Bonjour,
Voici un texte écrit il y a quelques temps. Il se situe au Cambodge et est parti d'une uchronie : en 1995, la famille royale est décimée par un attentat, et seul subsiste le prince Sisowath, héritier du Royaume. (en gras, les modifs après coup)
Boulevard Sihanouk, Phnom Penh.Accoudé au rebord d’une table en plastique blanc
, les jambes croisées, Sisowath observait le flux incessant de véhicules qui s’écoulait le long du boulevard dans un vacarme presqu’étouffant. Quelques touristes se promenaient en tuk-tuk
, sans doute en direction d’un restaurant à Riverside, d’où ils pourraient admirer, bordant l’esplanade construite par les Français, la confluence majestueuse du Tonle Sap et du Mékong. D'autres, Khmers en famille, défilaient à trois, quatre, voire cinq par moto, pour rejoindre leurs modestes demeures dans les quartiers plus calmes de la capitale, où les attendaient probablement leurs anciens pour partager le souper. À
dix mètres de lui, un chauffeur de
motodop1 dormait en équilibre sur la selle d’une vieille Daelim rouge poussiéreuse, attendant qu’un client le réveille pour une course à 2000 riels (0.5 USD).
Dans l’air se dégageaient les effluves des plats que la jeune Kimley, sa cuisinière favorite, avait pris l’habitude de préparer sur son bout de trottoir
. Elle se tenait là, seule, de six heures du soir à quatre heures du matin, depuis trois mois. Le petit restaurant de rue, un véritable « boui-boui », n’était bien sûr pas digne de son rang. Six tables, vingt chaises en plastique coloré, avec pour seule cuisine
un grand wok et une marmite posés sur un établi trainé par une moto. Le Roi Sisowath s’y rendait souvent incognito. Il savourait la cuisine de Kimley sans doute autant que les
traits fins de son visage toujours souriant - elle avait à peine 19 ans. Il appréciait également les expressions parfois cocasses des autres clients, à l’image de ce quarantenaire qui ne se
départait jamais de ce masque bougon qui lui donnait,
croyait-il, un peu de contenance malgré son extrême pauvreté ; ou de ce jeune couple qui venait régulièrement partager un
tok olok2 à l’avocat avec une seule paille, sans toutefois oser s’effleurer la main en public. Ils observaient eux aussi le flot des motos et parlaient de leurs familles, de leur mariage, et peut-être de leurs futurs enfants.
Mais ce que Sisowath admirait le plus sur ce morceau de trottoir, c’était l’authenticité de ses semblables. Kimley, par exemple, se moquait de son allure, de sa façon de parler et de sa peau sombre, pour peu que sa cuisine soit bonne, ses plats vendus et son fils de deux ans nourri. Elle était vraie. Sa première escapade incognito sur le boulevard Sihanouk avait été une immense révélation pour ce fils de Roi, descendant d'Empereur, éduqué Prince, puis devenu monarque à son tour. Elle en avait appelé bien d’autres, si bien que la frasque occasionnelle était devenue une habitude. Toutes les semaines, il rendait visite à Kimley pour déguster son
bay cha sak ko3, boire son
tok olok aux longanes et fruits du jacquier, et surtout, sur son boulevard pollué, respirer. Cela le changeait des mœurs du Palais royal, où l’hypocrisie paraissait parfois prête à le détrôner.
Alors qu’il sirotait son
milk shake, il repensait - encore - à la création de la « Cour royale du Cambodge ». Celle-ci s’était accompagnée de beaucoup de retours d’exils. Une diaspora aisée et occidentalisée
revenait peu à peu à Phnom Penh au point de créer sa propre communauté, son propre réseau, et s’alliait de temps à autres aux ex-cadres du Funcinpec, l’ancien parti politique royaliste que son père avait fondé, également représenté à la Cour, pour défendre au mieux ses intérêts. Tous voulaient faire fortune « au pays », et le Roi s’en félicitait, mais déjà il recevait les premières plaintes contre des méthodes « peu démocratiques », une culture « trop traditionnelle »... Et bientôt, quoi ? Un Roi « trop jeune », une monarchie « trop vieille » ? Les anciens exilés étaient une force de subversion en puissance et il ne regrettait pas son choix d’avoir monté en secret une cellule de surveillance.
De nombreux bonzes avaient élu domicile sous les travées du Palais et réclamaient des dons aux nobles en échange d’une bénédiction ou d’une promesse de vie future toujours plus prospère, plus privilégiée. De tout l’argent qu’ils récupéraient au nom de leur pagode, une part grandissante était détournée pour honorer leurs épargnes personnelles et financer une prochaine reconversion. Sisowath le savait et l’acceptait, du moins pour l’instant. Cette forme de corruption n’était finalement qu’un système de redistribution des richesses, certes rudimentaire, mais qui avait le mérite d’injecter un peu d’argent chez les classes populaires, chez Kimley.
Le Roi du Cambodge soupira. Quelle que soit la forme du pouvoir exercé, l’Homme semblait toujours enclin aux mêmes déviances. Cela lui rappelait cette maxime qu’il avait appris lors de ses études en France.
« Errare humanum est, perseverare diabolicum ».
1 Un motodop est un taxi-moto
2 Le tok olok est une sorte de milk shake au lait concentré et mélangeant toute sorte de fruits.
3 Le bay cha sak ko signifie littéralement "riz frit à la viande bœuf", un plat très populaire dans le royaume.