Salut à tous !
C'est un texte que j'ai écrit en repensant à une rencontre furtive que j'ai faite cet été. J'ai essayé d'être le plus fidèle possible à la réalité, mais retenir des conversations complètes, c'est au-delà de mes compétences

J'ai voulu partager cette rencontre parce qu'elle m'a beaucoup touché et que ça m'arrive souvent d'y repenser quand je doute de moi et que je ne sais pas comment parler à telle ou telle personne... Et au cas où la personne concernée tombe, par le plus grand des hasards, sur ce texte, je m'excuse d'avance de n'avoir pas su rendre ses propos — qui étaient bien plus intéressants que les quelques approximations que je me suis permises — avec exactitude.
Merci pour votre lecture

21h30 - Gare Montparnasse
Je me faufile dans le train et rejoins la place qui m’es réservée et soulève mon gros sac de randonnée qui se recroqueville pour s’adapter au compartiment étroit. Ce matin, il arborait encore une coquille Saint-Jacques qui tenait par quelques bouts de ficelles, mais la crainte de la voir s’abimer pendant le transport m’a incité à la ranger soigneusement. Cette longue journée, retour brutal d’un périple de deux mois m’a vidé de toutes mes forces. Dans ce wagon presque vide dont les parois me protègent de l’agitation extérieure, le calme m’envahit. Ce que j’ai vécu ces derniers temps me semble déjà si loin. Ce que je vivrai dans les prochains jours m’indiffèrent. Seul compte cet océan de paix qui m’entoure. Je me laisse porter.
En me retournant, mon regard est irrésistiblement attiré par une fille qui vient de passer la porte : les cheveux sombre et le regard vif — malgré son apparente fatigue — mis en valeur par quelques notes sombres sur les paupière, elle porte un tailleur noir qui épouse gracieusement sa taille. Je me détourne. Elle s’approche et vient dissiper la brume de mes pensées, me demandant si elle peut s’assoir à côté de moi ; c’est la place qui lui a été réservée. J’acquiesce en souriant. Elle s’assied. Son doux parfum me fait penser que je ne dois pas sentir très bon, j’ai passé la journée dans les transports et ça fait deux mois que je n’ai rien utilisé pour cacher mon odeur corporelle. Le Chemin m’a transformé, a fait de moi un sauvage, du moins en apparence. Mais le désir de lui parler est plus fort que tout, il faut que je trouve un prétexte.
Elle met ses écouteurs et sort de son sac un plat préparé asiatique qu’elle déballe sur la table dépliante du siège. Elle pose à côté le premier volume de La Recherche du temps perdu et entreprend de manger ses rouleaux de printemps. Je la regarde faire, discrètement : elle s’en met plein les doigts et se nettoie sans cesse les mains avec des lingettes. Je n’y tiens plus et lui demande, après avoir médité cette question pendant deux bonnes minutes :
— Excusez-moi, je peux vous emprunter votre livre de Proust ?
Elle ôte ses écouteurs. La question la surprend.
— Bien sûr, me répond-elle en souriant.
— Ça ne vous dérange pas ?
— Non, allez-y, je ne comptais pas le lire tout de suite de toute façon.
Je me saisis du pavé, c’est une édition grand format de chez Gallimard, et l’ouvre à la première page. Je lis à voix haute les premiers mots qui sonnent pour moi comme une formule magique : « Longtemps je me suis couché de bonne heure », puis commente :
— Je ne l’ai toujours pas lu, je devrais m’y mettre… Mais c’est plutôt le genre de livre qu’on lit en plein été, quand on a tout notre temps, j’imagine…
— Pas forcément, vous vous intéressez à la littérature ?
— Beaucoup, j’ai fait des études de littérature, mais je suis plutôt un lecteur feignant… ça m’arrive assez souvent de m’endormir sur un bouquin. J’écris un peu aussi, mais je trouve difficilement l’inspiration en ce moment…
— Et qu’est-ce que vous écrivez ?
Je réfléchis quelques secondes, puis :
— Ce qui m’intéresse le plus, ce sont les rêves. J’écris sur des personnes qui se perdent dans leurs rêves, qui en viennent à confondre rêve et réalité… Et vous ?
– Je n’écris pas vraiment, enfin, je tiens un journal, mais ce qui m’intéresse, c’est la photo. Je prends des cours dans une école d’art à Paris.
Elle remarque que je l’observe manger, elle prend un air amusé et me dit qu’elle mange souvent ce genre de choses, mais qu’habituellement, elle n’utilise pas toutes ces lingettes. Elle essaie de faire des efforts, dit-elle, pour manger plus proprement, mais ça ne marche pas toujours. Je lui fait comprendre que ce n’est pas grave, que ça ne me choque pas du tout. À mes yeux, ce qui pourrait être vu comme un défaut la rend infiniment plus attrayante. Elle me propose son deuxième rouleau de printemps, elle n’a plus faim. J’hésite, mais j’ai bien envie de me mettre quelque chose sous la dent alors j’accepte. J’enlève une partie du film plastique et croque dedans. Je ne peux m’empêcher de faire tomber quelques morceaux et de tacher mon shirt. Entre deux bouchées, je commente en plaisantant :
— C’est pas facile à manger en effet !
J’en viens à lui taxer une de ses lingettes, lui demande ce qui l’intéresse dans la photographie, quels sujets elle aborde le plus. Elle s’intéresse surtout à des détails, me dit-elle, à des motifs répétés qu’elle rassemble et collectionne. Notre conversation se poursuit, ponctuée de pauses, pendant tout le trajet. J’en apprend un peu plus sur elle et elle sur moi, nous échangeons sur nos visions respectives du monde, nos projets, nos doutes. Elle fait naître en moi de nouvelles questions, attire mon attention sur des choses auxquelles je n’avais pas encore pensées… Et il me semble que je la captive à mon tour. Je ne vois plus le temps qui passe, mais le moment vient où elle doit descendre. La nuit est tombée.
— C’est ici que je m’arrête.
— Bonne soirée.
— À un de ces jours peut-être !
Elle me quitte avec le sourire. Je la regarde partir en sachant que je ne la reverrai sans doute pas. Malgré cela, une joie indescriptible me remplit. Je n'aurais pas eu le bonheur de cette conversation si j'avais écouté cette petite voie qui me poussait au silence : "Tu ne vas quand même pas lui poser cette question stupide ? Elle a ses écouteurs sur ses oreilles, elle ne t'entendra pas... Qu'est-ce qu'elle va penser de toi, de tes vieilles chaussures de randonnée, de tes cheveux gras et ton polaire qui pue la sueur ?"