Bonjour,
voici un petit texte que je soumets à votre lecture et vos opinions. Merci.
Alizés
Le port de Funchal était rempli à craquer. Plus un seul mètre de quai libre, les derniers voiliers qui y pénétraient encore devaient accoster aux embarcations arrivées et amarrées avant eux. Il y avait ainsi trois, voire quatre, rangées de bateaux arrimés les uns aux autres et les équipages devaient traverser de nombreux ponts avant de poser le pied à quai.
C’était tous les ans pareil. Quand la fin de l’été venait, les navigateurs s’agglutinaient ici, pour attendre les fameux alizés, les vents qui allaient les porter vers les Amériques.
C’était un événement toujours surprenant. Les vents apparaissaient et le port, qui avait mis des semaines à se remplir, se vidait brusquement. En quelques jours, les voiliers quittaient les digues protectrices, levaient les voiles et, poussés par les vents portants, traçaient en direction de l’Ouest. Ne restaient alors aux amarres que quelques bateaux poussiéreux qui n’avaient pas navigué depuis des lustres.
Pour l’heure, les marins chargeaient leurs navires de victuailles et de tout ce qui leur paraissait nécessaire à leur traversée de l’Atlantique. Ils effectuaient les réparations et les préparations indispensables. Les voiliers les plus modernes côtoyaient d’antiques vaisseaux de collection, au pont de cèdre et aux voiles opaques et colorées enroulées sur les bômes. Et quand tout était prêt, il ne restait plus qu’à écouler le temps. Les marins noyaient leur ennui dans des bières et le vin doux de Madère. Les soirées duraient, les équipages échangeaient, dans toutes les langues, des conseils ou des blagues, se lançaient des défis ou se donnaient des rendez-vous hypothétiques en Amérique du Sud. Grenade peut-être ? Ou Curaçao ?
Personne ne se couchait tôt. Le port entier bruissait des conversations des équipages installés sur les plages arrières, des groupes revenaient des bars du centre-ville avec des packs de bière sous le bras et se demandaient sur quel pont ils allaient finir la soirée. Ou la nuit. De temps à autre, on entendait quelqu’un chanter, des appels, parfois une injure, les drisses qui tapaient. Pour qui avait l’oreille fine, le clapotis de l’eau contre les coques, mais de silence, point.
Comment dormir au seuil d’une aventure aussi folle que celle de traverser l’océan, avec pour seul moteur, ses voiles gonflées par le vent ? Peut-être, en écoutant bien, entendait-on les cœurs battre un peu plus fort ? Les cœurs de tous ces marins, qui n’attendaient que de pouvoir goûter du silence, de l’immensité, de l’infinitude et du sel sur leurs lèvres asséchées, en regardant le soleil pourpre se coucher sur nulle terre.
Un petit texte produit pour intégrer ces mots: alizé, noyer, poussiéreux, injure, silence, goûter, cèdre, tracer, brusque, opaque.