochain coup, comme si le seul moyen de sortir de cette précédente sexualité était d'engager la suivante, comme pour affirmer ce manque à jamais comblé qui n'émane jamais que d'un manque d'amour ou de dignité.

Je pense sincèrement que tu as les moyens, après un paragraphe assez lourd à supporter (assez débordant) d'apporter une forme de conclusion pour pousser le lecteur à dépasser sa lecture, à aller chercher au-delà de cet état de fait. Après un si bon paragraphe, je pense que tu peux stimuler la pensée, questionner la place de l'individu dans l'immensité de la spirale.


Citer
       Cabrel, c’est aussi une grosse vieillerie, mais c’est la seule vieillerie qui l’apaise. Tyler Joseph aussi parvient à panser ses plaies. Tyler Joseph, c'est le chanteur des « Twenty One Pilots ». Elle est tombée raide dingue de son côté sombre et mauvais, il y a trois ans. Elle surkiffe comme il incarne ses peurs, ses doutes et son dégoût de lui-même. Elle lui a écrit trois lettres en Amérique, qu’elle a  envoyé à l’adresse de son label : Fueled by Ramen. Pas de réponse, of course, mais ça lui a fait un bien fou de lui dire qu’elle comprenait tout de lui, absolument tout de son âme brûlée.

J'ai beaucoup aimé ce paragraphe, je crois que tu pourrais l'appuyer dans la description de l'état intérieur de Lilou, de sa façon à elle de se laisser entraîner par la musique.

En fait, je crois que la musique reste le moyen de moins dangereux de dériver ou de s'éclipser, bien moins dangereux que la drogue ou la sexualité, c'est la raison pour laquelle j'aurais aimé comprendre ce que Lilou aime dans cette musique, ce qui lui donne un sentiment de plénitude.

Ça me semble très évocateur, un paragraphe que j'ai vraiment aimé, donc.



Citer
   « Putain, mais retire ta sale patte de mon épaule, toi. Je suis pas ta chose. N'imagine même pas me fourrer encore ta langue. Tu galoches comme un doberman. Elle me fait rien ta langue, asshole. Rien. Elle me pique juste la gueule avec tous les Tic-Tac que tu t'enfournes. Je préfère encore les types qui puent du bec, mais qui embrassent comme des dieux. Galoche plutôt ta reum. Cette grosse vache, moche et vulgaire, là. Cette grosse pouffe qui s'est graillée douze chichis, après sa frite et son hot-dog. Avec ses gros doigts-là, ses gros bras, et le ketchup qui lui coulait sur ses gros panards. Et maintenant, elle doit loufer dans sa graisse. Galoche ton reup qui me dit en loucedé qu'il se branle en pensant à moi, en matant YouPorn. Galoche plutôt ta frangine et ses 75 kgs. Les chiens font pas des chats, elle a raison ma prof de français. Cette attardée mentale-là, prête à faire de gros marmots à la chaîne pour les promener chez Leclerc le dimanche. Galoche plutôt ton reufré qui veut toujours voir mes nibards, avec ses mains pleines de cambouis-là, ses grosses verrues, et ses sourires de traviole. Tu approches tes lèvres, je cafte tout ! TOUT, tu entends, TOUT ! Le pense pas, Lilou, dis-lui ! Dis-lui, allez ! Avant que l'idée lui prenne ».

Ici, j'ai trouvé le paragraphe réussi pour la même raison que les précédents (je sens combien ses pensées se laissent entraîner par l'émotion), pourtant il y a quelque chose qui m'a semblé irréaliste.

J'ai eu le sentiment que, soudainement, Lilou était beaucoup plus éloquente et clairvoyante dans la critique qu'elle propose de son entourage. Sa rhétorique est excellente, tout le monde y passe, elle n'est plus ridicule mais d'un ton accusateur édifiant. J'ai eu le sentiment qu'elle paraissait trop à l'aise dans sa diction et que ses paroles étaient trop cohérentes, trop bien tournées pour son état intérieur, qu'il m'aurait manqué un véritable fil d'égarement. Au pire, si ses insultes avaient été plus irrationnelles, moins bien tournées, j'aurais compris pourquoi elle n'effraie plus personne, pourquoi tout le monde la traîne d'une tourmente à l'autre sans jamais se préoccuper de son état intérieur ; au mieux, elle aurait pu bénéficier effectivement de moments de lucidité, or la première des lucidités aurait été d'appeler à l'aide, de demander du secours ; je ne m'explique pas ce paragraphe : ses mots bouillonnants sont trop tournés vers l'autre, et insuffisamment tournés contre elle-même (j'entends que le personnage de Lilou s'autodétruit mais ne représente pas une menace pour son entourage). Je trouve que ça pourrait être plus étriqué.



Citer
Lilou est subjuguée. Ses lèvres magnifiques esquissent un fin sourire.

J'ai eu du mal à croire à cet adjectif : « magnifiques ».

Qui donc trouve ses lèvres magnifiques ? Toi en tant qu'auteur ? Je ne suis pas convaincu par le fait que cet adjectif fasse sens, notamment quand je pense à ce qui va suivre.



Citer
      Lilou est heureuse. Lilou effleure la charitable paix de ses doigts.
      Sa chute vient de casser toutes les vitres de sa première vie et depuis l'air s'y engouffre.
      Le glacé, le brûlant.
      Le répugnant et la beauté.
      Le sec et l'humide.
      L'amour et le désamour.
      Et toutes sortes de clartés.


Pour la fin, j'ai pensé au début avec ces phrases détachées les unes des autres, je pense que tu pourrais insister plus encore sur le contraste entre les différentes idées.

En fait, à la fin, j'ai l'impression que Lilou part complètement à l'autre bout de la Terre, j'ai pensé à ces événements que l'on retrouve sur les vidéo Periscope dans lesquels les pires horreurs peuvent être montrées avec des événements qui tournent au drame.


De cette façon, l'aspect spectaculaire dans les vidéos sur les réseaux sociaux, les jeunes qui prennent des risques avec leur vie pour se faire remarquer, la souffrance exprimée sur internet, tout ceci est un sujet bien vaste qui pourrait faire l'objet d'un texte à lui tout seul. Je trouve que c'est risqué de n'évoquer ce thème qu'en conclusion, mais je dois remarquer que si tu as trouvé l'apparition de la vidéo significative dans la fin du texte, alors je pense que c'est un risque à assumer et à porter à ta façon.

Après tout, cette histoire de référence à Periscope, c'est un risque moins grand que celui de se jeter de la Grande Roue !


Et voici pour mon sentiment au cours de la lecture, j'ai pris un très grand plaisir à exprimer mes impressions à l'issue de cette nouvelle avec force et nuances, je reste disponible autant que possible si jamais tu souhaitais des précisions sur ce que j'ai trouvé dans le texte. J'espère également que tu pourras comparer mes mots aux tiens afin de faire vivre ce texte qui mérite une belle considération. J'espère que tu parviendras à concocter ton recueil de nouvelles avec la plus grande satisfaction, je sais combien certains choix d'écriture sont difficiles à faire vivre, et combien tu les fais vivre avec force et profondeur.


Et un grand merci à toi pour cette lecture ! ^^
« Modifié: 24 Novembre 2019 à 00:19:34 par Alan Tréard »

Hors ligne txuku

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Re : La Grande Roue
« Réponse #14 le: 24 Novembre 2019 à 20:14:49 »
Bonsoir

Un voyage dans le fond de l ame de cette Lilou avec une fin qui tombe bien ! :)
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

 


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