Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Candy s’efforça à rester fière. Comme d’habitude, Daniel ne la voyait pas ; toujours à réfléchir à ses TP de biologie. Elle se mordit la lèvre, se demanda pourquoi elle s’acharnait. À force de gesticulations, il la bouscula. Il tourna enfin vers elle un regard surpris. Elle sourit, gênée.
— Salut, soupira-t-elle.
— Candy ?! Tu n’as pas cours ?
— Mme DeVille est absente.
Sa gorge se noua.
Et je voulais te parler. Les mots ne franchirent pas ses lèvres. Tout comme ceux qu’elle s’entraînait à répéter seule dans sa chambre chaque soir. Ces mots si simples.
Je t’aime. Je suis amoureuse de toi. Maintenant, elle cachait même ses mains moites d’appréhension derrière son dos.
— Ok, répondit Daniel. Je dois rendre un devoir à M. Sein et lui poser quelques questions. Tu m’accompagnes ?
Elle acquiesça. Ils marchèrent le long du couloir horriblement vide. Candy hésita soudain à prétexter n’importe quoi et partir de son côté. Elle se força à rester à côté de lui, à espérer qu’il lui dise ce qu’elle espérait entendre.
— Désolé d’avoir raté ton anniversaire.
Elle l’observa passer la main dans ses cheveux, gêné.
— Mon père m’a offert d’assister à une conférence, continua-t-il. Ton frère m’a rappelé votre fête après.
— Ce n’est pas grave. On a mangé des épinards, de toute façon.
Il frissonna de dégoût et Candy baissa la tête. Elle cacha sa déception, les lèvres tremblantes. Même avec un an de plus, elle manquait toujours autant de courage. Sa gorge se noua. Elle voulait partir et pleurer dans un coin. Même ça, elle n’y arrivait pas.
— « Je t’aime. ».
Elle se figea, fixa son dos, incertaine de la suite. Il s’arrêta à deux pas d’elle, sans se retourner et continua :
— Toi non plus, tu n’arrives pas à le dire. Oui, je m’en suis rendu compte, répondit-il à sa question muette.
Il lui montra son profil, le regard perdu dans le vide :
— Je l’ai revue hier : la fille que j’aime en secret. Elle rendait visite à ses anciens profs. Un an et demi loin d’elle. Je me disais « Cette fois, c’est la bonne ! » ; mais non. J’ai attendu comme un lâche, je n’ai rien dit et elle est repartie avec un sourire. Tu es mon amie Candy – la petite sœur de mon meilleur ami –, je ne veux pas te briser le cœur.
L’adolescente recula jusqu’à entendre des rires derrière elle. Ils se rapprochaient.
C’est maintenant ou jamais ! — Je t’aime ! avoua-t-elle. Depuis le premier jour, j’ai ressenti quelque chose. Chaque fois que je te vois, mon cœur fait un bond. Tu dis que tu ne veux pas me briser le cœur mais tu en aimes une autre. Je…
Elle s’arrêta. Il la regardait sans rien dire. Une larme coula le long de sa joue. Elle la sécha d’un revers de manche avant de reprendre :
— Je vais y aller. Je ne vais pas pleurer devant toi.
— Candy, je…
Elle ne le laissa pas finir. Elle fuit, les yeux embués ; dépassa un groupe de filles qui gloussaient sans lui prêter attention ; s’arrêta à la sortie du bâtiment. Elle renifla et se dirigea vers sa cachette, un buisson creux, derrière le local de gym. « Tu t’es pris un râteau. » commenterait son frère. Elle laissa libre cours à ces sentiments qu’elle comprenait à peine. Elle hurla en silence sa colère, pleura sa déception surtout. Au-dessus de sa tête, les oiseaux chantaient. Ils lui rappelaient que le monde continuait de tourner.
Un de perdu, dix de retrouvés ! Les mots de sa sœur, dans la même situation. Une manière de se relever.
Soudain un gobelet apparut sous son nez. En carton beige arrondi. Dedans, elle devinait un liquide sombre à l’odeur forte et dont une fumée s’échappait. Elle sursauta. À travers le feuillage, elle distingua la silhouette d’un garçon. Il fixait un point au loin, lui laissait le choix de refuser son offre.
— Tu es qui ?
— Je vous ai entendu dans le couloir. Un café ?
Elle reporta son attention sur ledit café. Il semblait inoffensif. Elle quitta sa cachette et saisit la boisson. Il s’installa à côté d’elle sans rien ajouter. Elle s’humecta les lèvres. Le goût emplit sa bouche ce qui lui tira une grimace.
— Amer, grogna-t-elle.
— L’amertume du café dissipe la mienne.
Le regard de Candy se perdit dans le liquide. Noir, épais, semblable à un océan de ténèbres. La fumée lui titilla les narines. De son doigt, elle dessina le contour du gobelet, à la recherche de ses mystères.
— Tu l’as trouvé où ? La salle des profs du premier, répondit-elle à sa propre question. On était devant.
— Ouais. Tu veux en parler ?
Au lieu d’accepter, elle prit une gorgée. La brûlure au fond de sa gorge, le goût désagréable puis supportable, tout dans le café cherchait à atténuer la douleur de son cœur en miettes. Depuis son trône céleste, le soleil caressait son visage. Les oiseaux poursuivaient leur concerto ; les élèves discutaient et riaient.
— La vie continue ? murmura-t-elle.
— Ouais.
Elle prit une seconde gorgée et rendit le gobelet. Elle la garda un peu en bouche. Le goût s’adoucit. Elle se prit même à apprécier ce baume chaud. Le garçon but à son tour, plus franchement qu’elle.
— Petite, quand je pleurais, mon frère me prenait dans ses bras. Plus rien ne m’atteignait.
— Je ne suis pas ton frère ; je ne te prendrai pas dans mes bras.
Elle gloussa.
— Tu as accepté un peu de mon amertume ; tu penses que j’arriverai à dépasser ça ?
— Des râteaux, t’en prendras d’autres.
Elle se tourna vers lui. Le visage fermé, il ne la regardait toujours pas, perdu dans ses réflexions. De la main, il remua le café et continua :
— Parfois, tu tomberas sur quelqu’un qui ressentira la même chose que toi. Vous vous complèterez, passerez du bon temps ensemble. Puis, vous vous séparerez.
— C’est tellement pessimiste.
Il haussa les épaules :
— C’est la vie. Tu reprends à quelle heure ?
Elle attrapa son téléphone dans son sac :
— Dans dix minutes, Bâtiment 4.
— Je t’accompagne. Si tu veux.
Elle acquiesça à cette légère hésitation de sa part :
— Je veux bien. Merci.
Ils se levèrent. Il lui tendit le gobelet presque vide :
— Touille pour récupérer le sucre au fond.
Elle le garda contre elle, profita de cette sensation. La brûlure s’estompait. Ils marchèrent en silence. Elle s’arrêta aux toilettes ; il l’attendit à la porte. Elle se rinça le visage, dissimula au mieux les poches rouges et gonflées sous ses yeux et les dernières traces de larmes séchées. Lorsqu’ils atteignirent sa salle de classe, elle le remercia encore, sans prêter attention aux murmures.
— Je ne t’ai même pas demandé ton nom, murmura-t-elle après son départ.
Elle remarqua alors le visage étonné de Daniel à l’autre bout du couloir. Elle se rengorgea, décidée à garder une place pour lui dans son cœur, mais aussi à avancer sans lui.
*
Bien installée dans un fauteuil en osier à la terrasse d’un bar, Candy huma son café. Face à elle, sa grande sœur Sissi l’observait un sourcil haussé. Elles ne se voyaient plus aussi souvent qu’elles le voulaient depuis que Sissi était à la fac. Candy grimaça. L’amertume s’insinua en elle malgré tout le sucre qu’elle mettait à chaque fois.
— Je ne tiens plus ! s’exclama Sissi. Depuis quand tu bois du café ? Il n’y a pas un âge limite pour commencer cette horreur ?
— Ça va faire un mois ; un mois que je le laisse panser mon cœur, ajouta-t-elle pensive.
Sissi grimaça :
— Tu as fait ta déclaration à Daniel ?
Candy acquiesça. Du coin de l’œil, elle remarqua un couple entrer dans les W.C. du bar. Elle ne voulait pas savoir ce qu’ils y trafiquaient. Personne d’autre qu’elle ne semblait les avoir remarqués. Sissi se tortilla sur sa chaise :
— Il est venu me voir vendredi, avoua-t-elle. Il semblait terrifié. C’était trop bizarre.
Candy reposa sa tasse, les yeux ronds :
— Tu veux dire que…
— Oui, confirma Sissi. Il m’a fait sa déclaration. Je ne sais pas quoi lui dire. Je ne peux pas répondre ; pas sans le blesser. J’ai esquivé la question, prétendu que j’y réfléchirais. Je dois lui donner une vraie réponse à ma prochaine visite au lycée. Tu penses que je peux le faire par téléphone avant ? Mince ! Qu’est-ce que je vais lui dire ? C’est le meilleur ami du frangin.
Candy se cala un peu plus au fond de son siège :
— La vérité. Tu l’aimes ?
Sissi nia vivement.
— Non. Je ne l’aime pas. Je ne sais pas trop quels sont mes sentiments en ce moment, mais je suis sûre de ne pas pouvoir lui offrir ce qu’il souhaite. Mince, je ne sais même plus ce que je ressens pour qui !
— Dis-lui juste que tu ne l’aimes pas. La raison n’a pas d’importance. Ne pas savoir si on est aimé est pire que d’ignorer pourquoi on ne l’est pas.
— Mince de mince, Candy ! s’exclama sa sœur. Depuis quand donnes-tu de tels conseils ? Tu es ma petite sœur, je suis sensée avoir ce rôle et pourtant j’ai l’impression de discuter avec Maman.
— Il s’appelle Eoin, avoua Candy. C’est lui qui m’a donné goût au café. Il m’a écouté pleurer et râler comme une gamine pendant des jours. Et il m’a expliqué que les choses ne marchent pas toujours comme on le veut.
Sissi frétilla :
— Ma petite sœur a un nouvel amoureux.
— Non. Il en aime une autre et sort déjà avec elle.
Alors que ces mots lui rappelaient la vérité, elle l’aperçut à l’entrée du bar : Eoin. Adossé au coin du bâtiment, il attendait. Son visage sévère se tourna vers elle sans chercher à la saluer. Quelques instants plus tard, une fille vint se pendre à son cou et l’embrassa. Candy détourna le regard, gênée ; peut-être un peu jalouse aussi. Ils s’installèrent à quelques tables d’elle.
— Ils ont une relation compliquée, reprit-elle.
— Je crois que c’est le cas de toutes les relations, soupira Sissi. J’aurais dû deviner pour Daniel, lui dire non il y a longtemps. Tu l’aurais consolé et vous seriez peut-être heureux ensemble aujourd’hui.
Candy ne répondit pas, concentrée sur Eoin et sa copine. Elle savait se refléter l’expression impassible d’Eoin sur son propre visage ; et elle se souvenait de cette fille, celle qu’elle avait vu disparaître dans les W.C. du bar plus tôt.
— Tu as terminé ton diabolo ? demanda-t-elle à Sissi.
— Oui, pourquoi ?
— Je te laisse payer ; une envie pressante, marmonna-t-elle le regard toujours posé sur Eoin.
Sa sœur se tourna et trouva vite.
— C’est ce garçon ? demanda-t-elle. Je connais la fille, on est dans la même fac. Pas du genre à garder un mec plus d’une semaine, sauf pour jouer avec.
Candy se leva. Elle ne voulait pas en savoir plus. Elle l’avait vue avec un autre avant d’aller se pendre au cou d’Eoin, comme s’il était le seul à ses yeux ; et il ne semblait pas heureux avec elle. Cela lui suffit.
— Pourquoi tu continues à la voir ?
— Peut-être que je l’aime encore.
— J’espère qu’un jour, tu trouveras une fille capable de t’aimer comme tu le mérites. Candy se souvenait avoir prononcé ces mots auxquels il n’avait pas répondu deux semaines plus tôt. Elle regarda le café resté au fond de sa tasse : juste un petit peu d’amertume. Sa décision prise, elle s’approcha d’eux sous le regard d’Eoin, à la fois intense et indescriptible. Tous son ressentiment se déversa sur la nuque de l’inconnue en même temps que le liquide, désormais tiède. Cette dernière hurla et jura avant de se dresser face à Candy, sa fierté blessée :
— Ça va pas la tête ? s’insurgea-t-elle.
Candy ne réagit pas à cet élan de colère et répondit simplement :
— Je te partage juste un peu de notre amertume. Bonne journée.
L’autre resta silencieuse, la bouche grande ouverte. Candy posa la tasse sur leur table et rejoignit sa sœur. Sissi l’applaudit, sous le regard médusé de tous, clients et serveurs.
— On devrait peut-être y aller, suggéra Sissi.
— Peut-être.
*
— Elle a chouiné toute la soirée.
Candy releva la tête vers Eoin.
— Je lui ai expliqué qui tu es pour moi. Elle a rompu.
Il lui présenta un gobelet plein qu’elle refusa :
— Tu en auras plus besoin que moi aujourd’hui, ajouta-t-elle face à son sourcil haussé.
— Sûrement.
Il s’assit et elle l’observa à la recherche du moindre reproche. Il n’en émit aucun, se contenta de boire.
— Un prof m’a grillé. Il a laissé deux pièces et un mot avant de quitter la salle, ce matin dit-il. Du coup, dernier café.
Candy se détendit. Elle craignait qu’il lui demandât des excuses pour son comportement du week-end. Elle refuserait toujours, même s’il en coûtait leur amitié. Le nœud dans son estomac se dénoua ; un peu. Il lui tendit un bout de papier qu’elle lut :
— « Pas d’élève en douce dans la salle des professeur. Profitez de votre dernier café. » Mince alors ! On va devoir trouver une autre astuce.
— Il faut dire que j’ai forcé la dose : je suis passé de un par semaine à un par jour.
Elle se tourna vers lui.
— Qu’est-ce qui a changé ?
— Toi.
Elle attendit qu’il continue, incertaine. Il but quelques gorgées.
— Je me disais que tu m’attendrais. J’ai fait un café, je suis venu, et tu étais là. Le lendemain et le jour d’après. Je voulais te voir. Je ne pensais que ça deviendrait si important pour moi et pourtant, tu es devenue importante.
Cette déclaration la laissa muette. Aujourd’hui, le visage d’Eoin semblait plus serein, plus expressif que jamais depuis qu’elle le connaissait. Il souriait. Sous le choc, elle saisit son visage entre ses mains et s’exclama :
— Tu souris ! Tu sais vraiment sourire !
Il lâcha son gobelet et elle profita de cet instant où il s’ouvrait enfin. Elle rougit au regard qu’il posa sur elle. Elle se doutait de ce qu’il voulait lui dire, ces mêmes mots qu’elle gardait prisonniers en elle. Elle ne voulait plus de l’amertume. Elle voulait autre chose. Ce sentiment profond, à mi-chemin entre l’amitié et l’amour. Cette fusion de deux cœurs qui comprenaient la solitude de l’autre.
— Ça te dit un rendez-vous autour d’un café ? demanda-t-il.
Elle posa sa tête sur l’épaule d’Eoin, incapable de supporter l’intensité de son regard.
— J’aime bien ceux du vieux Jo’, murmura-t-elle.
— Moi aussi.
Le week-end suivant, ils se retrouvèrent autour d’une table, et le vieux Joseph leur amena deux cafés.