Salut

. Ci-dessous un texte que j'ai écrit un jour où j'avais du mal à décoller.

Il y aura un sursaut. Je vais sauter en l’air. Peut-être pas très haut. Ce sera peut-être un saut presque ridicule, quelques centimètres, mettons. Je banderai tous les muscles de ma ceinture abdominale. Je ramasserai mes jambes sous moi. Je regarderai vers le haut, je regarderai vers où je voudrai aller. Et en poussant un grand cri je sauterai, prendrai de l’altitude, et je verrai le monde autrement. D’un autre point de vue. Ce sera comme un voyage. Le paysage sous mes yeux changera. Dépaysement. Et j’en reviendrai avec des idées neuves, un autre regard sur la vie. Sur ma vie. En retombant, je me dirai, ça fait du bien. Ça fouette les sangs. J’aurai mal à la retombée peut-être, le retour à la case départ sera un peu douloureux. C’est souvent ça je crois quand on atterrit. Le retour à « la réalité » est parfois difficile. Mais ç’aura été une expérience intéressante, vraiment. Je reprendrai ma vie d’avant, certes, mais différemment. En changeant une petite habitude par ci. Une petite lubie par là. en me débarrassant de certains mauvais réflexes. Cette manie par exemple de me coucher plusieurs fois par jour, et peut-être aussi celle de me lever plusieurs fois par nuit. Car j’y laisse de la gomme, dans tout ça. Se coucher c’est tout un rite. Ablutions, bain de pied, préparation de la verveine, petite musique douce, quelques instants de méditation, une pensée pour ma mère, un petit peu de lecture, élaboration d’une liste de bonnes résolutions à mettre en œuvre au réveil. Tout ça est assez chronophage. Tout ça pompe de l’énergie, et rend d’autant plus nécessaire un repos réparateur. Alors plusieurs fois par jour, forcément, j’y laisse de la gomme. Et puis la musique douce franchement par moments j’en peux plus. mais sans musique, je ne trouve pas le repos. J’entends les bruits de la vie, dehors, qui me déconcentrent. Car j’ai des voisins. Eux font des choses, et ça me distrait. Hier, ou avant-hier, je ne sais plus, l’un d’eux a bruyamment arrosé l’eucalyptus qui pousse dans la cour. C’était pile au moment où j’étais en train de m’ensomnoler m’assoupir, musique douce à fond, ablutions et méditation faites. Ça m’a interrompu, ça m’a tout coupé. Tout était à recommencer. J’ai couru à la fenêtre, mais sans doute n’aurais-je pas dû attendre aussi longtemps car quand j’ai couru à la fenêtre l’arroseur, ou euse, était parti, ou ie, depuis longtemps peut-être. J’ai quand même poussé un petit cri. C’est fini ce bordel ? c’était bien parti. Le c’est était bien amené, bien timbré, bien sonore, le fi et le ni étaient encore très respectables, mais quand j’en suis arrivée à ce ça commençait à perdre de sa vigueur, et alors le bordel a été dit d’une voix éteinte je le crains. Et alors je pense que parmi mes voisins, certains n’ont rien entendu. Et ceux qui ont entendu quelque chose, je le crains, ont dû entendre c’est, ou c’est fi, ou c’est fini, ou, dans le cas vraiment le plus favorable, s’ils ont l’ouïe fine, c’est fini ce. Quant aux autres, il est fort possible qu’ils n’aient rien entendu du tout. Il faut me rendre à l’évidence. J’ai probablement crié en pure perte. Et après ça, je suis revenu, non plus en courant mais en rampant, vers mon lit. Je vais prendre un moment de repos bien mérité me suis-je dit. Et puis je me suis souvenu qu’il allait falloir tout reprendre, ablutions, méditation. Musique douce à remettre, à fond. Quant aux bonnes résolutions, il m’arrive de me contenter de garder celles que j’avais faites. S’il n’y a pas eu endormissement entre leur élaboration et le moment où je me couche, je considère que c’est bon. Et là, hier, ou avant-hier je ne sais plus, quand j’ai été interrompu par l’arrosage de l’eucalyptus de la cour, je ne m’étais pas encore endormi. J’ai donc garder la même liste de résolutions. C’était une liste assez longue, peut-être trop même. les résolutions, il vaut mieux les prendre une par une. C’est plus facile pour faire un bilan après. C’est oui, ou c’est non. C’est un, ou c’est zéro, comme le langage de la programmation informatique, et ça a quelque chose de simple et reposant. Et le repos, j’en ai besoin.
Sur la liste que j’ai faite hier, ou avant-hier, la seule résolution était, sauter. Et je ne l’ai pas encore fait. Je vais sauter, voir le monde autrement, et une fois revenu à la case départ, je serai comme tout neuf et en profiterai pour tâcher de me débarrasser de certaines habitudes fatigantes et chronophages. Me lever plusieurs fois par nuit, peut-être. Ou, plus raisonnablement, me coucher plusieurs par jour.
Mais je vois déjà arriver les problèmes. Que faire de tout ce temps libéré. Foot ? Canasta ? Back gamon ? Jardinage ? Promenades ? C’est compliqué. Je pressens des choix à faire. Et des actions à mener. Des investissements peut-être à faire. Une paire de chaussures à crampons, ou un plateau de back gamon, ou un râteau, ou peut-être même, pour les promenades, chapeau, canne, chaussures de randonnée quechua, pansements pour si j’ai des cloques aux pieds, grosses chaussettes de laine, t-shirt qui laissent sortir la respiration par de minuscules petites trous ce qui permet de ne pas sentir la sueur refroidir sur la peau, ce genre d’accessoires. Et pour faire ces achats, il me faudra sortir. Car les chaussures il faut les essayer. Les jeux de back gamon il faut les toucher. Les râteaux, les manipuler, les t-shirt anti-sueur les porter un peu, faire quelques mouvements avec, avec le vendeur autour qui dit alors est-ce que ça vous va, car dans les magasins où j’irais si j’allais dans les magasins il y aurait des vendeurs attentifs et dévoués et prévenants et stimulants aussi. Sans stimulation, il y a toujours le risque de s’assoupir sur un banc ou contre un mur, puis on est réveillé par la voix qui descend du ciel, chers clients, ça va fermer, magnez vous, dit elle en général mais en termes mieux choisis. Et pour me rendre dans ces magasins, comment faire, sans canne, sans chapeau, sans chaussures de randonnée quechua. Que de problèmes. J’aurais mieux fait de rester couché, me dirai-je peut-être le jour où je ferai le projet de faire ce genre de courses.
Pourtant, je n’aime pas rester couché, d’une manière générale. La preuve : je me lève plusieurs fois par jour.